Isaïe le Prince des prophètes
Le Prophète Isaïe occupe la première place dans l'ensemble de la littérature prophétique d'Israël, dans le corpus de l'Ancien Testament, non pas qu'il soit le plus ancien car il fut chronologiquement précédé par les prophètes Joël, Jonas, Amos et Osée, mais parce qu'il est considéré, depuis les temps anciens, comme le plus grand de tous par l'importance inégalée de ses révélations mais aussi par la pureté et l'éclat sans pareil de son style. Il fut appelé « l'Aigle parmi les Prophètes », le « Prince des Prophètes », le « Prophète universel », autant de titres qui mettent en valeur l'importance de sa prophétie d'abord pour le Royaume de Juda, pour sa ville Jérusalem, mais aussi pour les nations avec la venue de l'Immanou-El, l'Emmanuel, « Dieu avec nous ». Isaïe a prophétisé, il a vu le Christ, sous la figure du « Serviteur souffrant » et du « Messie glorieux » et il faut dire que le Livre d'Isaïe est le texte de l'Ancien Testament le plus cité dans le Nouveau Testament.
Commençons par évoquer très brièvement le contexte historique de la prophétie d'Isaïe. Yeshayahou en hébreu signifie « le Seigneur est salut » ou « le Seigneur sauve », deux termes qui ont le même sens. Comme nous l'avons déjà dit, Isaïe est né vers 760 avant le Christ, dans une famille influente de l'aristocratie de Jérusalem dans le Royaume de Judée et il est très proche des rois de Juda. Son ministère prophétique s'étend sur une longue période, près d'une soixantaine d'années, et embrasse les règnes d'Ozias, Yotham, Achaz et Ézéchias, jusqu'à son martyre sous le règne du roi Manassé vers 680, si l'on en croit la Mishna ou un autre récit traduit et publié par les bons soins du professeur André Caquot qui fut titulaire de la chaire d'hébreu et d'araméen au Collège de France, et qui porte fort justement le titre de « Martyre d'Isaïe »1.
Notre Prophète a exercé une réelle influence sur le pouvoir royal comme en témoignent certains versets du Livre mais aussi d'autres sources. Le Talmud de Babylone nous dit qu'Isaïe était le cousin du roi Ozias, roi à la mort duquel commence son ministère et le contexte de la prophétie d'Isaïe se trouve également décrit dans le IVe Livre des Règnes (= II Rois) aux chapitres XIV à XX, le vingtième chapitre décrivant la guérison du roi Ézéchias et le signe de Dieu annoncé par le Prophète. Isaïe a vécu toute sa vie à Jérusalem, il accède facilement au roi (Is. VII, 3) et il a été proche du Grand Prêtre du Temple (Is. VIII, 2). La « Sagesse de Jésus ben Sirah », un texte du IIe siècle avant le Christ et qui figure uniquement dans le canon des LXX (Septante) parle en ces termes du prophète Isaïe : « De son temps monta Sennecherib [roi assyrien]... Alors leurs cœurs et leurs mains tremblèrent [il s'agit ici du roi Ézéchias et de Jérusalem] et ils éprouvèrent les douleurs comme les femmes au travail, ils invoquèrent le Seigneur Miséricordieux, tendant les mains vers Lui et du ciel le Saint les exauça promptement. Il les délivra par la main d'Isaïe. Il frappa le camp des Assyriens et son ange les extermina. Car Ézéchias fit ce qui plaît au Seigneur : il demeura ferme dans les chemins de David son père que lui avait prescrits le prophète Isaïe, grand et véridique en ses visions. De son temps le soleil rétrograda pour prolonger la vie du roi. Sous une puissante inspiration il vit la fin des temps et consola les affligés de Sion. Jusqu'à l'éternité il annonça l'avenir et les choses cachées avant qu'elles n'arrivent » (Sir. XLVIII, 17-25).
Notons que la femme d'Isaïe est appelée prophétesse (Is. VIII, 1) et que ses fils ont des noms chargés de sens : Shear-Iaschub « un reste reviendra » (Is. VII, 3) et Maher-Shahal-hasbaz « rapide est le butin, rapide est la proie » (Is. VIII, 3), signes des lourdes menaces qui s'accumulaient sur Juda, mais aussi d'espérance après l'exil. II Paralipomènes (= II Chroniques) XXXII, 32, dit aussi que le prophète Isaïe a mentionné « le reste des actions d'Ézéchias et ses œuvres de piété. Cela est écrit dans la vision du prophète Isaïe, fils d'Amoç2, dans le Livre des rois de Juda et d'Israël3 ». Son ministère prophétique est le témoin de grands bouleversements : la Samarie fut conquise, une grande partie de la population du Royaume du nord est déportée (722) et le Royaume de Juda envahi à son tour par Sennecherib le roi assyrien (701).
Le Livre d'Isaïe, véritable collection de récits et d'oracles faits durant ce long ministère prophétique et dans des circonstances très diverses, s'ouvre sur les plaintes de Dieu et les menaces qui pèsent sur son peuple à cause de son infidélité : « J'ai nourri et élevé des enfants, mais ils se sont révoltés contre moi. Le bœuf connaît son propriétaire et l'âne la mangeoire de son maître. Israël ne connaît rien, mon peuple n'a point d'intelligence. Malheur à la nation pécheresse, au peuple chargé d'iniquités, à la race des méchants, aux enfants corrompus ! Ils ont abandonné le Seigneur, ils ont méprisé le Saint d'Israël, ils se sont dérobés » (Is. I, 1b-4). Et plus loin c'est la plainte du Bien-Aimé à sa vigne : « La vigne du Seigneur Sabaoth c'est la maison d'Israël et les gens de Juda sont le plant qu'il chérissait. Il en attendait de la droiture et voici du sang versé ! De la justice, et voici des cris de détresse ! » (Is.V, 7).
La grande vision d'Isaïe.
Isaïe est institué comme prophète dans la grande vision inaugurale rapportée au chapitre VIoù il est mis en présence du trône élevé sur lequel siège le Seigneur dont les « pans de la robe remplissaient le temple », entouré des Séraphins qui chantent le Trisagion au Dieu des Armées célestes. Devant cette vision ineffable, Isaïe, se sachant pécheur, s'écrit : « Malheur à moi ! Je suis perdu, car je suis un homme dont les lèvres sont impures, et mes yeux ont vu le Roi, le Seigneur Sabaoth. Mais l'un des séraphins vola vers moi, tenant à la main une pierre ardente, qu'il avait prise sur l'autel avec des pincettes4. Il en toucha ma bouche et dit : Ceci a touché tes lèvres ; ton iniquité est enlevée et ton péché est expié » (Is. VI, 5-6). Puisque le Seigneur est las de l'infidélité de son peuple, il veut émonder sa vigne et faire repousser des plants sains et vigoureux à partir du « reste », thème très important dans la prophétie d'Isaïe. Notons qu'à l'aube de l'Économie nouvelle la Vierge d'Israël-Mère de Dieu en son humanité sera le signe suréminent de ce « reste » et c'est son « fiat » qui rendra possible l'incarnation du Verbe de Dieu.
La vision prophétique d'Isaïe remonte jusqu'aux desseins éternels de Dieu qui a tout créé par sa Parole : « Ainsi parle le Seigneur, celui qui crée le ciel et qui le déploie, celui qui étale la terre et ses productions, celui qui donne la respiration à ceux qui la peuplent... » (Is XLII, 5) et va jusqu'à la consommation des siècles puisqu'elle entrevoit le jour où Dieu créera de nouveaux cieux et une nouvelle terre (Is. LXV, v17 et LXVI, 22), la consolation d'Israël après l'exil babylonien (Is. Ch. XLà LV), mais aussi la perspective eschatologique de l'invitation au banquet du Royaume, des chapitres XXIV à XXVII, sans oublier la sublime description de l'absolue Sainteté de Dieu, Sa Majesté, Sa Gloire, au chapitre XL. L'expression « le Saint d'Israël » trente cinq fois mentionnée est un des éléments qui souligne l'unité profonde de ce monument prophétique que la critique moderne a voulu diviser en trois parties et attribuer à trois auteurs dont deux restent anonymes5. Notons que cette expression n'est pas fréquente dans l'ensemble de l'Ancien Testament. Toutes ces prophéties qui concernent Israël, le Royaume de Juda, la déportation à Babylone, le retour de l'Exil, la délivrance des Hébreux par le roi des Perses Cyrus, toutes convergent vers l'oracle de l'Immanou-El et vers ceux du Serviteur souffrant, le Messie souffrant et glorieux où le Prophète inspiré par l'Esprit Saint décrit avec une grande précision les humiliations qui seront infligées au Christ.
L'Emmanuel « Dieu avec nous ».
L'annonce de l'Emmanuel est faite dans la seconde période du ministère prophétique d'Isaïe sous le roi Achaz, roi infidèle de la maison de David qui, ayant perdu toute confiance en Dieu favorisa l'idolâtrie. C'est dans ces circonstances qu'intervient l'oracle de l'Emmanuel. Mais il faut se rappeler que si la prophétie porte la marque de l'intervention de Dieu dans l'histoire, par la médiation du prophète comme nous l'avions vu précédemment, elle a aussi et surtout une dimension eschatologique de dévoilement, de révélation des desseins de Dieu et c'est ce qui en fait le caractère universel : « Écoutez donc maison de David ! Est-ce trop peu pour vous de lasser la patience des hommes, que vous lassiez encore celle de mon Dieu ? C'est pourquoi le Seigneur lui-même vous donnera un signe, voici la vierge, (parthenos), [hébreu : 'alma=la jeune fille nubile6] deviendra enceinte, elle enfantera un fils, et elle lui donnera le nom d'Immanou-El » (Is. VII, 13). Cet oracle de l'Emmanuel contient une promesse de salut, d'abord au bénéfice de la maison de David, du Royaume de Juda avec la venue au monde du roi Ézéchias, fidèle au Seigneur, qui finira, lui-aussi, par perdre confiance dans le Seigneur devant les dangers qui menaçaient son royaume et qui cherchera l'alliance avec les Égyptiens contre les Assyriens, plaçant ainsi sa confiance dans les princes impuissants à sauver, plutôt qu'en son Dieu. Isaïe dénoncera avec véhémence ce projet et l'oracle de la venue de l'Emmanuel va s'ouvrir à l'annonce d'un autre descendant de David en qui nous découvrirons les traits du Messie souffrant décrit aux chapitres XLII, XLIX, L, LII, et LIII, dans ce qu'on nomme traditionnellement « les Chants du Serviteur » et ceux du Messie glorieux du chapitre XI : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, un rejeton jaillira de ses racines. Sur lui reposera l'Esprit du Seigneur, Esprit de sagesse et d'intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte de Dieu » (Is. XI, 1-2). Et nous sommes bien dans les temps messianiques -les temps qui sont les derniers- avec ce descendant de David puisque : « La justice sera la ceinture de ses flancs, et la fidélité la ceinture de ses reins. Le loup habitera avec l'agneau, et la panthère se couchera avec le chevreau ; le veau, le lionceau et le bétail qu'on engraisse, seront ensemble, et un petit enfant les conduira... » (XI, 5-6). Le Messie apportera le salut à tous : « Il adviendra en ce jour-là que la racine de Jessé sera érigée en étendard des peuples, les nations se tourneront vers lui et la gloire sera sa demeure » (XI, 10).
Avec la prophétie de l' Emmanuel – « Dieu avec nous » et les Chants du Serviteur, nous est dévoilée pourrait-on dire la figure du Christ, le Messie souffrant et glorieux. Dans le Nouveau Testament, dans le témoignage symphonique des Pères, dans la prière, dans l'hymnologie de l'Église orthodoxe, particulièrement dans le temps de l'Incarnation, de la Nativité, celui du Grand Carême et de la Grande et Sainte Semaine, toute la Tradition rend témoignage que dans sa venue, son humiliation volontaire en vue du salut des hommes, le Christ a accompli la prophétie d'Isaïe. Cette lecture typologique obéit, nous l'avons vu dans la première partie, au grand principe d'interprétation de l'Écriture énoncé par le Seigneur lui-même à ses disciples, puisqu' Il est venu pour accomplir tout le dessein de Dieu en notre faveur. Ce que la prophétie annonce, selon la pédagogie divine orientée vers l'accomplissement des temps, Lui le Dieu-homme y met le sceau.
Revenons sur la figure de l'Emmanuel au chapitre VII, 14 déjà cité et qui annonce le Messie et sa naissance : « Voici la vierge est enceinte et enfantera un fils et elle lui donnera le nom d'Immanou-El ». Au chapitre IX, qui commence avec ce verset : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière », les versets 5et 6montrent qu'il s'agit bien du Messie issu de la lignée de David et, comme tel, revêtu des attributs divins : « Car un enfant nous est né, un fils nous est donné. La souveraineté est sur ses épaules. On proclame son nom : Merveilleux-Conseiller, Dieu-Fort, Père à jamais, Prince de la paix. Il y aura une souveraineté étendue et une paix sans fin pour le trône de David et pour sa royauté, Qu'il établira et affermira sur le droit et la justice » (IX, 5-6). Tous ces noms auxquels la LXX ajoute « Ange du Grand Conseil » sont autant d'attributs par lesquels la prophétie nous révèle la Divinité de l'Emmanuel !. Comme elle nous parle aussi en des termes vraiment inspirés de son ministère terrestre (VIII, 23-IX1 ; XLII, 1-7 ; LXI, 1-2) mais aussi de sa mort comme Serviteur souffrant. Commentant le verset 5du chapitre LIII : « Nous avons été guéris par ses meurtrissures », saint Jean Chrysostome dit : « c'est le salut que la croix a procuré à tous les hommes […] Expliquant le supplice de la croix, il [Isaïe] s'exprime en ces termes : « Il a été conduit à la mort comme une brebis, semblable à l'agneau devant celui qui le tond, il est resté sans voix, et il n'a pas ouvert la bouche. C'est à cause de son humilité que son jugement a été proclamé (LIII, 7-8) Et où a-t-on pu voir s'accomplir cette prophétie ? Dans le prétoire inique de Pilate. Comme on portait contre le Sauveur une foule de témoignages, Jésus ne répondit rien [...] Voilà ce que le Prophète inspiré du Ciel avait prédit en disant : « Il a été conduit à la mort comme une brebis. Tel que l'agneau devant celui qui le tond, il est resté sans voix (LIII, 8). Il montre après cela l'iniquité qui s'accomplit dans le prétoire : « C'est à cause de son humilité que son jugement a été proclamé »7. Encore quelques mots sur les « Chants du serviteur ». Ne sont-ils pas une prédication de l'Évangile avant l'Évangile ? Ils décrivent Celui qui doit être une Lumière pour tous les peuples, qui viendra enseigner toutes les nations et apporter le Salut de Dieu jusqu'aux extrémités de la terre : « Il m'a dit : c'est trop peu que tu sois mon serviteur en relevant les tribus de Jacob et en ramenant les préservés d'Israël. Je t'ai destiné à être la lumière des nations, afin que mon salut soit présent jusqu'aux extrémités de la terre » (Is. XLIX, 6). Le Serviteur qui est humilié par les hommes, sera élevé, la mort ne pourra empêcher son œuvre car il ressuscitera et recevra le jugement sur tout et finalement ces traits ne conviennent qu'au Messie. D'où l'identification du Serviteur au Messie. Le Serviteur annonce le salut de Dieu à toutes les nations et ces paroles ont visiblement un sens messianique et eschatologique, car dans la tradition juive l'entrée des nations dans l'Alliance est un signe des temps messianiques.
Le Serviteur souffrant
Les correspondances des « Chants du Serviteur » avec l'Évangile nous montrent clairement comment les oracles trouvent leur accomplissement dans le Christ : les quatre Évangiles8 nous disent que le Christ est le Serviteur obéissant en tout à la volonté du Père. Il est venu d'abord pour les brebis perdues de la maison d'Israël, puis l'Heureuse Annonce s'étend à la Galilée des nations et, après sa résurrection il envoie ses disciples annoncer l'Évangile à tous les peuples9. Dans le deuxième chant, au chapitre XLIX, la prophétie s'est accomplie trait pour trait avec l'annonce de l'Archange Gabriel à Marie, de la naissance d'un enfant qu'elle devait appeler Yeshouha-Jésus « Dieu sauve » et qui serait le Messie de Dieu10. Le verset 6 de ce même chapitre fait écho à la parole que Jésus s'applique à Lui-même : « Je suis la Lumière du monde »11. Le troisième chant, au chapitre Lparle du Serviteur comme ayant une « langue exercée », « le langage des disciples » et dans l'Évangile de Jean, Jésus rappelle à ses disciples que tout ce qu'Il a entendu du Père, Il l'a fait connaître12. Quant au dernier chant, aux chapitres LIIet LIII, la ressemblance avec la vie et la Passion du Seigneur est tellement frappante qu'il est inutile de s'étendre. Isaïe a « vu » le Messie dans sa première venue, sous les traits du Serviteur souffrant, dans son humiliation volontaire, dans son abaissement, dans sa descente dans la mort pour la vaincre et ressusciter, Lui dont le nom est élevé au-dessus de tout Nom, comme le dit l'épître aux Philippiens13.
La quatrième partie sera consacrée aux prophéties messianiques de Jérémie et d'Ézéchiel.
P. Gérard Reynaud
Notes :

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