Le prophète Jérémie, ירמיהוIrmeyâhu (Dieu élèvera), en abrégé Irmeyah, d'où le grec Iερεμίας, « fils de Hilkija l'un des prêtres qui se trouvaient à Anatoth »1, petite cité lévitique parmi les quarante-huit que comptait la Terre d'Israël et qui était sur le territoire de la tribu de Benjamin, est l'un des prophètes de l'Ancien Testament dont les écrits et les oracles nous permettent de connaître avec grande précision, la vie, la personnalité, le caractère, les souffrances et la prédication.
Né vers 645 à la fin du règne du roi Manassé, dans une période très troublée et pleine de dangers, la menace chaldéenne sur le Royaume de Juda se faisait de jour en jour plus pressante ; époque également caractérisée par la décadence spirituelle et morale des Hébreux qui font facilement bon ménage avec les cultes idolâtriques et trahissent ainsi l'Alliance avec Dieu. Jérémie fut élevé dans l'observance et l'amour de la Loi et le respect des traditions mosaïques portées par la Tradition orale d'Israël. Nous savons également qu'il étudia avec soin la Torah et les Prophètes, ses prédécesseurs, et nous avons la preuve de la connaissance qu'il avait, en particulier d' Isaïe et de Michée, puisque leurs écrits ont exercé sur lui une grande influence au point qu'ils sont parfois cités mot à mot.
La Parole du Seigneur lui fut adressée « la treizième année du règne de Josias » soit en 627, selon IV Rg (=2 Rois) 22, 3et II Paralipomènes (=2 Chroniques) 34, 8, lors de la grande réforme entreprise par le jeune roi Josias qui voulait mettre son royaume en conformité avec les commandements divins et revenir à une juste observance de la Loi et du culte divin, donc au cours de la dix-huitième année du règne, soit en 622. Ainsi, Jérémie avait commencé son ministère prophétique cinq ans avant, mais il est encore en 622 une figure peu connue puisqu'après la découverte du « livre de la Loi dans la Maison de Dieu »2, c'est à la prophétesse Hulda de Jérusalem que le document fut confié par le secrétaire du roi, Shaphan, en vue de sa lecture et de son interprétation et non au prophète Jérémie.
Le ministère prophétique de Jérémie s'étend sous cinq rois, soit de 627 à 586 : le pieux Josias, Johachaz, quatrième fils de Josias qui régna trois mois avant d'être déposé, Jojakim, deuxième fils de Josias, roi très soumis à l'influence du Pharaon d'Égypte et c'est sous ce règne que la prophétie de Jérémie prit une grande importance. Jojakin, fils de Jojakim qui ne régna que trois mois et auquel Jérémie annonça son exil comme captif à Babylone. Enfin, le cinquième roi Sédécias, l'oncle de Jojakin. Sous son règne, Jérémie fut accusé de trahison et mis en prison puis jeté au fond de la citerne de Melchias et sauvé par un eunuque égyptien, Ebed-Mélec.
Puis l'heure fatale arriva, en 586, avec la prise de Jérusalem, la destruction du Temple et l'élite judéenne fut emmenée en captivité à Babylone pour soixante-dix ans. Bien qu'ayant le choix, offert par les Chaldéens, Jérémie préféra rester dans Jérusalem-la-dévastée, car pendant quarante et un ans il avait prophétisé sur les malheurs et la ruine à venir du Royaume de Juda et il était dans son caractère et sa sensibilité de partager ces malheurs advenus, avec le reste du peuple, puisqu'en fin de compte tous étaient restés sourds à ses avertissements, à ses appels de la part de Dieu, à la repentance pour éviter ce qui devait inévitablement arriver à cause de l'infidélité au Seigneur. C'est dans Jérusalem en ruines qu'il composa ses Lamentations.
Le livre s'ouvre au premier chapitre sur l'appel de Dieu, sur la vocation prophétique : « La parole du Seigneur m'a été adressée : 'Avant de te former dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu naisses, je t'avais consacré, je t'avais désigné prophète pour les nations' ». J'ai répondu : « Ah ! Seigneur Dieu, je ne sais pas parler, car je suis trop jeune »3.
C'est donc un tout jeune homme sur lequel s'est posée la main de Dieu, et qui lui répond : « Ne dis pas que tu es trop jeune, car tu iras trouver tous ceux vers qui je t'enverrai et tu diras tout ce que je t'ordonnerai. N'aie pas peur d'eux, car je suis moi-même avec toi pour te délivrer, dis le Seigneur »4. Lui qui est réservé, aimant le silence, enclin à fuir loin de la foule, reçoit la mission et la force pour : « arracher » et « démolir », « faire disparaître » et « détruire », « construire » et « planter »5. Et le Seigneur ajoute : « Voici, je t'établis en ce jour sur tout le pays, comme une ville forte, une colonne de fer, un mur d'airain, contre les rois de Juda, contre ses chefs, contre ses prêtres et contre le peuple du pays »6.
Dans des circonstances particulièrement difficiles, pleines de souffrances pour Jérémie, les appels à la repentance, sans cesse répétés, n'avaient guère d'écho. Au contraire, ces appels adressés à des cœurs endurcis ne faisaient qu'augmenter leur haine envers le prophète porte-parole de Dieu et son message accusateur dérangeait une population et des chefs qui loin d'avoir tiré les leçons de l'effondrement du royaume du nord, le Royaume d'Israël, continuaient à s'adonner à des pratiques contraires à la Loi divine. Au prophète lui-même, Dieu interdit le mariage, – le célibat obligatoire et l'impossibilité d'avoir une descendance étaient signe de malédiction pour les anciens Hébreux –, l'impossibilité d'entrer dans une maison en deuil comme dans une maison pour partager joie et réjouissances et ces interdits sont donnés à Jérémie pour qu'il soit le signe vivant de ce qui va arriver, – les malheurs qui vont s'abattre sur Juda –, pour annoncer que la dévastation sera totale.
De même, toujours dans la perspective de ce qui doit arriver à cause de l'absence de repentance, Jérémie, sur l'ordre de Dieu, va recourir à des gestes symboliques lourds de sens : dans la première vision, la branche de l'amandier, premier arbre à fleurir au début du printemps, signe que Dieu mettra à exécution ses menaces de punition ; la marmite bouillante, signe de la punition de Juda7 ; la ceinture de lin que le prophète devra aller cacher dans la fente d'un rocher auprès de l'Euphrate, au terme d'une longue traversée du désert, et qui, au retour ne sera plus bonne à rien, signe de l'abaissement de « l'orgueil de Juda et l'orgueil immense de Jérusalem »8 ; la cruche d'argile qui sera cassée en face des anciens du peuple et des prêtres et qui représente la destruction de Jérusalem9 ; la coupe donnée à boire aux représentants des nations10, signe du déversement de la fureur de Dieu sur les nations. On pourrait en mentionner d'autres encore.
On peut remarquer que la structure du livre de Jérémie est d'abord thématique plus que chronologique. Entre le premier chapitre, qui est l'appel du prophète et sa mission et le dernier, le chapitre 52, qui résume les circonstances de la prise de Jérusalem, la destruction du Temple et la captivité babylonienne, trois ou quatre parties, selon les commentateurs, comportent un ensemble de discours du prophète : l'infidélité d'Israël, la dévastation à venir, l'avertissement de Dieu, l'idolâtrie de Juda et sa sanction, l'inconscience du peuple, les accusations contre les chefs de Juda...11, les oracles sur le jugement et la captivité, l'annonce du Messie et du salut12, les prophéties sur Sédécias le dernier roi de Juda, la détention de Jérémie, la chute de Jérusalem et la délivrance du prophète de la citerne par Ébed-Mélec, la fuite en Égypte des Judéens contre la volonté de Dieu, – Jérémie lui-même se trouvant en Égypte contre son gré et rappelant aux réfugiés que c'est leur idolâtrie qui a provoqué la destruction de Juda et l'impossibilité de leur retour puisqu'ils se sont opposés à la volonté de Dieu13 –, les prophéties contre les nations étrangères14.
La surprenante transaction du chapitre 32, – l'achat d'un champ à l'extérieur de Jérusalem, appartenant au fils de l'oncle de Jérémie, Hanameel, dont le père est à Anatoth, alors que la ville est assiégée depuis plus d'une année et que le terrain lui-même est occupé par l'armée du roi de Babylone – , est faite non seulement sur l'ordre de Dieu, mais elle est aussi le signe que le Seigneur poursuit son dessein, qui est un dessein de salut : « Voici ce que dit le Seigneur, le Maître de l'univers, le Dieu d'Israël : Prends ces documents, le contrat de vente qui était cacheté et celui qui est ouvert, et mets-les dans un vase de terre afin qu'ils se conservent longtemps. En effet, voici ce que dit le Seigneur, le Maître de l'univers, le Dieu d'Israël : on achètera encore des maisons, des champs et des vignes, dans ce pays » (15). Signe avant-coureur de l'amour de Dieu pour son peuple, car l'exil et la déportation de ceux du royaume du Nord et de ceux de Juda va conduire les exilés à la repentance et au retour à Dieu, de sorte que le Seigneur dit alors : « Je te rétablirai encore et tu seras rétablie, jeune vierge d'Israël! Tu resplendiras encore avec tes tambourins et tu te mêleras aux danses de ceux qui manifestent leur joie »16.
Par delà la destruction, il y aura la restauration, le renouveau et l'annonce messianique s'adresse aussi au « reste » de ceux qui, après avoir connu les affres du siège sont allés rejoindre en exil ceux qui s'y préparaient déjà pour une ère nouvelle17 : « Voici venir les jours, oracle du Seigneur, où je sèmerai sur la Maison d'Israël et sur la Maison de Juda une semence d'hommes et une semence de bétail. Et de même que j'ai veillé sur eux pour arracher, pour renverser, pour démolir, pour exterminer et pour affliger, de même je veillerai sur eux pour bâtir et pour planter, oracle du Seigneur »18. Remarquons qu'ici, dans le cadre de cette restauration, les royaumes d'Israël et de Juda ne formeront plus deux ensembles antagonistes, mais une seule entité et l'énumération des verbes renverser, démolir, exterminer, affliger, bâtir, planter, reprend la promesse initiale du premier chapitre, promesse qui fait l'objet de la mission de Jérémie.
La première Alliance reposait sur un « contrat » traduit en termes d'épousailles, dont Dieu avait pris l'initiative et ce contrat reposait sur la promesse de la protection divine donnée à Israël, sous réserve de son obéissance aux Paroles de vie révélées et données à Moïse, à la Loi. Or, Israël est très enclin à vivre comme les autres peuples des environs, à l'idolâtrie. Ici, Dieu annonce par la bouche de son prophète, une économie nouvelle, une nouvelle alliance, qui ne s'exprimera plus par une Loi écrite : « Voici que les jours viennent, dit le Seigneur, où je conclurai avec la Maison d'Israël et la Maison de Juda une alliance nouvelle. Elle ne sera pas comme l'alliance que j'ai conclue avec leurs ancêtres le jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir d'Égypte. Eux, ils ont violé mon alliance, alors que moi j'étais leur Maître, dit le Seigneur. Mais voici l'alliance que je ferai avec eux après ces jours-là, dit le Seigneur : Je mettrai ma loi à l'intérieur d'eux, je l'écrirai dans leur cœur, je serai leur Dieu et ils seront mon peuple […] tous me connaîtront depuis le plus petit jusqu'au plus grand d'entre eux, dit le Seigneur. En effet, je pardonnerai leur faute et je ne me souviendrai plus de leur péché »19. Ce n'est plus le péché gravé dans le cœur des Judéens qui ne pensaient qu'à transgresser la Loi, comme en 17, 1, mais c'est la nouvelle Alliance qui sera gravée dans les cœurs et qui a pour fondement le germe juste de David annoncé au chapitre 23, le Messie : « Voici que les jours viennent, dit le Seigneur, où je donnerai à David un germe juste. Il régnera avec sagesse, il exercera le droit et la justice dans le pays »20.
La vie de Jérémie fut une vie de souffrances à cause du message de Dieu qu'il dut porter au peuple rebelle et aux nations. Comme le Seigneur Jésus Christ, il dut boire le calice d'amertume. Sa vie, ses souffrances, ses plaintes à Dieu lui-même, malgré son obéissance totale au Seigneur, à son amour pour Lui, à sa mission prophétique, tout cela fait de Jérémie la figure annonciatrice du Christ souffrant à cause du péché des hommes et de leur ingratitude, un signe de la Passion volontaire et vivifiante du Dieu-Homme. Il a pleuré sur Jérusalem21, comme le Seigneur s'est lamenté sur elle22 et nombre de ses paroles qui se rapportent directement au Christ, se retrouvent dans les prières de l'Église, particulièrement dans les offices de la Grande Semaine.
Jérémie a prophétisé, comme nous l'avons vu, la venue du Christ, le « germe juste de David », aux temps messianiques qui sont les « derniers », les « temps eschatologiques ». Cette « nouvelle alliance » ainsi nommée dans la prophétie, rappelée dans le huitième chapitre de l'épître aux Hébreux23, alliance de grâce inscrite dans le cœur et l'esprit et qui donne accès au pardon accordé par le Christ, si le cœur du fidèle s'abandonne à Dieu et se soumet à sa volonté. Une ancienne tradition bien attestée, aux dires de Tertullien, rapporte que le prophète serait mort martyr, lapidé à Taphnès. Ainsi mourut Jérémie, « l'homme qui a vu les afflictions ». Nous continuerons avec la prophétie d'Ézéchiel.
P. Gérard Reynaud

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