Je suis persuadé que le trait fondamental du chrétien est la joie, fruit de l’œuvre du Saint Esprit dans sa vie. C’est pourquoi je ne peux pas imaginer de saints tristes ou qui n’inspirent pas le courage et le désir de la vie, même si cela implique, à travers beaucoup de souffrances, le changement de la manière de vivre. Car le saint n’est qu’un chrétien authentique. Nietzche avait raison de demander aux chrétiens d’être plus joyeux, peut-être pour (re)devenir lui-même chrétien.
La joie chrétienne n’est pas seulement une émotion psychologique d’un moment, de la volonté de l’homme, et d’autant moins le produit de plaisirs sensuels pécheurs, qui avec le temps affaiblissent la nature de l’homme et la conduisent vers la mort. La joie chrétienne n’est pas non plus le résultat d’accomplissements personnels, familiaux ou sociaux, que tout le monde peut avoir, même les non-croyants.
La joie chrétienne est le fruit du Saint Esprit (Gal. 5, 22) dans la nature même du chrétien en voie de divinisation. Elle relève du cœur de l’homme, car « la joie du cœur est la vie de l’homme » (La Sagesse de Jésus, fils de Sirach, 30, 22). La joie chrétienne est donc un état naturel de l’homme restauré en Jésus-Christ. Tous les chrétiens baptisés au nom de la Sainte Trinité reçoivent la grâce du Saint Esprit au moment du Baptême et de la Chrismation (la Pentecôte personnelle de chacun), comme un germe que Dieu sème avec espoir de fructification dans la terre de notre cœur. La grâce divine est cachée depuis le baptême dans le cœur de l’homme, parce que le cœur représente, selon les Saintes Écritures et les Saints Pères, le lieu central de notre être, « la racine des facultés actives de l’esprit (de l’intellect) et de la volonté, le lieu dont provient et vers lequel converge toute la vie spirituelle » (V. Lossky). Selon Saint Ignace Briantchaninov, « le cœur » est la source des sentiments et des intuitions spirituelles par laquelle l’homme connaît Dieu de manière directe, sans la participation de l’intellect, pendant que la « tête » est le siège de l’intelligence, de la pensée claire. Mais même l’intelligence a sa source toujours dans le cœur, car l’esprit est au fond une énergie du cœur.
Le péché émiette l’unité de la nature humaine, dont le centre est le cœur. Le péché sépare l’esprit du cœur et l’amène à s’éparpiller dans un monde qui lui est extérieur, pendant que son propre monde intérieur, symbolisé par le cœur, lui reste de plus en plus étranger. Ainsi, l’homme qui a perdu son équilibre intérieur est soumis à l’angoisse et à la peur. Il ne peut plus se réjouir de la vie, parce qu’il ne vit pas une vie plénière, mais une vie diminuée, défigurée, séparée de sa source authentique, qui est Dieu.
On ne peut remédier à cet état non-naturel, conflictuel (le péché est contre nature, c’est une source permanente de conflits intérieurs et avec le monde environnant), que par la restauration de l’équilibre intérieur ou de « l’homme intérieur », par le « retour » de l’esprit dans le cœur. Les saints nous disent que l’esprit est semblable à l’homme qui est parti au loin, en voyage. Tant qu’il n’est pas chez lui, il pense toujours aux siens : à sa femme, à ses enfants, à ses amis... et il se fait toute sorte de soucis. Mais une fois revenu à la maison, il se calme et se réjouit d’être à nouveau avec les siens. De même l’esprit, dont la « maison » est le cœur. Il ne se sent bien que « chez lui », réconcilié, tranquille. Alors toutes les pensées « étrangères » disparaissent et reste seulement la pensée à Dieu, seule chose nécessaire (cf. Lc. 10, 22).
Toute la vie chrétienne est au fond un voyage vers le lieu du cœur, un perpétuel retour « chez soi », une intériorisation permanente qui nous relie directement aux sources de la grâce. Alors seulement la vraie vie, qui est « joie dans l’Esprit Saint » (cf. Rom. 14, 17), pourra pleinement pulser en nous, et alors seulement nous serons vraiment vivants. La connaissance la plus vaste, y compris religieuse, ne vaut rien si elle ne cultive pas le cœur, si elle ne sert pas à l’intériorisation, à se remplir de la vraie vie dans le Saint Esprit.
« Le retour chez soi » s’accomplit en premier lieu par la prière accompagnée de l’ascèse, à savoir la lutte contre le péché, par la contrition des sens, par le jeûne et les bonnes actions envers nos semblables. D’ailleurs, la prière est elle-même une ascèse, la plus grande ascèse, jusqu’à ce qu’elle prenne racine dans le cœur, pour jaillir ensuite sans cesse, comme l’eau limpide et vivante d’une source de montagne. Au début, la prière suppose donc l’effort : on doit s’imposer de prier, car autrement l’esprit éparpillé dans les sens et dans les choses extérieures ne priera jamais sans l’impulsion de la volonté, donnée par la foi. Mais petit à petit, l’esprit s’habituera à la prière, en se libérant de la multitude des pensées et en mettant l’accent seulement sur la pensée de Dieu. Saint Jean Climaque nous exhorte au moment de la prière (chez nous ou dans la Maison du Seigneur) d’enfermer notre esprit dans les paroles de la prière ou du chant (à savoir ne plus penser à autre chose) et le faire « descendre » dans le cœur, afin que la prière ne reste pas seulement un acte intellectuel, mais devienne un acte existentiel. Ainsi, l’homme prie avec tout son être, avec toute son âme et avec tout son cœur. C’est seulement là qu’il ressent la joie de la prière. Car prier (d’une prière pure, non mélangée à d’autres pensées) est la plus grande joie.
D’abord, le cœur ressent une chaleur qui se répand autour de lui et dans toute la poitrine. C’est la chaleur de la grâce qui commence à travailler (à éclore), parce que la terre du cœur s’est dégelée. Voici qu’arrivent des jours, dit le Seigneur, quand « J’ôterai de leur corps le cœur de pierre, Et je leur donnerai un cœur de chair, » (Éz. 11, 19). Alors l’homme « sent » son cœur, et « sentir son cœur, c’est sentir Dieu » (Saint Diadoque de Photicée). Auparavant, l’homme ignorait son cœur, vivait en dehors de lui, raisonnait et œuvrait selon son esprit et poussé par les sens. Or, le cœur a ses propres lois, qui sont les lois de Dieu Lui-même, car « Ta Loi, Seigneur, est dans mon cœur » (Ps. 39, 11).
Après la chaleur du cœur vient la joie pour les hommes, pour les animaux, pour les plantes et pour toute la création de Dieu. Car avec son cœur réuni (guéri de son émiettement) par l’œuvre de la grâce, l’homme revient à sa qualité primordiale de centre de la création, de « microcosme » qui récapitule en lui toute la création de Dieu. C’est « l’homme universel », « l’Adam total », qui n’est plus séparé de personne et de rien, parce que, d’une manière existentielle, il porte tout en lui. Et la force qui unit tout n’est autre que l’amour. L’amour se manifeste comme une compassion et une médiation, par la prière, pour toute la création soumise au péché, y compris pour les démons. « Le signe de la sainteté est un cœur compatissant », dit Saint Isaac le Syrien.
Mais tout l’effort d’atteindre la prière pure, qui unit et sanctifie le cœur, est inconcevable en dehors de l’Église, parce que la prière n’est pas seulement le résultat d’un effort ascétique humain, mais de la synergie (la collaboration) entre la grâce divine et l’effort personnel. Or, l’Église est justement le « lieu » (au sens mystique) de la rencontre et de l’union de l’homme avec Dieu par les Saints Sacrements, et tout particulièrement par l’Eucharistie, qui nous constitue en « corps du Christ », faisant de nous Ses membres et en même temps membres les uns des autres (voir Rom. 6, 5 ; I Cor. 6, 15 ; 10, 17 ; Éphés. 4, 25 ; 5, 30). La mesure que doit atteindre le chrétien c’est la mesure du Christ Lui-même (cf. Éphés. 4, 13) ; c’est pourquoi nous avons besoin de nous unir au Christ d’une manière eucharistique, afin de devenir comme Lui. Le Corps et le Sang du Seigneur, auquel nous communions, actualise en nous la grâce du baptême, entretient l’effort ascétique de la prière, de la sobriété, et nous assimile petit à petit au Christ Lui-même. Ainsi, notre nature, en gardant toutes ses qualités de nature humaine créée, est parcourue par le feu de la divinité, purifiée, élevée et sanctifiée. Tout comme le fer, qui lorsqu’on le plonge dans le feu, même s’il devient feu lui-même, garde sa nature. La vie sacramentelle de l’Église constitue donc l’atmosphère de la « vie en Christ ». Car l’Église, dans son être vivant, s’identifie au Christ, est le Christ Lui-même en action, par le Saint Esprit qui sanctifie tout.
La prière de l’Église est chargée d’une force tout à fait particulière. Le rite, les chants et les prières de l’Église actualisent de la manière la plus réelle, par l’œuvre du Saint Esprit, les actions salvatrices du Seigneur, afin de nous y faire participer. La Liturgie et les fêtes de l’Église ne sont donc pas de simples commémorations d’événements passés, mais des actualisations dans l’Esprit Saint. C’est pourquoi nous chantons à Noël « Le Christ est né, glorifiez-Le, le Christ descend des cieux, allez à Sa rencontre, le Christ sur la terre, élevez-vous... », et à Pâques « [...] hier j’ai été enseveli avec Toi, ô Christ ; aujourd’hui avec Toi je ressuscite, Celui qui es ressuscité. Hier j’ai été crucifié avec Toi : glorifie-moi maintenant Toi-même, Sauveur, dans Ton Royaume. ». Et à chaque Divine Liturgie, nous disons : « Voyant la Résurrection du Christ, adorons le Seigneur Jésus, le seul sans péché. ».
Le Pentecostaire est, par excellence, le livre des hymnes de la joie. De la joie pascale qui déborde tout esprit, car le Christ a vaincu, par la Résurrection, le diable et le péché, y compris la mort, « le dernier des ennemis ». Et la victoire du Christ est aussi notre victoire, à nous qui Lui appartenons, unis par Lui par le baptême, par la prière et l’ascèse, par le jeûne et par la communion aux Saints Sacrements, par l’amour. Tout ce qui appartient au Christ nous appartient, la vie chrétienne étant, d’après Saint Nicolas Cabasilas (14e siècle), le fait de revivre avec le Christ Sa vie terrestre, depuis la naissance jusqu’à l’ascension au ciel, en passant par la croix, la mort et la résurrection. Les afflictions et les souffrances de cette vie ne peuvent se comparer à la gloire à venir. Ils relèvent de la condition humaine dans son état de chute et sont permis par Dieu pour qu’à travers eux nous arrivions, en nous-mêmes, à tuer « l’homme ancien » et à construire « l’homme nouveau », en Christ. Mais la joie de la Résurrection, surgie de la foi inébranlable à la victoire finale, déborde et transfigure toute affliction, toute souffrance. La vie chrétienne est, au fond, une joie et une fête perpétuelle. « Comme les enfants », dit un philosophe roumain (H. Patapievici), « je trouve dans le fait d’être chrétien le sentiment de la joie supérieure et la certitude que la fête est déjà commencée par nous et que son déroulement n’a pas de fin. »
† Le Métropolite SÉRAPHIN

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