Ajouté le: 14 Mai 2016 L'heure: 15:14

Un pèlerinage orthodoxe à la Sainte Tunique du Christ (Argenteuil, 28 mars 2016)

La France a l’insigne honneur de posséder depuis 1200 ans, à Argenteuil1, la Sainte Tunique du Christ, don de l’impératrice Irène de Constantinople à l’empereur « des Gaules », Charlemagne2. Cette Tunique « sans couture » (Jn 19, 23) était le vêtement de dessous du Seigneur, que les soldats Lui remirent après la flagellation, pour porter sa Croix, et qui, de ce fait, fut imprégnée de son Sang. Vénérée pendant 1000 ans par les « rois très chrétiens » de France et tout leur peuple, elle fut sauvée de la destruction sous la Terreur révolutionnaire (en 1793) par un curé courageux, mais qui dut la découper en morceaux pour la cacher. Reconstituée en 1894, elle est vénérée dans la grande basilique d’Argenteuil, construite au 19e siècle pour remplacer la vieille église3. Les ostensions (vénérations publiques) n’ont lieu normalement que tous les 50 ans. La dernière eut lieu en 1984 : la prochaine aurait dû avoir lieu en 2034. Mais l’Évêque de Pontoise a décidé d’en faire une en 2016 à l’occasion de « l’année de la Miséricorde » proclamée par le pape de Rome François, ce qui est une grande chance pour nous : l’ostension a duré 17 jours (du vendredi 25 mars [Vendredi Saint au calendrier grégorien] au dimanche 10 avril).

 

Lors du Conseil Métropolitain de janvier 2016, et sur proposition d’un conseiller, Monseigneur Joseph a décidé que notre Métropole ferait un pèlerinage à la Sainte Tunique, sous la forme de Vêpres byzantines, célébrées devant la précieuse relique, mais entièrement en français. Le contact pris avec le nouveau Recteur de la Basilique, le Père Guy-Emmanuel Cariot, fut très bon, et il se réjouit de cette présence orthodoxe, ce qui sera ensuite confirmé par l’évêque de Pontoise, rencontré le premier jour de l’ostension.

Un ordo spécifique a été élaboré pour la circonstance, en empruntant beaucoup à l’office des Saintes Souffrances (Matines du Vendredi Saint), puisque la Sainte Tunique en est le témoin. Nous avons pu aussi nous appuyer sur un chœur inter-orthodoxe déjà constitué, « la Chorale Saint Martin », dirigée par Stéphane Sollogoub, à laquelle se sont joints quelques-uns de nos chantres. Ce chœur a beaucoup répété les chants, dont certains étaient complexes4, pendant un mois.

L’organisation du pèlerinage a été rendue difficile par les mesures de sécurité draconiennes, imposées par les récents attentats islamistes: porte unique d’entrée dans l’église, avec fouille systématique des sacs et ouverture des manteaux. Chaque jour, de 10h à 22h, il y avait au moins 100m de queue pour entrer dans la basilique (les organisateurs attendaient 150000 pèlerins). Il n’a pas été facile de rassembler dans l’église les chantres et les fidèles orthodoxes. Mais le service d’ordre s'est montré compréhensif.

La Basilique a été entièrement rénovée intérieurement, nettoyée et embellie, par le dynamique Recteur et la Sainte Tunique était présentée comme un trésor dans un écrin. Elle a été reconstituée à nouveau, pour la circonstance, sur un tissu « neutre », qui est à peu près de la même couleur que la Tunique elle-même, c’est-à-dire violet. Cela a l’inconvénient de rendre les parties authentiques moins voyantes, mais l’avantage de ressembler à un véritable vêtement6. Elle était présentée sur un mannequin, qui se trouvait dans un très grand reliquaire vitré (datant de 1894), placé devant l’ancien autel, et sous un dais rouge tombant de la clé de voûte de l’abside. C’était véritablement royal et évoquait le « trône de Dieu ». Nos frères catholiques-romains ont été très bienveillants : l’autel actuel, devant lequel nous devions célébrer, avait été habillé et dressé comme un autel orthodoxe, et tourné vers l’Orient (contrairement à leur usage actuel de célébrer face au peuple), et toutes facilités nous ont été données pour la célébration.

Nous avons été très nombreux : la basilique, qui peut accueillir environ 1200 fidèles, était pleine, avec probablement la moitié d’Orthodoxes, de notre Métropole et de nombreuses juridictions (notamment des Russes et des Bulgares), venant de la région parisienne et de toute la France, ainsi que de l’étranger, avec un nombreux clergé (une vingtaine de prêtres et diacres).

Monseigneur Joseph, qui était seul à l’autel (avec deux diacres), revêtu de son mandyas7 violet a célébré avec majesté. Les Vêpres se sont déroulées magnifiquement, dans un recueillement profond : nous étions tous unis autour du Christ souffrant, présent par sa Sainte Tunique. Le moment le plus émouvant fut l’encensement de la Sainte Tunique elle-même pendant le Lucernaire, par notre Archevêque, privilège unique, puisque personne ne peut approcher le reliquaire de près : nous retenions tous notre souffle, et nos larmes. Puis, il est allé encenser le peuple jusqu’au fond de l’église, ce qui a touché profondément les fidèles. A la fin, comme il n’était pas pensable de rester dans une tonalité douloureuse, alors que nos frères avaient célébré Pâque la veille, nous avons chanté « Christ est Ressuscité » en français, en roumain, en slavon et en grec : ce fut une explosion de Joie ! Puis Monseigneur Joseph s’est adressé au Recteur pour le remercier, et à tous, et il a su dire les mots qui convenaient en cette circonstance extraordinaire.

Tous les échos que nous avons eus, tant des Orthodoxes que des autres Chrétiens, ont été positifs : nous avons vécu ensemble un grand moment d’Église, prophétique. La Sainte Tunique sans couture du Christ a toujours été considérée par la Tradition chrétienne comme le symbole de l’unité de l’Église. Sa déchirure correspond à l’état actuel de l’Église. Dans ce moment privilégié, nous avons eu un avant-goût, par le Saint-Esprit, du retour de l’Église à son unité première.

Que Celui qui a porté cette Sainte et précieuse Tunique pendant sa Passion, par amour pour nous, nous réunisse et nous sauve.

Père Noël TANAZACQ,
Recteur de la paroisse Sainte Geneviève-Saint Martin (Paris)

Notes :

1. En grande banlieue de Paris, dans le Val-d’Oise (95).
2. C’est ainsi que Charlemagne dénommait son Empire, qui se voulait être la restauration de l’Empire romain d’Occident, disparu en 476. Charlemagne fut couronné empereur à Rome en l'an 800.
3. Pour toute cette partie, voir la Note historique et biblique publiée dans ce n° d’Apostolia.
4. Notamment la 12e antiphone, commune à l’Orient et à l’Occident, et qui est appelée en Occident les « Impropères », c’est-à-dire les « reproches » que fait le Christ à son peuple pendant sa Passion.
5. La veille de l’ouverture de l’ostension, un terroriste était arrêté à Argenteuil même !
6. La reconstitution de 1894 avait été faite d’une façon plus artisanale et sur un tissu clair : on voyait mieux les morceaux de la Tunique, mais cela ressemblait peu à un vêtement. De plus le tissu dégradait la Tunique.
7. Le mandyas est un grand manteau, en général violet, avec une longue traîne, que les évêques orthodoxes revêtent lorsqu’ils célèbrent des offices autres que la liturgie. Il est un peu l’équivalent de la chape occidentale (cappa magna).

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