« Dieu personne ne l’a jamais vu ; L’Unique-Engendré Dieu [μονογενὴς θεὸϛ] qui est dans le sein du Père, Lui l’a fait connaître » (Jn I, 18).
Nous allons présenter dans cet article l’opposition entre le « voir », ici l’impossibilité de voir, et le « faire connaître » au regard du dix-huitième et dernier verset de cet inimitable Prologue qui ouvre l’Évangile de saint Jean, le Disciple bien-aimé. Ce dernier verset nous renvoie au premier : « Dans le principe était le Verbe et le Verbe était avec Dieu et le Verbe était Dieu ». L’Aigle mystique1, décrit en des termes sublimes le rôle du Verbe éternel de Dieu dans l’œuvre de la Création, la venue de la Lumière par l’Incarnation du Verbe, Lumière que les ténèbres de ce monde n’ont pu saisir, le témoignage du Baptiste, dernier Prophète de l’Ancien Testament, la naissance non d’un vouloir d’homme mais de Dieu pour tous ceux qui croient au Fils-Unique-Engendré dont la Gloire est incomparable, la Loi donnée par Moïse, la Grâce et la Vérité advenues par Jésus Christ, le verset 18 nous ramène à celui qui ouvre le Prologue, à ce profond mystère de l’Unicité de Dieu et de la communion d’amour des saintes Hypostases en Lui, de la consubstantialité du Père et du Fils. Qui pouvait le mieux nous faire connaître, nous révéler, nous raconter le Père si ce n’est l’Unique-Engendré Dieu qui est dans le sein du Père ?
Dans son ouvrage intitulé : « L’Évangile de Jean », l’Archiprêtre Nicolas Koulomzine nous dit que « la théologie du Prologue de Jean est riche. Le Logos éternel, Dieu, deuxième Personne de la Trinité est, avec le Père, le Créateur du monde et le donateur de vie et de lumière, échappant lui-même, aux prises des ténèbres. Lumière du monde, il n’a pas été reçu par les siens. Quant à ceux qui l’ont reçu il leur a donné le pouvoir d’être enfants de Dieu. Devenu homme il a manifesté sa gloire et a répandu sa grâce et sa vérité. Fils unique de Dieu, mais aussi Dieu lui-même, il a manifesté le Père aux hommes »2.
Avant de parler de l’opposition décrite plus haute, il convient d’évoquer brièvement les difficultés que pose la traduction de ce dernier verset du Prologue, en langue française, bien pauvre pour rendre compte de la polysémie de l’hébreu et du grec, dans la traduction des saintes Écritures.
Le professeur Claude Tresmontant de bienheureuse mémoire, grand savant et connaisseur de l’Écriture sainte, constatait la pluralité des expressions dans les manuscrits du Nouveau Testament : l’un d’eux donne ho monogenès Theos (l’Unique-Engendré Dieu), un autre homonogenès huios theou (le Fils Unique-Engendré de Dieu). Et il s’interrogeait : « La question qui se pose à nous est donc de savoir comment s’expliquer les variantes que nous lisons au bas de pages de nos éditions savantes du Nouveau Testament. Faut-il y voir des erreurs de copistes, des erreurs de copie ? Ou bien ne faut-il pas plutôt y voir, dans de nombreux cas, le reste et le souvenir des efforts effectués au commencement pour traduire les textes évangéliques ? »3. L’auteur formule l’hypothèse d’un substrat hébreu aux textes des évangiles et nous lui devons des rétroversions du grec en hébreu accompagnées de commentaires érudits.
Claude Tresmontant en veut pour preuve, ὁ ὤν εὶς τὸν κόλπον του πατρὸς, ho on eis ton kolpon tou patros, qu’il traduit par « celui qui est dans le sein du Père » soulève une « difficulté grammaticale célèbre puisque bien évidemment la construction est tout à fait irrégulière en grec. Le verbe être associé avec eis qui signifie vers ou dans, avec mouvement, est une monstruosité du point de vue grammatical. La monstruosité s’explique si l’on se souvient que les traducteurs grecs de la Bible hébraïque ont introduit le verbe être en grec là où il n’existait pas en hébreu. C’est le cas ici… »4. On peut aussi bien envisager que saint Jean « pensait » en hébreu tout en écrivant en grec. Les nombreux hébraïsmes de l’Évangile donnent du crédit à cette hypothèse.
Ainsi, la traduction en français de la dernière partie du verset 18, varie selon les différentes éditions du Nouveau Testament. Dans sa « Synopse des Évangiles »5 Lucien Deiss donne : « Le Fils unique qui est vers le sein du Père celui-là l’a raconté », en référence au verbe έξηγέομαι qui signifie raconter, mais aussi expliquer, interpréter, présenter, faire connaître. On le trouve sous la forme « raconter » dans le récit des deux disciples d’Emmaüs (Lc. XXIV, 35) et lorsque Paul arrive à Jérusalem (Ac. XXI, 19). Dans notre verset du Prologue on peut certes le traduire par « faire connaître », « raconter », mais aussi « interpréter », « présenter ». Dans tous les cas, ces verbes n’infléchissent pas le sens. Moralité : mieux vaut lire l’Évangile dans le texte grec, c’est plus sûr !
De l’impossibilité de « voir » Dieu
Que signifie « voir Dieu » ? L’Écriture est unanime : c’est le désir de toute âme croyante, de le voir, le désir de faire l’expérience du face à face avec Lui. De nombreux textes en témoignent6, ainsi le Psaume LXII : « Ô Dieu, ô mon Dieu, je veille et dès l’aurore j’aspire vers toi. Mon âme a soif de toi ; que de fois ma chair a-t-elle eu soif de toi, dans une terre déserte, impraticable et sans eau. Aussi je paraîtrai devant toi dans ton sanctuaire, pour voir ta puissance et ta gloire… » (versets 1 à 3). Ce désir s’inscrit toutefois dans une tension eschatologique, car il est impossible à l’homme de « voir » Dieu avec ses yeux de chair et vivre.
Il y a toutefois des exceptions remarquables, comme le rapporte le récit d’Exode XXXIII « Le Seigneur parlait à Moïse, face à face, comme on parle d’homme à homme » (verset 11a), mais aussi dans la vision d’Isaïe VI : « Malheur à moi ! Je suis perdu ! Car je suis un homme aux lèvres impures, j’habite au milieu d’un peuple aux lèvres impures, et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur Sabaoth » (verset 5). De même pour Jacob, dans le récit de Genèse XXXII, de sa lutte avec Dieu : « Jacob lui demanda ; Je t’en prie, dis-moi ton nom. Il répondit : Pourquoi demandes-tu mon nom ? Et il le bénit là. Jacob appela ce lieu du nom de Peniel (« Face de Dieu ») ; car, dit-il, j’ai vu Dieu face à face et j’ai eu la vie sauve » (versets 30-31). Lors de la conclusion de l’Alliance, Moïse et les soixante-dix Anciens d’Israël « virent Dieu » (Ex. XXIV, 9) Mais ce sont là des exceptions, comme l’est également celle du Visionnaire de Patmos saisi en esprit devant le Trône céleste où siège « Quelqu’un » (Apoc. IV, 2) car il est impossible de « voir » Dieu et vivre : « Tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne saurait me voir et vivre » (Ex. XXXIII, 20) dit Dieu à Moïse. ».
Pourquoi cela ? D’abord parce que Dieu est l’absolument Saint, sa transcendance est absolue et l’homme enclin au péché à cause de sa nature déchue héritée de la prévarication d’Adam ne peut « voir » la sainteté de Dieu, voilée par la Nuée. À Moïse, le Prophète qui a vu Dieu, comme on le nomme dans le Synaxaire, qui demande au Seigneur : « Fais-moi voir ta gloire… » Dieu répond après avoir dit que l’homme ne saurait le voir et vivre : « Alors, quand passera ma gloire, je te mettrai dans le creux du rocher et, de ma main, je t’abriterai tant que je passerai. Puis j’écarterai ma main,et tu me verras de dos ; mais ma face on ne peut la voir » (Ex. XXXIII, 22-23).
AÀ propos de l’apparition du Seigneur à Abraham (Gn. XII, 7) Philon d’Alexandrie dit que Dieu se montre, se dévoile, qu’il est une Personne qui veut être rencontrée et non un objet qui se donne à voir : « Lui, par amour pour les hommes ne se détourna pas de l’âme qui était venue vers lui et, l’ayant rencontrée, il montra sa propre nature, autant que pouvait voir celui qui regardait. Ainsi est-il dit non pas que le sage vit Dieu, mais que Dieu se fit « voir » au sage, car il était impossible que quelqu’un comprît l’Être véritable, sans que celui-ci se révélât et se montrât Lui-même (Gn.XVII, 5). De ce qui vient d’être dit témoignent et la transformation et la modification de son nom »7.
Les écrits sapientiaux de l’Ancien Testament sont tous aussi unanimes pour dire que l’on ne peut « voir » Dieu, qu’aucun homme ne peut atteindre Dieu, et c’est seulement Lui qui prend l’initiative de se révéler, de se montrer, de se donner à connaître. Le Siracide dit : « Qui l’a vu pour être capable de le décrire ? Qui le magnifiera à la mesure de ce qu’il est » (Si. XLIII, 31). Notons que dans ce verset la LXX emploie le même verbe έξηγέομαι, raconter, interpréter… qu’en Jean I, 18c.
Le Livre de la Sagesse affirme quant à lui : « Déjà nous avons peine à nous représenter les réalités terrestres, même ce qui est à notre portée, nous le découvrons avec effort. Mais les réalités célestes qui les a explorées ? » (Sg.IX, 16). Le Psaume 105, 2 dit aussi : « Qui dira les hauts faits du Seigneur, qui fera entendre toutes ses louanges ? »8. La parole du Christ dans l’entretien avec Nicodème résume bien tout cela : « Nul n’est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l’homme » (Jn. III, 13).
L’unique-engendré médiateur
Si le voile du Temple qui fermait à la vue l’accès au Saint des Saints et donc marquait très concrètement l’impossibilité de « voir » Dieu, avec le Christ ce voile tombe comme le dit saint Paul : « En possession d’une telle espérance, nous nous comportons avec beaucoup d’assurance, et non comme Moïse, qui mettait un voile sur son visage pour empêcher les fils d’Israël de voir la fin de ce qui était passager…Mais leur entendement s’est obscurci. Jusqu’à ce jour en effet, lorsqu’on lit l’Ancien Testament, ce même voile demeure. Il n’est point retiré ; car c’est le Christ qui le fait disparaître » (II Cor. III, 12-14).
Dans le Prologue de saint Jean, du premier au dernier verset, il y a un mouvement continuel qui rend compte de la relation vivante qui unit le Logos qui est Dieu à Dieu qui est Père de toute éternité, autrement dit le Christ Jésus au Père. La préposition πρὸς, prὸs, du premier verset ne marque pas une distance entre le Père et le Fils, mais distingue les deux Hypostases. De même le terme grec κόλπος, sein, du verset 18, signifie que l’Unique-Engendré est, είς, dans le sein du Père, que le Fils est consubstantiel au Père quant à la divinité [comme il est consubstantiel à nous quant à l’humanité], alors que dans le récit de l’annonce de la trahison de Judas, lorsque les disciples sont à table avec le Maître, c’est la préposition ἐν, sur, dans, qui souligne la proximité entre Jésus et le disciple bien-aimé (Jn. XIII, 23).
Dieu le Logos est le seul qui peut parler de Dieu le Pèreet le Logos s’est incarné pour accomplir le dessein du Père en faveur du salut des hommes. Ainsi, durant le temps de sa vie terrestre, « ce que dit le Christ, n’est pas de lui, mais de son Père auprès de qui il a tout appris. Envoyé par Dieu sur la terre, Jésus ne dit rien, qu’il n’ait entendu de son Père » : « celui qui m’a envoyé est véridique et je dis au monde ce que j’ai entendu de lui » (Jn. VIII, 26b). Son langage, c’est le langage de Dieu : « en effet celui que Dieu a envoyé prononce les paroles de Dieu, car il donne l’Esprit sans mesure » (Jn. III, 34). Et le Verbe fait chair apporte la vie éternelle à ceux qui sont à lui et qui observent ses commandements : « car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle » (Jn. III, 16)9.
« Lui l’a fait connaître »
Dans le dix-huitième verset du Prologue on passe de l’impossible vision de Dieu, partout présente dans l’Écriture sainte, la vue de Dieu étant une promesse eschatologique, au Fils unique qui présente, dévoile, fait connaître le profond mystère de Dieu et son sublime dessein en faveur des hommes. Lui seul pouvait le faire, Lui qui étant Dieu était de toute éternité avec Dieu (Jn. I, 1), Lui qui est dans le sein du Père (Jn. I, 18).
L’Unique-Engendré raconte, fait connaître, le Verbe est Parole adressée à ceux appelés à croire en son Nom. La foi ne naît-elle pas, comme le dit saint Paul par l’écoute de la Parole de Dieu et sa réception dans un cœur ouvert par l’action de l’Esprit Saint, à cette Parole de Vie ? À l’impossible « voir » se substitue la Parole qui se fait entendre et ce qu’elle fait connaître est en relation directe avec le salut des hommes. Ceci est confirmé par le fait que dans le Nouveau Testament, autre signification importante, le verbe ἐξηγἐομαι est souvent employé dans les récits rapportés par des témoins oculaires, comme dans celui de saint Marc lorsque les disciples redescendent de la montagne de la Transfiguration (Mc. IX, 9) « Il leur ordonna de ne raconter à personne ce qu’ils avaient vu » ou en Ac. IX, 27 au sujet de la visite de Saul à Jérusalem : « Alors Barnabé le prit avec lui, l’amena aux apôtres et leur raconta comment, sur le chemin, Saul avait vu le Seigneur ». Bien d’autres versets pourraient être cités.
Le Fils unique-engendré est par excellence le témoin oculaire du Père. Lui seul peut faire connaître, raconter, interpréter ce qu’il a vu et entendu du Père. En définitive, Lui seul peut parler de Dieu en toute vérité puisqu’il « parle les paroles de Dieu » (Jn. III, 34) selon l’ultime témoignage du Baptiste Jean. Pour autant, le voile de l’impossible vision est tombé selon la parole de saint Paul et le Christ dit de lui-même : « Qui m’a vu, a vu le Père » répondant à la question de Philippe lui demandant de « montrer le Père » (Jn. XIV, 8-9).
Concluons avec Saint Jean Chrysostome
Dans sa quinzième homélie sur l’Évangile de saint Jean, le saint archevêque commente le verset 18 en disant : « Il n’est donc que le Fils et l’Esprit Saint qui le voient [le Père]. Et comment une créature quelconque pourrait-elle voir l’incréé ?... De là cette sentence de Paul : « Aucun homme ne l’a vu ni ne saurait le voir » (I Tim. VI, 16). Mais serait-ce là le privilège du Père à l’exclusion du Fils ? Non, certes il appartient également au Fils. Paul le déclare en ces termes : « Il est l’image du Dieu invisible » (Col. I, 15). Que nous enseigne de plus le Fils, le Fils unique, lui qui réside dans le sein du Père ? D’abord que tout ceci provient de sa puissance, puisque nous sommes initiés à de plus hauts enseignements, sachant que Dieu est esprit, et que ceux qui l’adorent doivent l’adorer en esprit et en vérité ; de plus, ce que nous venons de dire, qu’il est impossible de voir Dieu, que personne ne peut le connaître si ce n’est le Fils, qu’il est le Père du vrai Fils unique, et toutes les choses qui nous ont été dites de lui. Le verbe qu’il emploie « révéler » annonce une doctrine plus lumineuse et plus élevée, qu’il vient établir, non seulement chez les Juifs, mais encore chez tous les peuples du monde…C’est donc la manifestation éclatante de sa doctrine qu’il nous fait pressentir ; d’où vient qu’il est nommé le Verbe, l’Ange du Grand Conseil »10.
P. Gérard Reynaud

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