Le but de l’Incarnation, c’est d’établir une pleine communion entre Dieu et l’homme, pour que l’homme trouve en Christ l’adoption et l’immortalité, ce que les Pères nomment souvent la « déification » : non pas évacuation de l’humain mais sa plénitude dans la Vie divine, car l’homme n’est vraiment homme qu’en Dieu.
Comment l’homme irait-il à Dieu, si Dieu n’était venu à l’homme ? Comment l’homme se libérerait-il de sa naissance de mort s’il n’était régénéré selon la foi par une naissance nouvelle donnée généreusement par Dieu, grâce à celle qui se fit du sein de la Vierge ?
IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, IV, 33, 4 (SC n° 100bis, p. 810-812)
C’est là la raison pour laquelle le Verbe de Dieu s’est fait chair, et le Fils de Dieu fils de l’homme : pour que l’homme entre en communion avec le Verbe de Dieu, et que, recevant l’adoption, il devienne Fils de Dieu. Nous ne pouvions en effet participer à l’immortalité sans une union étroite avec l’Immortel. Comment aurions-nous pu nous unir à l’immortalité si elle ne s’était pas faite ce que nous sommes, afin que l’être mortel soit absorbé par elle, et qu’ainsi nous soyons adoptés et devenions fils de Dieu ?
IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, III, 19, 1 (SC n° 211, p. 374)
En Jésus, cependant, le mystère est à la fois dévoilé et voilé. Le Dieu inaccessible, parce qu’il se révèle dans le Crucifié, est par là même un Dieu caché, incompréhensible, qui déconcerte nos définitions et nos attentes. La véritable approche « apophatique » (l’apophase désigne la « montée » vers le mystère) ne réside pas seulement, comme on l’imagine souvent, dans la seule théologie négative : celle-ci n’a d’autre but que de nous ouvrir à une rencontre, à une révélation, et c’est cette révélation même, où la gloire est inséparable de la kénose, qui est proprement impensable. L’apophase tient donc dans l’antinomie, dans l’identité écartelée de l’Abîme et de la Croix, du Dieu inaccessible et de l’Homme de douleurs, manifestation presque « folle » de l’amour de Dieu pour l’homme, sollicitation humble et discrète de notre propre amour…
Il n’a pas été envoyé seulement pour être reconnu, mais aussi pour demeurer caché.
ORIGÈNE, Contre Celse, 2, 67 (PG 11, 901)
Par l’amour du Christ pour les hommes […], le Suressentiel a renoncé à son mystère, il s’est manifesté à nous en assumant l’humanité. Cependant, malgré cette manifestation – ou plutôt, pour parler un langage plus divin – au cœur même de cette manifestation, il n’en garde pas moins tout son mystère. Car le mystère de Jésus est resté caché. Tel qu’il est en lui-même, aucune raison ni aucune intelligence n’en sont venues à bout. De quelque façon qu’on le comprenne, il demeure inconnaissable.
DENYS L’ARÉOPAGITE, Lettre 3, À Gaios (PG 3, 1069)
L’Incarnation est « un mystère plus inconcevable encore que tout autre. En s’incarnant Dieu ne se fait comprendre qu’en apparaissant encore plus incompréhensible. Il reste caché […] dans cette manifestation même. Même exprimé, c’est toujours l’inconnu ».
MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1048-1049)
Il faut replacer l’Incarnation dans le dynamisme global de la création. La déviance de l’homme l’a certes transformée en « rédemption » tragique, mais l’Incarnation reste avant tout l’accomplissement du dessein originel de Dieu, la grande synthèse, en Christ, du divin, de l’humain et du cosmique. « En lui tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les choses visibles et les invisibles… Tout a été créé par lui et pour lui. Il est antérieur à tout et tout subsiste en lui… » (Col 1, 16-17).
Le Christ :
C’est le grand mystère caché, la fin bienheureuse, le but pour lequel tout fut créé… C’est le regard fixé sur ce but que Dieu a appelé les choses à l’existence. C’est la limite à laquelle tendent la Providence et les choses qui sont sous sa garde, et où les créatures accomplissent leur retour en Dieu. C’est le mystère qui circonscrit tous les âges. […] Car c’est pour le Christ, pour son mystère, que tous les âges existent et tout ce qu’ils contiennent. Dans le Christ ils ont reçu leur principe et leur fin. Cette synthèse était prédéterminée à l’origine : synthèse de la limite et de l’illimité, de la mesure avec le sans mesure, du borné avec le sans borne, du Créateur avec la créature, du repos avec le mouvement. Quand vint la plénitude des temps, cette synthèse fut visible dans le Christ, apportant l’accomplissement des desseins de Dieu.
MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 60 (PG 90, 612)
Tout existe en effet dans un immense mouvement d’incarnation qui tend au Christ et s’accomplit en lui.
Que Dieu ait revêtu notre nature, c’est un fait qui ne présente rien d’étrange ni d’insensé pour les esprits qui ne se font pas de la réalité une idée trop mesquine. Qui serait assez faible d’esprit pour ne pas croire, en considérant l’univers, que Dieu est tout : qu’il se revêt de l’univers et, en même temps, le contient et y réside ? Ce qui existe dépend de Celui qui existe et rien ne peut exister qui ne possède l’existence dans le sein de Celui qui est. Si donc tout est en lui, et s’il est dans tout, pourquoi rougir de la foi qui nous enseigne que Dieu a pris un jour naissance dans la condition humaine, lui qui, même aujourd’hui, existe en l’homme ?
En effet, si la présence de Dieu en nous ne prend pas ici la même forme que là, on s’accorde cependant à reconnaître que maintenant comme alors, il est également en nous. Aujourd’hui, il est mêlé à nous en tant qu’il maintient la création dans l’existence. Alors, il s’est mélangé à notre être pour le déifier à son contact, après l’avoir arraché à la mort. […] Car sa résurrection devient pour la race mortelle le principe du retour à la vie immortelle.
GRÉGOIRE DE NYSSE, Grande Catéchèse, 25 (PG 45, 65-68)
Et c’est pourquoi le mystère de l’Incarnation du Verbe contient en soi tout le sens des énigmes et des symboles de l’Écriture, toute la signification des créatures visibles et invisibles. Celui qui connaît le mystère de la croix et du tombeau connaît le sens des choses. Celui qui est initié à la signification cachée de la résurrection connaît le but pour lequel Dieu dès le commencement créa le tout.
MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1360)
L’Incarnation est donc aussi le fruit d’une longue histoire, d’une longue maturation charnelle, terrienne. Dans cette perspective, un Irénée de Lyon, au IIe siècle, a élaboré une véritable théologie de l’histoire, immense rythme d’alliances successives (avec Adam, Noé, Abraham, Moïse…) à travers lesquelles l’homme fait l’épreuve de sa liberté, à travers lesquelles un « reste » de plus en plus restreint intériorise et universalise son attente, jusqu’à ce que le oui indispensable d’une femme, Marie, permette enfin l’union plénière du divin et de l’humain. Aujourd’hui aussi l’histoire continue, la Vie est offerte, non imposée. Aujourd’hui aussi, l’homme, dans les titanismes de la modernité, a voulu « voir disparaître, avant même d’être adulte », toute différence entre Dieu et lui. C’est seulement par la patience des saints, par leur communion lentement tissée, que se fait maintenant le passage du Dieu-homme au Dieu-humanité.
Ils sont donc tout à fait déraisonnables, ceux qui n’attendent pas le temps de la croissance […]. Dans leur ignorance de Dieu et d’eux-mêmes, ces insatiables et ces ingrats […], avant même d’être adultes, voudraient […] voir disparaître toute différence entre le Dieu incréé et l’homme à peine créé […]. Il fallait que d’abord la création apparût, et que plus tard seulement ce qui est mortel fût vaincu et englouti par l’immortalité et que l’homme devînt pleinement à l’image et à la ressemblance de Dieu, après avoir librement découvert le bien et le mal.
IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, IV, 38, 4 (SC n° 100bis, p. 956-958)
La Nativité apparaît ainsi comme une re-création secrète. L’origine assumée, restaurée, tout désormais tend vers l’ultime, déjà présent au cœur de l’histoire, comme un germe de feu. Le Christ révèle pleinement à l’homme, l’homme trouve pleinement en Christ, cette « image de Dieu » qui le fonde, l’aimante, et qu’il lui appartient maintenant de transformer en « ressemblance ». Le texte que voici, de Grégoire de Nysse, s’achève sur l’évocation de la crèche où reposent, de part et d’autre du Logos incarné, les animaux alogoï, c’est-à-dire qui n’ont pas l’usage de la parole, l’intelligence du sens. C’est l’univers entier, disait Origène, qui est un logos alogos, un sens non dit, par là enfermé dans l’absurde. L’incarnation du Logos, du Sens, révèle pleinement celui-ci.
Moi aussi je proclamerai la grandeur de cette journée : l’immatériel s’incarne, le Verbe se fait chair, l’invisible se fait voir, l’impalpable peut être touché, l’intemporel commence, le Fils de Dieu devient le Fils de l’homme : c’est Jésus-Christ, toujours le même, hier, aujourd’hui et dans les siècles. […] Voilà la solennité que nous célébrons aujourd’hui : l’arrivée de Dieu chez les hommes, pour que nous allions à Dieu ou plutôt – ce qui est plus exact – pour que nous revenions à lui ; afin que, dépouillant le vieil homme, nous revêtions le nouveau et que, de même que nous sommes morts en Adam, ainsi nous vivions dans le Christ, nous naissions avec lui, nous ressuscitions avec lui. […] Miracle non de la création mais bien de la re-création. […] Car cette fête est mon achèvement, mon retour à l’état premier, à l’Adam originel. […]
Révère la Nativité qui te délivre des liens du mal. Honore cette petite Bethléem qui te rend le paradis. Vénère cette crèche : grâce à elle, toi privé de sens (de logos), tu es nourri par le Sens divin, le Logos divin lui-même.
GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 38, Pour la Noël (PG 36, 664-665)
Célébrer la naissance du Verbe dans la chair, c’est glorifier inséparablement Marie, la « Mère de Dieu ». L’hymne syriaque qu’on va lire accumule les paradoxes, selon l’« antinomie apophatique » que nous décelions tout à l’heure : ici celle du Dieu créateur et d’un tout petit enfant…
Bienheureuse est-elle : elle a reçu l’Esprit qui la rendit immaculée.
Elle est devenue le temple où habite le Fils des célestes hauteurs […].
Bienheureuse est-elle : par elle fut restaurée la race d’Adam, furent ramenés ceux qui avaient quitté la maison du Père. […]
Bienheureuse est-elle : les limites de son corps ont contenu l’Illimité qui remplit les cieux sans qu’ils puissent le circonscrire.
Bienheureuse est-elle : en donnant notre vie à l’Ancêtre commun qui engendra Adam, elle renouvela les créatures abîmées.
Bienheureuse est-elle : elle donna le sein à celui qui déchaîne les flots de la mer.
Bienheureuse est-elle : elle a porté le géant puissant qui porte le monde, elle l’a embrassé et couvert de caresses.
Bienheureuse est-elle : elle a suscité aux prisonniers un libérateur qui maîtrisa leur geôlier.
Bienheureuse est-elle : ses lèvres ont touché celui dont le brasier fait reculer les anges de feu.
Bienheureuse est-elle : elle a nourri de son lait celui qui donne vie à tous les mondes.
Bienheureuse est-elle : car tous les saints doivent à son Fils leur bonheur. Béni est le Saint de Dieu qui a germé de toi.
JACQUES DE SAROUG, Hymne à la Mère de Dieu (Bickell I, p. 246)
La virginité de la Mère de Dieu ne disqualifie pas l’éros, elle le délivre. Les hommes ont toujours su – les mythes les plus anciens l’attestent – que l’amour est inséparable de la mort. Freud lui aussi devait rapprocher éros et thanatos. La maternité vierge, la virginité féconde de Marie signifient l’intervention libératrice de la transcendance pour arracher l’amour à la mort, combler ainsi, germinativement, l’attente de l’humanité et du cosmos, amorcer la transfiguration universelle. Nous naissons pour mourir. Jésus naît pour vivre d’une vie sans ombre ni limite et communiquer cette vie. S’il souffre et meurt, c’est volontairement, pour faire de la mort et de toutes les formes de mort un passage vers la vie. Grégoire de Nazianze nous montre le Dieu fait homme assumant concrètement toutes nos situations de finitude close – la tentation, la faim, la soif, la fatigue, l’imploration, les larmes, le deuil, l’esclavage qui transforme l’homme en objet, la croix, le tombeau, l’enfer : non par quelque masochisme doloriste (rien n’est plus étranger à la sensibilité des Pères), mais, chaque fois, pour redresser et guérir notre nature, pour libérer le désir bloqué par la multiplicité des besoins, pour vaincre la séparation et la mort et transformer par la croix la déchirure de l’être créé en source d’eau vive.
Il s’est incarné, et l’homme est devenu Dieu, puisqu’il est uni à Dieu et ne fait qu’un avec lui. Car la plus grande plénitude l’a emporté, afin que je devienne Dieu autant qu’il est devenu homme. […] Ici-bas il est sans père, mais là-haut il est sans mère : ces deux choses relèvent de la divinité […]. Il fut enveloppé de langes, mais en se levant du tombeau il se débarrassa du linceul […]. Il n’avait « ni forme ni beauté » […] mais sur la montagne il resplendit, il devient plus éblouissant que le soleil – initiation à sa gloire future.
Comme homme, il a été baptisé, mais comme Dieu il a effacé nos péchés ; il n’avait pas besoin d’être purifié mais il voulait sanctifier les eaux. Comme homme, il a été tenté, mais comme Dieu il a triomphé et nous exhorte à la confiance car « il a vaincu le monde » (Jean 16, 33). Il a eu faim ; mais il a nourri des milliers de personnes, mais il est « le pain vivant, le pain céleste » (Jean 6, 41). Il a eu soif ; mais il s’est écrié : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive » et il a promis que les croyants deviendraient des sources d’eau vive (Jean 7, 37 s.). Il a connu la fatigue ; mais il est le repos de « ceux qui sont las et trop chargés » (Mat 11, 28). […] Il prie ; mais il exauce les prières. Il pleure ; mais il fait cesser les pleurs. Il demande où l’on a mis Lazare, car il est homme ; mais il le ressuscite, car il est Dieu. Il est vendu, et à vil prix : trente pièces d’argent ; mais il rachète le monde, et à grand prix : par son propre sang. […] Il a été languissant et blessé ; mais il guérit toute maladie et toute langueur. Il a été élevé sur le bois, et cloué sur lui ; mais il nous rétablit grâce à l’arbre de vie […]. Il meurt ; mais il fait vivre et détruit la mort par sa propre mort. Il est enseveli ; mais il ressuscite. Il descend aux enfers ; mais il en ramène les âmes…
GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Troisième Discours théologique, 19-20 (PG 36, 537-538)
Olivier Clément, Sources, Desclée de Brouwer, 2007

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