Ajouté le: 5 Juin 2015 L'heure: 15:14

Information, communication, relation (II)

Dans la première partie de cette série (voir Apostolia no 86 - mai 2015), le Hiéromoine Rafaël a abordé le thème de la Parole, moyen de communication-communion en priorité avec Celui qui est Parole-Verbe. Lui seul permettra à l’homme de développer une relation véritable avec son prochain : relation verticale qui génère l’horizontale par la culture de l’Esprit.

Dans cette deuxième partie, c’est un autre Ancien, l’Archimandrite Zacharias, fils spirituel du même Père, le Bienheureux Staretz  Sophrony, qui traite de cette relation dans ce qu’elle est la plupart du temps : un échec. Il montre comment remédier aux écueils et déboires qui en sont le lot, surtout dans une société de consommation et de globalisation à outrance. Thème crucial puisque notre salut ne peut se faire sans notre prochain…

Anne Monney

La relation personnelle de l’homme avec les autres à la lumière de sa relation avec Dieu

L’amourest la seule chose pour laquelle il vaille la peine de vivre et qui donne un sens à la vie de l’homme.

Bien sûr, chez l’être humain la manière usuelle d’aimer est tout à fait différente de l’amour divin. Elle n’en est qu’un pâle reflet. Quand l’amour est exprimé sur le plan charnel, ce n’est même pas de l’amour, mais seulement l’excitation de la passion pour une autre personne : elle émousse l’âme et rend l’homme incapable d’avoir une relation avec Dieu, et par conséquent avec les autres, parce qu’elle est inspirée par la passion du plaisir et de l’orgueil.

Pareillement, quand l’amour s’exprime comme idéal, au niveau intellectuel et psychologique, comme il vient d’une personne faible et passionnée, il aboutit à une déception plus grande encore, ravageant son esprit et blessant gravement son âme, de telle manière qu’il est encore plus difficile de la guérir.

On ne voit que tragédies et relations brisées autour de nous. Néanmoins, nous pensons pouvoir mieux faire. Malheureusement, nous ignorons la mesure de notre chute et combien nous sommes faibles. Nous attendons de ceux qui sont autour de nous et qui ont les mêmes passions, un amour parfait et dynamique, cependant que nous-mêmes en sommes incapables, car nous sommes tous liés par les solides liens et le lourd fardeau de nos péchés.

Notre erreur est d’attendre de ceux qui sont autour de nous, soit de créatures malades et déchues, qu’elles satisfassent notre besoin inné d’amour, et que seul Dieu peut accomplir véritablement. Nous sommes déçus quand nous attendons des hommes ce que Dieu seul peut nous donner. Il a instillé en nous le désir de l’amour, et Lui seul peut le satisfaire. Nous Le connaîtrons par l’amour et deviendrons tels que Lui par l’amour.

Quand la tempête des tentations de ce monde commence à souffler, alors même la plus parfaite des relations, celle qui semblait incroyablement bonne et forte, part en morceaux, et tout ce qui en reste est débris s’écriant pitoyablement « comment cela a-t-il pu arriver ? ».

Dans son affaiblissement, l’amour humain garde quelque chose de l’élément sacrificiel qui se trouve dans l’amour divin. Il se donne jusqu’au bout et vit dans la personne bien-aimée, autour de laquelle gravitent tout son bonheur et toute sa vie. Quand, cependant, l’homme le trahit, alors l’amour finit déserté et perdu. Rien de ces sentiments bons et forts qui étaient siens, ne subsiste, la blessure est insupportable, et toute la personne est secouée, et brisée. La vie perd son sens. Alors, désespérés de la vie, combien de fois les gens finissent par se suicider afin de se libérer de leur peine ?

Quand nous sommes confrontés aux ruines de l’amour humain et nous trouvons complètement brisés, deux solutions se présentent alors : soit nous nous tournons vers Dieu avec notre chagrin de manière à ce qu’Il entre dans notre vie et nous régénère, soit nous continuons les déceptions dans nos desseins humains et à passer d’une tragédie et sècheresse d’âme à une autre, espérant qu’une fois nous trouverons la perfection. Le drame se poursuit jusqu’à ce que nous en arrivions à réaliser que nous ne pouvons y parvenir par nous-mêmes.

Nous avons besoin d’une Troisième Personne dans nos relations. Précisément comme les prêtres qui s’embrassent l’un l’autre au cœur de la Divine Liturgie, disent : « Le Christ est parmi nous », de même devrions-nous agir dans notre vie. Dieu n’est pas un intrus dans nos relations personnelles, mais Celui Qui les purifiera et les perfectionnera. Il les mettra en sécurité parce que Son amour immense, éternel, les fortifiera et les inspirera. C’est exactement pour cette raison que nous courons à l’Eglise où la grâce de Dieu, sanctifiera l’union de l’homme et de la femme dans le sacrement du mariage, afin qu’ils soient complémentaires dans leurs talents et travaillent ensemble à la perfection qui se reflètera non seulement dans leur relation aimante ici-bas, mais jusque dans l’éternité du Royaume à venir. Le Seigneur dit : « Sans moi vous ne pouvez rien faire ».1

Si nous nous apercevons que c’est une erreur de chercher la relation parfaite et idéale avec quelqu’un et que nous en sommes convaincus, nous comprendrons alors que nous ne pourrons satisfaire notre désir profond et inné d’une relation d’amour seulement avec Dieu, notre Créateur, notre Pourvoyeur et notre Rédempteur ; nous commencerons alors un périple infiniment créatif et vivifiant avec Dieu. Plus notre lien d’amour avec Dieu deviendra fort, plus notre amour dans n’importe quelle dimension horizontale sera pur et fort. Cet amour sera sain et puissant dans la perspective de notre seul amour véritable, qui est Dieu Lui-même.

Quand il s’agit de la passion charnelle, elle obscurcit l’intelligence et rend l’homme incapable de progresser spirituellement et d’acquérir l’amour divin. N’importe quel amour, indépendant de Dieu, est ontologiquement autodestructeur. Si notre relation directe avec Dieu est vraie et forte, alors toutes nos autres relations au niveau horizontal seront pures et fortes. Nous devons entrer dans la lutte contre notre volonté propre et libre arbitre, et les offrir en sacrifice si nous voulons que notre relation avec Dieu et nos semblables soit couronnée de succès.

Si nous comprenons que dans notre état actuel, nous sommes incapables de satisfaire en plénitude notre désir d’amour sans limites, alors serons-nous peut-être plus humbles et circonspects quant à l’amour que nous attendons de recevoir de nos relations humaines. Si nous prenons conscience de la pauvreté de l’homme et de sa misère, mais aussi de la grandeur et de la miséricorde de l’amour de Dieu, nous acquerrons compassion et pardon. Nous serons purifiés de notre égoïsme et traiterons les autres avec respect et liberté. Nous les accepterons tels qu’ils sont, sans vouloir les rendre ‘parfaits’ selon notre manière de penser, et n’exigerons rien d’eux ni ne chercherons à les dominer.

Quand nous prenons contact avec Dieu, alors les brisures de notre vie précédente sont restaurées. Notre cœur est libéré du fardeau du passé et ose à nouveau aimer Dieu et son semblable. Nous n’aurons plus peur d’être blessés et ne dresserons plus des barricades tout autour de nous pour nous protéger, dès lors que nous ne mettons pas notre confiance en l’homme mais en Celui Qui peut ressusciter les morts. Si, cependant, nous n’avons pas de vrai amour dans notre vie, inspiré par une relation en Dieu, nous ne pourrons alors échapper à l’une de ces deux tentations classiques : si nous sommes plus forts psychologiquement, nous ferons tout pour dominer notre prochain et profiter de lui ; mais si nous sommes plus faibles psychologiquement, nous deviendrons alors victimes de la passion de l’ambition des autres. Une relation dans de telles conditions est en vérité malheureuse et dépourvue de grâce. En fait, c’est de l’esclavage.

Lorsque nous en viendrons à connaître Dieu, et que dans notre relation avec Lui, nous serons initiés au mystère de la Personne, à l’hypostase humaine, crée à l’image et à la ressemblance de Dieu, nous serons alors capables de rencontrer toute autre personne avec crainte, respect, et humble amour, en sachant qu’aux yeux de Dieu, toute âme humaine est plus précieuse que le monde entier. Peu à peu, nous apprendrons à aimer les autres sans être égoïstes, avec confiance et sans limites. Nous maintiendrons ainsi notre propre liberté personnelle, de manière à poursuivre notre apprentissage de disciple auprès de la Croix du Christ, ce qui est la chose la plus merveilleuse et profitable de notre vie. Dans cette relation, en mettant le Christ à la première place comme l’Autre par excellence, nous trouverons notre vraie identité, car si nous sommes avec Lui, nous pouvons perdre et retrouver notre vie en ayant confiance d’être en sûreté.

Nous trouvons confirmation de tout ce qui précède dans la Révélation de Dieu. Au chapitre 32 de la Genèse, la lutte étrange et étonnante entre Dieu et Jacob est décrite. Nous voyons comment, suivant la suggestion de sa mère, Jacob vole la bénédiction du fils premier-né à Esaü, la prenant de son père Isaac. Bien que Rebecca exprimât la volonté de Dieu à ce moment-là, car, « comme il est écrit : j’ai aimé Jacob et j’ai haï Esaü »,2 néanmoins Jacob fut obligé de s’exiler pour échapper à la furie d’Esaü dans son désir de le tuer.

Jacob s’en alla au désert où il souffrit de nombreuses années, travaillant pour la maison de son beau-père Laban. Cependant, Dieu était avec lui, et le bénit richement dans toutes ses entreprises. Comme le temps passait, Jacob commença à se lasser. Alors Dieu lui ordonna de retourner à la maison de son père. Il était dans un terrible dilemme. S’il restait au désert, il ne pouvait durer, mais s’il retournait chez lui, il redoutait la menace de mort qu’il devrait affronter de la part d’Esau. Alors Jacob s’isola et se tint toute la nuit en prière devant Dieu. A l’aube, il sentit une Présence forte et continua à prier en disant : « Je ne Te laisserai pas que Tu ne m’aies béni. » Dieu alors parla à Jacob et lui dit : « Puisque tu t’es montré fort contre Dieu, tu l’emporteras sur les hommes.3 »

Le jour suivant, marqué du sceau de la bénédiction de Dieu, Jacob alla à la rencontre d’Esau. Au lieu de le tuer, celui-ci se jeta au cou de Jacob et pleura, et leur amour l’un envers l’autre fut rétabli. La bénédiction de Dieu sur Jacob fut si puissante qu’il entra en la présence brutale de son frère comme si c’était « la présence de Dieu ».4           

Nous pouvons voir par conséquent, que si nous développons ce contact supranaturel dans notre relation avec Dieu, alors toutes nos rencontres avec les gens seront protégées par cette bénédiction divine.

Si nous suivons le Seigneur, nous n’avons qu’un seul souci : Lui plaire et Le remercier dans tout ce que nous faisons. Mais nous devons d’abord établir une vraie relation avec Lui. Nous devons cultiver l’humilité du Publicain et la repentance résolue du Fils Prodigue. La relation de chaque homme avec Dieu est unique. Dieu a créé l’homme de telle sorte que sa relation particulière avec son Créateur l’accomplisse et le perfectionne. Il doit donc se fixer comme mission et but de bâtir une forte relation avec le Christ, être en dialogue constant avec Lui. Toutes nos relations humaines tireront leur force de celle que nous avons avec Dieu, et nous commencerons à voir toute chose, tout élément du monde créé à la lumière de cette relation.

Et si nous faisons des progrès de notre relation avec Lui notre préoccupation prioritaire, un profond repentir jaillira au-dedans de nous. Et plus nous croîtrons en Christ, plus notre pauvreté nous sera clairement révélée, et notre inspiration sera toujours renouvelée. Nous ne craindrons rien parce que rien ne pourra nous séparer de Son amour.

Dans le monde à venir, nous poursuivrons la relation que nous aurons établie avec le Sauveur dans cette vie. Nous serons jugés selon notre amour, selon toute parole du Christ contenue dans l’Evangile. Tout comme Il a demandé à Pierre après Sa Résurrection : « M’aimes-tu ? », de même dans le siècle à venir posera-t-Il aussi à chacun d’entre nous la même question, « Et toi, m’aimes-tu ? », et nous répondrons aussi, « Oui, Seigneur, Tu sais que je t’aime ! »5 Cependant la force et l’audace de notre réponse dépendront entièrement de la profondeur de notre relation avec la Personne du Christ. Quelle que soit l’attitude que nous adoptons dans cette vie, elle se poursuivra au-delà de la tombe. Ceci est clair dans le récit de l’Evangile sur le Jugement Dernier quand les justes expriment l’humble pensée qui a nourri leur repentir : « Seigneur, quand avons-nous accompli quelque chose de bon sur terre ? A Toi la gloire, et à nous la honte ! »6 Nous devons apprendre l’humilité de cette attitude dès maintenant et ainsi serons-nous aptes à vivre éternellement avec le Seigneur. L’arrogance et l’autojustification n’ont pas de place en Lui, mais elles peuvent aussi nous accompagner jusque dans l’éternité et vers une séparation éternelle d’avec Lui.

Pour nous, le Paradis, c’est le Christ. St Silouane dit : « Si tous les hommes se repentaient et gardaient les commandements divins, alors le Paradis serait sur terre, car le « Royaume de Dieu, c’est le Saint Esprit, et le Saint Esprit est le même au Ciel et sur la terre.»7 Le Paradis commence sur terre par l’amour envers Dieu et par l’amour envers nos frères. En cela réside la richesse de la vie éternelle, car l’homme a été créé pour rendre gloire éternelle à Dieu. Et Sa joie à Lui est de retourner cette gloire à Son image, l’homme, qui rend à son tour une gloire plus grande encore à son Créateur. Ainsi entrons-nous dans ce cercle sans fin de la glorification et de l’amour, qui sont la ‘croissance divine’ dont l’homme est le véritable accomplissement. Sa vocation est de devenir à la ressemblance-même de Dieu.

Archimandrite Zacharias, monastère St Jean Baptiste, Maldon (GB), 
Trad. de l’Anglais, Anne Monney

Notes :

1. Jean XV, 5.
2. Rom. IX, 13.
3. Gn. XXXII, 28.
4. Gn. XXXIII, 10.
5. Jn. XXI, 16-17 – voir Archimandrite Sophrony, Saint Silouane l’Athonitetrad. du Russe par Archim. Syméon, p. 262 – le Cerf, Paris 2010.
6. Matt. XXV, 37-39.
7Saint Silouane, p.333

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