Ajouté le: 13 Janvier 2017 L'heure: 15:14

Le Saint et Grand Concile, accomplissements, défis et perspectives

La réunion du Saint et Grand Concile de l’Église Orthodoxe, dans la période de la Pentecôte de l’année 2016 en Crète, a représenté pour toute l’Église un temps d’accomplissement d’un souhait datant de plus d’un siècle, mais aussi un moment de prise de conscience par rapport aux défis révélés par la ré-animation au niveau général de la tradition conciliaire. Les 19e et 20e siècles, par le fait qu’ils ont vu naître les Églises autocéphales modernes, ont mis en valeur de façon tout à fait particulière le caractère conciliaire au niveau régional, les tomos de proclamation des autocéphalies modernes, soulignant de manière explicite le fait que le Saint Concile de la nouvelle Église autocéphale était la plus haute instance d’autorité ecclésiale, vecteur d’unité et de coresponsabilité. Les 20ème et 21ème siècles, par la dynamique sans précédent dans laquelle a été entraînée la société en général mais aussi l’Église, ont la vocation de passer à un autre niveau, et c’est pourquoi il est tout à fait normal qu’ils se constituent également en un temps de ré-animation du système conciliaire au niveau général.

Dès le début du processus de mise en place du projet d’une communication plus efficace et d’une manifestation de l’union panorthodoxe, certains théologiens ont regardé avec des réserves la perspective de ce nouveau commencement1. D’autres ont exprimé un enthousiasme ayant des valences complexes2, à partir du besoin de l’Église Orthodoxe de donner une réponse face à un monde qui s’annonçait déjà comme étant marqué par la globalisation et la compression des coordonnées de l’espace-temps à l’époque de la révolution de la communication et de la mobilité.

Chacune de ces approches est fondée, mais n’épuise pas les sens liés à la motivation et aux profondeurs du thème, qui ne peut être évité par le discours théologique et institutionnel-ecclésiastique contemporain. L’expression "le monde est un village" n’est plus seulement une métaphore. Par une nouvelle manière de se rapporter au temps et à l’espace, le monde entier est devenu une grande métropole, et on voit apparaître un cadre socio-culturel et même institutionnel-ecclésial avec des particularités qui n’étaient pas prévisibles il y a un siècle.

Dans ce contexte, nous considérons que l’événement qui a eu lieu dans la période de la Pentecôte 2016 en Crète, unanimement assumé par toutes les Églises autocéphales comme une étape importante dans la manifestation du caractère conciliaire au niveau général, a besoin d’une évaluation ample, mais en même temps, marquée par un réalisme canonique et en général ecclésiologique-institutionnel.

Le canon 37 apostolique, porteur d’une conscience ecclésiale antérieure au développement de structures d’organisation complexes, sur la base du support offert par l’Empire Romain, met en avant l’obligation des évêques de se réunir deux fois par an, afin d’"examiner entre eux les dogmes de l’orthodoxie et d'offrir des solutions aux controverses ecclésiales qui ont eu lieu ". Cette affirmation générique, qui ne se rapporte pas à un niveau régional plus restreint ou plus large, montre en fait que tous ceux qui ont reçu l’appel à diriger dans l’Église, ont également le devoir de le manifester en coresponsabilité, chacun étant investi de l’autorité de l’Église entière mais l’exerçant dans un contexte concret, rendu particulier par des défis et des expériences distinctes, qui doivent être acceptés par tout le corps ecclésial dans son ensemble. En paraphrasant ce canon, je pense qu’il est évident qu’il lance un appel à tous les évêques, les premiers entre les serviteurs de la communauté ecclésiale, à se rencontrer et à témoigner face à face, aussi souvent que possible. Si nous regardons avec honnêteté les circonstances dans lesquelles a été édité ce canon, nous ne pouvons pas ne pas être d’accord que de nos jours il est plus facile pour les évêques du monde entier de se rencontrer, qu’il ne l’était au 4e siècle pour les évêques d’une région étendue à quelques centaines de kilomètres.

Partant de ce point de vue, je pense que nous avons le devoir moral d’évaluer de manière réaliste le rapport de la vie ecclésiale à la conciliarité, et de nous nourrir du don de la communion qui en découle, en essayant d’apporter, chacun à son niveau, les fruits que Dieu nous donne de porter.

Pour aller de l’initiative de la réunion d’un Saint et Grand Concile de l’Église orthodoxe et jusqu’à sa réalisation, plus de 100 ans ont été nécessaires. Les 50 premières années ont été nécessaires pour une réception proprement-dite de la démarche3, et les 50 années qui ont suivi, pour l’élaboration d’une stratégie de communication, de dialogue et d’évaluation4.

Les causes de l’étalement de ce processus sur une période aussi étendue sont multiples, et les ressorts en sont complexes. Certains considèrent que la raison réelle est liée au fait que l’Église Orthodoxe n’a pas une conscience conciliaire qui s’exprime régulièrement au niveau général. De ce point de vue, la conciliarité œcuménique serait l’expression d’un événement eschatologique, et on ne pourrait pas parler d’une Église universelle, dans l’acception géographique, puisque le caractère œcuménique ecclésial, en tant que notion, transcende l’espace. Dès que nous parlons de l’Église dans son acception œcuménique, nous devons affirmer que l’Église, même si elle se manifeste dans le monde, n’est pas dominée par la composante mondaine, et donc au niveau œcuménique5 on rencontre des éléments de manifestation pérenne avec les éléments eschatologiques. C’est pourquoi, toute tentative de structurer la conciliarité au niveau universel risque – soit de surévaluer le système institutionnel et mener à des excès de valorisation canonique des vecteurs d’autorité et de pouvoir ecclésial, – soit de relativiser ces vecteurs, en raison du fait que l’Église ne connaît pas de leviers de manifestation effective de la juridiction au niveau général, tous les aspects concernant la prise de décision et l’autorité canonique immédiate relevant de la compétence du niveau local, et ce n’est que de manière subsidiaire que ceux-ci se manifestent à différents niveaux de la conciliarité6.

Une autre catégorie d’analystes considèrent que nous ne pouvons pas parler de la réorganisation de la manifestation régulière de la conciliarité œcuménique, parce que jusqu’à nos jours, pour des raisons très pratiques, il n’a pas pu être question d’une manifestation régulière à ce niveau et par conséquent, toute analogie avec les manifestations conciliaires générales antérieures est marquée de subjectivité. Les conciles œcuméniques du premier millénaire peuvent être considérés comme des événements eschatologiques, puisque c’est seulement la providence qui a pu faire que, dans des conditions de transport et de communication si limitées, il existe une expression universelle de la conciliarité. Dans ces conditions, l’universalité de la manifestation de la conciliarité à ces époques, n’était pas tant ancrée dans la communion horizontale des Églises que dans la communion verticale de celles-ci7. Dans la même ligne d’analyse, certains considèrent que la complexité-même des problèmes auxquels se confronte l’Église au niveau panorthodoxe, rend difficile, voire même impossible la réussite d’une telle démarche si elle est marquée de considérations humaines8.

Prenant en considération toutes ces réalités, je pense qu’il nous revient, à nous, professeurs de théologie, non pas tant le devoir de marquer le processus de manifestation conciliaire par des approches et des analyses théoriques qui ont toutes les chances d’être considérées comme scolastiques, que celui d’analyser les résultats des manifestations conciliaires-communionnelles concrètes, afin de distinguer les efforts de l’homme et l’accomplissement par Dieu des efforts venus de la bonne foi. En d’autres termes, devant le grand mystère de l’Église, nous les clercs ou les laïcs, soit des personnes ayant des compétences d’analyse théologique, soit de simples fidèles, nous ne pouvons pas nous contenter d’une contemplation mystique, extatique, dépourvue d’attitude humaine concrète, mais nous devons faire tout notre possible afin de vivre la foi dans toute sa complexité et de comprendre les conséquences de ce vécu aussi bien au niveau local, qu’au niveau communionnel général.

Partant de ces constatations, dans les prochains numéros de la Revue Apostolia, je présenterai une analyse de ce que j’ai pu comprendre du processus de conciliarité qui s’est déroulé pendant plus d’un siècle, sans avoir la prétention que ma démarche serait autre chose qu’un modeste témoignage de la manière dont un prêtre et une personne préoccupée par la compréhension de la Tradition canonique de l’Église, comprend et assume l’intégration des personnes et des communautés dans la conciliarité au sens étymologique, celui d’être ensemble sur la même voie, celle de la vie en Christ.

Ainsi, dans le prochain numéro, je présenterai quelques réflexions sur ce que l’on peut appeler « la nature conciliaire de l’Église », afin de comprendre la place de la conciliarité dans la vie de communion ecclésiale. Dans les prochaines contributions, j’essaierai d’observer la manière dont cette manifestation a été préparée au 20e siècle et dont elle a été concrétisée au début du 21e siècle, et par la suite, j’aborderai concrètement les documents du Concile de Crète, pour une meilleure compréhension de ses accomplissements, de ses défis et des perspectives qu’il ouvre.

J’espère que cette démarche constituera une modeste contribution pour aplanir les incompréhensions et les préoccupations humaines, pour ce que signifie notre participation à l’oeuvre de Dieu dans le monde, à travers l’Église – Corps du Christ, où nous avons tous le devoir d’assumer notre rôle de membres vivants et responsables.

Pr. Patriciu VLAICU

Notes :

1. Dans le cadre du Premier Congrès des Facultés de Théologie, réuni à Athènes les 29 novembre-6 décembre 1936, Le Professeur de droit canon de la Faculté de Théologie d’Athènes, H. Alivisatos, a mis en évidence les obstacles qui entravent une manifestation régulière de la conciliarité au niveau général. Voir pour plus de détails : HamilcarAlivisatos, (éd.) Procès verbaux du Premier Congrès de théologie orthodoxe à Athènes, 29 novembre-6 décembre 1936, Athènes, 1939, pp.254-256.
2. Voir dans ce sens : Lucian Florea, "Participarea și contribuția Bisericii Ortodoxe Române la Conferințele interortodoxe din prima jumătate a secolului XX (Participation et contribution de l’Église Orthodoxe Roumaine aux Conférences interorthodoxes de la première moitié du 20e siècle", in Ortodoxia, XIV, (1962), pp. 181-193.
3. Le Patriarche Joachim III a énoncé pour la première fois cette pensée en 1902 mais ce n’est qu’en 1952 que le Patriarche Athénagoras a pu sensibiliser toutes les Églises autocéphales à une démarche de communication régulière structurée en vue de la préparation du Saint et Grand Concile. Voir pour plus de détails : De la Vatoped la Rhodos (De Vatopédi à Rhodes), Pr. Dr. Gheorghe Soare, « De la Vatoped la Rhodos », in Biserica Ortodoxă Română (L’Église Orthodoxe Roumaine), LXXIX (1961), nr. 9-10.
4. Avec l’étape marquée par la rencontre de Rhodes en 1961, nous pouvons parler d’une préparation régulière et systématique de la manifestation de la conciliarité au niveau panorthodoxe, qui a vu son couronnement dans le Concile réuni à Crète. Voir pour plus de détails : Viorel Ioniță, Hotărârile întrunirilor panortodoxe din 1923 până în 2009 (Les décisions des réunions panorthodoxes de 1923 à 2009), Ed. Basilica, București, 2013.
5. Il convient de parler plutôt du niveau oecuménique que du niveau universel, car la tradition de l’Église utilise cette notion pour marquer la présence de l’Église dans le monde.
6. Voir pour plus de détails : Pr Patriciu VLAICU, « Principiul ierarhic-sinodal al ecumenicităţii în Biserica Ortodoxă (Le principe hiérarchique-conciliaire de l’oecuménicité dans l’Église Orthodoxe) » in Volum Omagial Ioan Ica Sr, Editions Renasterea, Cluj-Napoca2007.
7. C’est la raison pour laquelle on pourrait dire qu’un concile oecuménique n’est pas l’expression de l’universalité géographique, mais plutôt celle d’une pleine communion dans la foi, au-delà du temps et de l’espace. Le Père Stăniloae fait une analyse très pertinente des perspectives liées à la problématique de la réunion d’un Saint et Grand Concile de l’Église Orthodoxe dans : Pr. Prof. Dumitru Stăniloae, « Opinii în legătură cu viitorul Sfânt și Mare Sinod Ortodox (Opinions par rapport au prochain Saint et Grand Concile Orthodoxe », in Ortodoxia, XXV (1973), nr. 3.
8. Voir HamilcarAlivisatos, (éd.) Procès verbaux du Premier Congrès de théologie orthodoxe à Athènes, 29 novembre-6 décembre 1936,  Athènes, 1939, p. 256.

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