Quelques réflexions sur la relation humaine dans la société occidentale du XXIe siècle, ou de la perte de l’Amour par la disparition de l’écoute
Il semblerait que la relation entre les hommes soit de plus en plus difficile – sinon inexistante dans son événement, et qu’elle manquât de plus en plus son but sous nos latitudes. Bien sûr, c’est un fait que beaucoup pourront réfuter à l’ère dite de la communication.
Qu’est-ce que la communication ?
Ce sont les moyens qui permettent aux hommes d’entrer en relation les uns avec les autres.
La parole en tout premier lieu.
De nos jours, les Media n’en sont-ils pas les principaux véhicules ? Devenus générateurs debruits plutôt que d’information…ils semblent générer peu à peu une désinformation. Au lecteur de réfléchir pourquoi car il n’entre pas dans le propos de notre réflexion d’en débattre ici.
Les bruits – ou plutôt le bruit.
Partout les oreilles sont assaillies par un bruit de fond – « musical » - imposé non seulement dans les grandes surfaces et la plupart des commerces, les restaurants et les cafés mais jusque dans les salles d’attente de médecins et de thérapeutes voire même pendant leurs traitements. Celui qui demande, sur la pointe des pieds, d’au moins baisser le son sinon de le couper, se fait regarder comme un martien sinon…un anormal. Oui, la normalité est le bruit, comme s’il fallait éviter le silence à tout prix. Là aussi, ce serait matière à réflexion.
Or, la communication ne peut exister sans l’écoute, dont l’ouïe est l’organe par excellence. Nous pouvons écouter aussi avec les autres sens comme celui du toucher et de la vue. Les malentendants en témoignent eux qui lisent sur les lèvres et au travers de gestes devenus leur langue propre.
Que se passe-t-il donc au niveau des oreilles ? L’organe de l’ouïe sans cesse sollicité et même agressé selon le volume du son imposé, se fatigue, s’émousse, et se protège par réflexe. Il est évident qu’une musique choisie est agréable donc en principe reçue, et sera accueillie par une oreille qui se mettra spontanément à l’écoute, donc qui fonctionnera selon son rôle. Au contraire, l’observateur remarquera sur lui-même qu’une simple musique mise par son conjoint ou son enfant est susceptible d’être moins bien reçue que s’il s’agit de son propre choix, selon sa sensibilité. Sans s’en rendre compte, il pourra s’en défendre par un refus d’écoute, un barrage au son. A fortiori, en ce qui concerne la cacophonie ambiante des lieux publics. Chacun sait que l’ouïe, comme la vue, est en relation directe avec le cerveau. Ce dernier est donc soumis à une agression passive mais réelle, et proportionnelle à la sollicitation constante des oreilles.
D’autre part, il y a écouter etentendre : mise en jeu de l’ouïe puis réception du son. Sur le plan scientifique, la fonction de l’oreille est d’entendre. Cependant, dès qu’il y a une intention dans l’usage de cette faculté, il y a écoute, c’est-à-dire participation de la volonté, donc du cerveau. Dans la communication véritable, la réception de ce que l’autre dit va provoquer un écho, qui en sera réponse.
On ne peut entendre si l’on n’écoute pas, ce qui fait passer du niveau purement organique à un niveau supérieur où se situe la clef de la relation. Il est intéressant de savoir qu’en Hébreu, écouter veut aussi dire obéir. « Écoute Israël… » Voici la désobéissance d’Adam et Ève qui pointe, cette responsable de la chute, de l’état ontologique de l’homme, la source de la més-entente.
En effet, s’il n’y a pas d’écoute entre deux personnes – elles ne pourront « s’entendre » au propre et au figuré. Le Français permet par le même terme d’englober l’écoute et l’harmonie qui en résulte. Que signifie écouter mon prochain et l’entendre sinon recevoir sa parole et y donner un écho dans le respect de son hypostase ? Dans la communication verbale, si l’oreille est surmenée, amoindrie, la personne ne pourra plus porter son attention même à de simples mots. A cela s’ajoute la pression exercée par les exigences du mode de vie actuel où l’homme est poussé à se précipiter, sollicité par une multiplicité de choses, placé devant une possibilité vertigineuse de choix. Peu à peu il perd la conscience de l’écoute et ainsi le sens du dialogue. Il ne « répondra » plus. Il n’y aura plus de retour à la parole de l’autre. Ses mots seront émis dans un besoin de s’exprimer, d’informer l’autre mais sans rapport avec ce que l’autre lui a dit. Le monologue, de plus en plus, a remplacé le dialogue. « Parle-moi, j’ai des choses à te dire » titre du livre d’un psychologue célèbre qui exprime fort bien cette déviance. Existence de deux niveaux dans l’échange.
Notons aussi la sollicitation extrême des oreilles – donc du cerveau- par les écouteurs et le téléphone portable. Il semblerait que l’ouïe ne puisse plus être au repos – désactivée ! - sauf pendant les quelques heures accordées au sommeil. Et encore, combien s’endorment avec la radio ou devant la télévision jusque tard dans la nuit … Les spécialistes de l’oreille témoignent d’une baisse galopante de l’ouïe, même et surtout chez des personnes de plus en plus jeunes.
Quelqu’un a dit : « Plus on va vite, moins on a de temps ». Et pour écouter l’autre, il est nécessaire de prendre le temps, pour lui être attentif : « Soyons attentifs » nous répète la Divine Liturgie. Introduction au temps de Dieu, celui du huitième jour, celui déjà intemporel, à la fois du présent et de l’éternel.
Parlons de cette ‘attention’. Nous avons vu que l’écoute est prééminente, et qu’elle implique la réception de l’émission. Il est intéressant de savoir qu’un certain degré de détente est un préalable à la réceptivité, et qu’il y a interaction entre elles. Toutes les méthodes de relaxation le préconisent.
Être attentif, c’est d’abord être présent. Là, nous sommes acculés à la prise de conscience du temps dans notre vie, qui, hélas, est devenue une fuite vers l’avant. Être présent ne serait-ce pas pour le disciple du Christ, vivre en sa Présence ? Par excellence, c’est la Vie dont nous fait don la Divine Liturgie. Nous en revenons à l’état de prière que la Parole des Anciens de la 1ère et 2ème partie de cette série, mettent en évidence. En les relisant, nous pouvons prendre conscience qu’il n’y a pas d’autre traitement pour la guérison de notre maladie d’inattention, d’émission effrénée qui fait barrage à toute réception. En effet, dans notre hâte, nous ne faisons plus qu’émettre comme un poste de radio impossible à éteindre…
Pouvons-nous saisir que l’attention à l’autre, est donc le premier pas vers le commandement évangélique d’aimer son prochain comme soi-même ? Mais si l’instrument – l’ouïe – n’est pas accordé, il n’est pas possible d’en jouer : se remettre à écouter d’une manière primaire est un champ de découvertes à explorer, - comme des gammes - et qui permettra de l’élever au plan de l’esprit.
La relation, à l’instar de l’écoute, implique un ‘aller-retour’. Un écho. Les relations virtuelles que sont courriels, Facebook, messages par téléphones portables, ne le favorisent pas la plupart du temps. Ce phénomène est flagrant dans les messages par sms. Combien de personnes posent une question et n’en reçoivent aucune réponse comme si leur interlocuteur ne l’avait pas lue…même en la répétant. Et combien de fois, n’y a-t-il aucune réponse, et après plusieurs semaines, tout à coup, le destinataire lance un message sans allusion aucune au message reçu, tombé dans l’oubli et laissant son expéditeur dans l’interrogation puis la déception. Perte de contact, perte de relation véritable. Il y a une surdité physique qui peut en générer une mentale, c’est un constat médical.
Nous disposons d’un merveilleux moyen de communication qui peut atteindre l’autre bout de la terre en quelques secondes et nous permet d’émettre quantité de messages – quel gain de temps ! – mais cette habitude nous entraîne subtilement et à notre insu, dans une sorte de monologue : nous avons lancé une information mais attendons-nous vraiment à en avoir un écho ?
Ainsi s’instaurent des dialogues…de sourds. Cause de tant d’isolement - à ne pas confondre avec la solitude – plaie qui ravage de plus en plus une société pourtant dite de communication car cette dernière n’est plus intégrée à la vie en relation : les cultures qui ont maintenu la cellule familiale comme centre vital de leur société en ont gardé la force de partage et de solidarité. A ce propos, il est révélateur d’avoir un retour de la part de personnes d’autres cultures qui n’ont pas encore été déformées par notre manière de communiquer. Par exemple, le sourire. Ce sont souvent des personnes d’un autre continent, qui y répondent spontanément, ou qui le donnent en premier lieu. Mais combien de fois le sourire à l’autre, croisé dans la rue, est reçu comme une provocation, et l’écho en est un regard surpris sinon contrarié… même celui adressé à de petits enfants peut provoquer une réaction étonnante chez leurs mères, comme si elles avaient peur d’en être dépossédées, par ce seul sourire – ‘attention’ ressentie à leur insu comme agression ? Il arrive que les enfants eux-mêmes suivent leurs parents dans ce refus, hélas, en détournant la tête… Sourire à l’autre c’est le reconnaître, lui dire qu’il existe comme interlocuteur potentiel d’une relation, ce qui est le propre de l’homme.
Ces phénomènes sont des plus attristants chez ceux qui portent le nom du Christ, car dès lors il n’y a plus de différence entre eux et ceux qui n’en réfèrent pas à Lui. Le Chrétien est lui aussi pris au piège car, n’étant pas du monde, il doit y vivre. Pour s’en garder, ne lui serait-il pas profitable de prendre conscience que tout le pousse dans une accélération contagieuse, à perdre son attention, celle qui n’est rien d’autre que la vigilance, base de toute ascèse ? L’enjeu en est son salut-même.
Pour le Chrétien, la relation tend vers la communion à l’autre, nourrie par la Communion à l’Autre, le Seigneur-Dieu fait homme.
‘Soyons attentifs’ : obéissons à l’Amour pour Lui et par Lui – écoutons l’injonction faite par le célébrant à la Divine Liturgie: attelons-nous à cet effort de prière qui nous réapprendra – non sans peine – la première information puis la relation-communication, en nous révélant d’abord notre incapacité, notre pauvreté devant Celui qui ne peut être approché que dans « un esprit humble et avec un cœur contrit » (Ancien Zacharias). C’est à ce prix que le dialogue pourra s’instaurer. D’abord dans cette mise à nu devant Lui, en silence. Le silence extérieur qui révélera notre bruit intérieur, celui qui masque notre néant, qui empêche cet état d’écoute. Seule l’invocation du Nom en viendra peu à peu à bout, au fur et à mesure que sa Présence prendra toute la place, et générera comme corollaire la présence au prochain.
Notre Dieu-Trinité-Amour révèle l’indispensable présence d’un troisième pôle dans toute relation véritable, à l’image de cette sève de Vie qui circule entre les trois Personnes de l’icône de la Trinité. Sinon, la relation n’est pas viable, car elle est marquée par l’échec d’une déformation.1
Anne Monney
1. Voir le 2ème volet de cette série, « La relation personnelle de l’homme avec les autres à la lumière de sa relation avec Dieu » Archimandrite Zacharias, Apostolia no 87, juin 2015.

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