(Mercredi de la 14e semaine après la Pentecôte. Mc 4, 35-41)
Cet évènement, qui est rapporté par les trois Synoptiques (Mt 8,23-27 et Lc 8,23-25),se situe au début de la vie publique du Seigneur, en Galilée, peu de temps après son discours inaugural (le Sermon sur la montagne ) et la guérison du serviteur du centurion. Chez saint Marc et saint Luc, il a lieu après un long enseignement en paraboles et notamment celle du Semeur. Ce miracle est à rapprocher de celui où Jésus marche sur les eaux1 (Mt 14,14-22),parce qu’il comporte beaucoup d’éléments similaires, mais il s’agit d’un évènement différent, et le Seigneur veut donner à ses disciples un enseignement différent.
Dès le début de sa mission, nous voyons que les foules accourent de toute part pour écouter le rabbi Ieshouah de Nazareth, venu s’installer à Capharnaüm, et qui devient rapidement le personnage le plus célèbre de la Galilée et de tout Israël. Les foules boivent ses paroles et le pressent. C’est pour cette raison qu’Il a demandé à ses disciples « de tenir une barque toujours prête afin de ne pas être pressé par la foule » (Mc 3, 9).
Juste avant cet évènement, le Christ a enseigné la foule très longtemps, probablement pendant toute la journée, assis dans une barque. La « barque » représente un outil important de sa mission car elle lui permet soit de s’adresser à une grande foule, massée sur le rivage, ce qui est le cas ici, soit d’échapper à sa pression en prenant le large. Elle a aussi une signification symbolique forte, puisqu’elle représente l’Eglise, qui porte le Christ et enseigne les nations, et qui flotte sur l’océan déchaîné du monde déchu, comme le signe va en être donné.
Le Seigneur est fatigué (ce qui sera confirmé peu après par son sommeil) et, « le soir, après avoir renvoyé la foule2 », Il demande à ses disciples de prendre le large et de « passer à l’autre bord », c’est-à-dire de traverser la mer de Galilée, probablement pour pouvoir souffler et prendre un peu de repos. Saint Marc précise « qu’il y avait d’autres barques avec Lui » : c’est une précision assez rare dans l’Evangile et intéressante. Les barques de Galilée à cette époque n’étaient pas très grandes3 et n’auraient probablement pas pu contenir treize personnes (le Christ et les Douze). Le fait qu’il y en ait eu plusieurs nous indique que le Seigneur accomplit cette mission – et certainement beaucoup d’autres – avec toute son équipe, qui est là d’abord pour s’occuper de la logistique et des nécessités de la vie quotidienne, mais aussi pour l’entendre et apprendre : nous pourrions dire qu’ils sont en formation. Saint Marc est le seul à donner cette précision, probablement parce que son Evangile est celui que Pierre a prêché à Rome et qu’il a mis par écrit : Pierre était un petit patron pêcheur qui possédait au moins deux barques (la sienne propre, avec son frère André, et celle de ses associés, Jacques et Jean) et probablement d’autres. C’est donc une petite flottille qui traverse la mer. Il est quasiment sûr que le Christ fût dans la barque de Pierre, bien que cela ne soit pas précisé.
Le Seigneur est fatigué et s’endort« sur le coussin, à la poupe », c’est-à-dire à l’arrière du bateau, qui était l’endroit le moins agité. Les campagnes de pêche pouvaient être longues et il fallait qu’il y ait un endroit tranquille sur le bateau, où les pêcheurs pouvaient prendre du repos à tour de rôle. La fatigue et le sommeil du Seigneur ont un sens théologique important : ils attestent que le Christ est véritablement homme et qu’Il a endossé librement la nature humaine déchue. En tant que Dieu, Il ne peut pas être atteint par la fatigue et n’a pas besoin de dormir4, mais en tant qu’homme, ayant choisi librement de porter la nature humaine déchue (sauf le péché), Il est fatigué et a besoin de se reposer5.
Soudain une tempête s’abat sur le lac (une « bourrasque » selon Marc et Luc) et la mer est déchaînée6 : les vagues sont impressionnantes et recouvrent la barque, qui commence à se remplir d’eau. Les Apôtres, qui sont pour la plupart des pêcheurs, donc des marins de métier, se rendent compte rapidement du danger : la barque risque de couler et eux de périr noyés. Ils sont tellement affolés qu’ils osent réveiller le Seigneur : « Maître, ne T’inquiètes-tu pas de ce que nous périssons ». En fait, ils ne comprennent pas que le Seigneur puisse dormir tranquillement, alors que le bateau coule (chez Matthieu : « Seigneur, sauve-nous, nous périssons » ; chez Luc : « Maître, nous périssons ») : ils crient au secours. Le Christ se réveille et aussitôt7 commande au vent et à la mer de se calmer : « Tais-toi ! Silence ! ».
Et les éléments se calment à l’instant même : ils obéissent à la voix de leur Créateur. Puis le Maître reprend sévèrement ses disciples et leur reproche leur « peu de foi » (Mt) et leur peur. Cela peut nous paraître étonnant et même incompréhensible, car tout homme se trouvant dans les mêmes circonstances aurait réagi comme les Apôtres. Mais il faut bien comprendre que le Christ, qui est en train de former ses disciples à leur futur apostolat et qui va, trois ans plus tard, leur confier l’Eglise, veut faire d’eux des « rocs » de la foi, des modèles, et les amener à la perfection. Il nous enseigne aussi quelque chose de très élevé, qui peut nous paraître irréalisable : en toutes circonstances, même les pires, nous devons nous tourner vers Dieu et avoir confiance en Lui, sans faille. Alors nous pourrons dire aux éléments déchaînés : tais-toi ! silence !
Les Apôtres sont stupéfaits, « effrayés ». Ils n’osent rien répondre au Maître, mais se disent entre eux : qui est cet homme qui commande aux éléments, à la nature (« Quel est donc Celui-ci, à qui obéissent même le vent et la mer ? ») ? Ils sont remplis de la « crainte de Dieu », c’est-à-dire qu’ils prennent conscience, subitement, qu’en cet homme qui ressemble à tous les hommes et qui se trouve à côté d’eux, réside toute la puissance de Dieu. Ils sont saisis d’un tremblement sacré.
Le Christ avait déjà accompli des miracles devant eux, et surtout des guérisons, mais c’est la première fois qu’Il accomplit un miracle spectaculaire devant eux – et pour eux – et qu’Il leur révèle son pouvoir sur la nature cosmique. C’est un pas important dans la formation des disciples à leur futur apostolat.
Peu après, ils abordent « au pays des Gadaréniens », où le Seigneur va accomplir un exorcisme extraordinaire : la délivrance d’un possédé terrifiant. Là, Il va montrer à ses disciples son pouvoir absolu sur les démons8.
Que le Christ nous porte secours dans toutes les tempêtes de nos vies, physiques, psychiques et spirituelles.
Père Noël TANAZACQ, Paris
Notes :
RECTIFICATIF CONCERNANT L’ARTICLE SUR L’ONCTION A BETHANIE
Dans l’article sur l’Onction à Béthanie, paru dans le n°73 d’avril 2014 d’Apostolia, j’avais écrit que : « …la tradition liturgique universelle, à l’exception du rite romain, proclame cet Evangile en début de Semaine Sainte… ». Monseigneur Jean-Pierre Batut, évêque auxiliaire catholique-romain de Lyon, qui est un fidèle lecteur d’apostolia, m’a écrit à ce sujet pour m’indiquer que c’était une erreur, car cette péricope est lue dans le rite romain le Lundi Saint. J’ai vérifié dans la Missel romain et j’ai constaté qu’il avait raison : l’Evangile de l’Onction à Béthanie est lu le Lundi Saint dans le rite romain. Je lui ai envoyé mes excuses. Normalement, je vérifie tout ce que j’affirme. Il est probable que je me sois focalisé sur les Rameaux et leurs vigiles ainsi que sur le Mercredi Saint, parce que ce sont les jours où cette péricope est lue dans les rites byzantin et gallo-romain, en oubliant de vérifier les péricopes du début de la Semaine Sainte. Il faut donc supprimer la phrase « sauf dans le rite romain ». Cela ne fait que renforcer le caractère universel de cet Evangile en début de Semaine Sainte, comme je l’avais souligné.
Père Noël TANAZACQ

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