Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; j’étais nu, et vous m’avez vêtu; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi. (Mt. 25, 34 - 36)
Pendant l’enfance, souvent nous sommes impressionnés par des personnes plus âgées qui nous entourent. Chez chaque adulte nous voyons des choses merveilleuses, des modèles, des personnes à qui on voudrait ressembler, être comme eux, les suivre, et je pense que cette règle vient du Seigneur. Car sinon comment pourrait-on grandir ?
À mon tour, j’ai toujours été impressionné par père Toader, compagnon de pêche de mon grand-père. Je dois avouer, mon grand-père fut un grand pêcheur, vraiment passionné, et depuis tout petit j’ai hérité de cette passion, c’était quelque chose d’extraordinaire pour moi d’aller à la pêche avec mon grand-père. Nous nous levions vers 4h du matin, nous roulions pendant une heure jusqu’à l’endroit établi, avant le lever du soleil, nous préparions tout ce qui était nécessaire pour attraper le poisson.
Souvent nous pêchions au filet, et pour jeter le filet le plus loin possible, nous devions nous avancer le plus possible en canot gonflable. C’est ici qu’intervenait le talent de père Toader. C’était un véritable spécialiste. Père Toader avait une seule jambe, il avait perdu l’autre pendant sa jeunesse. On disait qu’il l’avait perdue sur le front, pendant la guerre, en première ligne. Mais il était très habile dans les choses de la pêche. Je l’aimais beaucoup, car chaque fois qu’il préparait le canot gonflable pour la pêche, il me demandait si je ne voulais pas aller avec lui sur le canot pour jeter le filet le plus loin possible. Pour moi c’était le moment le plus émouvant et le plus captivant. Père Toader n’avait qu’une seule jambe et il était assez maigre. Quant à moi, j’étais un petit enfant. Pour le poids, on allait parfaitement tous les deux pour le petit canot gonflable...
À la fin, nous comptions les poissons que nous avions pris, et bien sûr, nous les partagions entre nous : un pour le grand-père et pour moi, un autre pour père Toader, et un autre pour père Boris Moiseivici, qui nous conduisait en voiture jusqu’à l’étang. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de voitures. Père Boris Moiseivici, un homme tout à fait merveilleux, sur qui je vais essayer d’écrire à une autre occasion, nous emmenait dans sa voiture. C’était l’équipe de pêche de mon grand-père : eux, les trois mousquetaires, et moi, le seul petit-fils autorisé de leur liste de petits-fils.
Nous avons vécu beaucoup d’aventures à la pêche, de véritables exploits, des plus divers... Une fois nous avions attrapé tant de poissons qu’ils ne tenaient plus dans le coffre de la voiture. Mais une autre fois nous n’avions rien attrapé, et parce que nous en avions honte, nous sommes allés au marché pour acheter du poisson, de crainte que ma grand-mère et les femmes des deux autres ne pensent que nous n’étions pas allés à la pêche. De toute façon, j’étais très fier de ce que mon grand-père ait acheté du poisson frais au marché. D’autant plus qu’il m’a dit que c’était un secret et que je ne devais le dire à personne. Et le secret est resté caché jusqu’à aujourd’hui... Ma grand-mère, bien sûr, a compris la ruse ; mais avec un sourire discret elle nous a vantés pour la quantité et surtout la qualité du poisson pris. C’était une excellente cuisinière et elle nous attendait toujours avec du bortsch et de la polenta toute chaude. Lorsque nous faisions notre apparition avec le poisson au portail, elle commençait à les nettoyer puis elle les faisait frire.
J’ai mis longtemps à comprendre que les grand-mères, et surtout les mères, voient et observent beaucoup... Beaucoup plus que nous ne pouvons imaginer, nous les fils ou les petits-fils. Et ceci est une leçon de vie. Et toutes ces leçons ont leur beauté.
Mais revenons à père Toader. Pour pouvoir mieux marcher il avait une prothèse, c’est-à-dire un pied de bois. Enfants, en vacances chez les grands-parents, nous avons pris père Toader en affection. Et c’est ainsi que nous l’appelions : Père Toader à la jambe de bois. Parmi nous on racontait que père Toader était un véritable héros. Il avait combattu dans la guerre, en défendant sa patrie en première ligne même, et en perdant une jambe. Nous étions ébahis ! Combattre dans la guerre était une chose de grande bravoure. Et père Toader nous racontait aussi divers exploits de la guerre. C’était vraiment notre héros ! En ce qui me concernait, personne ne pouvait me dire autre chose. Un héros est un héros !
Mais les années ont passé. J’ai grandi, et père Toader est parti vers le Seigneur. Il était déjà vieux, et les jours sont assez vite passés, mais les souvenirs sont restés. Et les souvenirs sont très beaux ! D’année en année, ils deviennent encore plus beaux, semble-t-il. Il faut le reconnaître ! Tout souvenir s’embellit avec le temps.
Une fois, des proches m’ont dit que père Toader n’était jamais allé à la guerre. C’est ce qu’il racontait aux enfants. Il avait honte de n’avoir qu’une jambe, et il ne voulait pas troubler les enfants. Il avait perdu sa jambe à la suite d’une gangrène. Depuis sa jeunesse père Toader avait un chariot, pour son travail habituel. Après la guerre, quand la famine est arrivée, père Toader portait beaucoup de tonneaux d’aliments dans les orphelinats et nourrissait les enfants. Comme personne ne l’aidait à décharger les tonneaux, il trimait tout seul, en les calant sur ses genoux. Jusqu’au jour où il est tombé malade... Il chargeait, transportait et déchargeait jour après jour, pour aider les nécessiteux, pour gagner un bout de pain pour les enfants de l’orphelinat. C’est ce que faisait père Toader... Jusqu’au jour où il a craqué. Pendant quelque temps il a été alité. On l’a emmené dans divers hôpitaux, mais il a fini par perdre une jambe. Lorsqu’ils l’ont vu sans jambe, avec des béquilles sous les bras, les enfants de l’orphelinat se sont attristés. Ils l’aimaient énormément ! C’était leur ange gardien, qui a sauvé leurs vies pendant la grande famine. Mais sa douleur était aussi deux fois plus grande, car père Toader ne pouvait pas supporter de voir les enfants tristes. Insufflé par le Seigneur, il leur a dit que pendant son absence on l’avait enrôlé et amené à la guerre et c’est là qu’il avait perdu une jambe. Désormais, les gens du village, et surtout les enfants, l’ont regardé d’un autre oeil. Jusqu’au jour où il est allé vers le Seigneur.
Mais les histoires de héros de guerre ont donné de l’élan aux enfants, pour qu’ils puissent grandir et survivre. Père Toader est devenu le héros dont ils avaient besoin à l’époque. Un brave homme avec un bon cœur, tendre et doux. Un cœur qui a toujours suivi le Christ.
Père Toader ne savait pas beaucoup sur l’église. Pendant ces temps troubles, les églises avaient été fermées ou détruites. Les prêtres étaient emprisonnés, tués ou déportés. Mais père Toader a senti qu’il devait faire quelque chose. Qu’il devait prendre sur lui le soin des orphelins. De ceux qui ont perdu leurs parents dans la guerre. Une guerre dans laquelle il n’a pas combattu, parce qu’il était trop faible, et trop malade.
Pour moi père Toader est plus qu’un héros. La tristesse de savoir qu’il avait rejoint l’éternité s’est transformée en joie lorsque j’ai appris sa véritable histoire ! Celle d’un homme qui n’a pas combattu l’arme à la main pour changer le cours de la guerre, mais d’un homme qui a offert sa propre vie en sacrifice pour changer le sort de ceux qui sont restés après la guerre. Père Toader a respecté le commandement de l’Évangile et c’est ainsi qu’il a été semblable au Christ. Et même s’il a quitté ce monde avec une seule jambe, il a gagné le Paradis éternel, où il se réjouit à côté des saints de Dieu.
Seigneur, aide-nous également à nourrir ceux qui nous entourent ! Et surtout ceux qui sont dépourvus de la nourriture spirituelle dont ils ont tellement besoin de nos jours !

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