Un valeureux soldat éconduit par l’illusion
Il y a une manière de porter la croix de la maladie qui peut aboutir à un résultat négatif en dépit d’apparences de bon augure.
J’ai beaucoup hésité à donner le témoignage qui suit. C’est à l’instigation d’un starets que je le fais, pour, selon ses propres termes, « démolir une ineptie ». Précision : le propre de l’ineptie est de manquer d’intelligence et de jugement. Chacun sait que cela peut conduire à une catastrophe.
Que le lecteur en tienne compte pour comprendre qu’il s’agit ici d’une mise en garde. Ecrite dans la tristesse, le cœur serré mais rempli d’espérance en la miséricorde infinie de notre Dieu. A Lui seul le dernier mot.
Notre « combattant », témoin d’une grande foi au départ, fut piégé face à la maladie. Il avait dans son entourage une personne victime d’un accident de travail et qui se plaignait nuit et jour. Dès lors, n’en pouvant plus, il chercha une échappatoire : il décida d’ignorer tous les maux physiques du plus petit au plus grand, et prit le parti de pratiquer la pensée positive, comme un dogme, dans sa vie quotidienne.
Certes, l’attitude du Chrétien se doit d’être positive, et croire en ce qui est bon, et surtout en la bonté de Dieu, est essentiel. Mais en l’occurrence, cette attitude et ce principe de foi, furent gravement déviés, sans que l’intéressé s’en rende compte.
Ce fut d’abord cruel pour la personne qui vivait avec lui car comme un déni des souffrances – réelles – de cette dernière. Puis cette détermination absolutisée s’étendit à tous ceux qui étaient atteints dans leur santé. En conséquence, sans s’en rendre compte, notre combattant les blessait par ce qui pouvait paraître comme une absence de compréhension voire de compassion.
Si l’une de nos convictions nous entraîne vers cette insensibilité envers le prochain, c’est un symptôme révélateur qui devrait nous la faire abandonner immédiatement.
Quant à notre adepte de la pensée positive, il l’utilisait de plus en plus comme une arme propre à éloigner ou à surmonter toute attaque de mal quel qu’il fut. Fort de cette conviction, il considérait, comme beaucoup d’entre nous le font hélas, que cette manière de penser valait pour les autres, et que c’était la voie vers la libération de tout ce qui est négatif dans notre quotidien.
S’il lui arrivait d’en être atteint, il méprisait ses refroidissements ou attendait l’extrême limite pour soigner le cas échéant, une infection. Oui, il fallait bien à un moment donné consulter et accepter de prendre une médication mais sans y donner réellement d’importance et en l’arrêtant dès que possible, voire l’interrompant, car la pensée positive restait le remède par excellence.
Peu à peu, sans s’en rendre compte, il mit toute sa foi en elle, se sentant invulnérable grâce à elle. Où était passé ce que Saint Paul appelle le bouclier de la foi : le seul véritable qui est la Foi en Christ ? Le Christ a-t-il évité la souffrance ? Il nous a donné l’exemple et a mis toute Sa foi en l’Amour du Père en acceptant le supplice après avoir dit « S’il est possible que cette coupe passe loin de moi… toutefois non pas ma volonté mais la Tienne ». « Soyons attentifs » comme le célébrant le répète au cours de la Divine Liturgie : personne n’aime la souffrance, et si nous sommes honnêtes, reconnaissons que nous cherchons à l’éviter. « Ne pas chercher la souffrance, mais si elle se présente, ne pas la refuser» (Arch. Sophrony). La limite est subtile car d’aucuns diront alors qu’il ne faut pas se soigner ou prendre d’antidouleur. Gardons notre bon sens et surtout demandons le discernement.
L’une des applications de pensée positive de notre combattant, pour revenir à lui, consistait aussi à remplir de plus en plus sa vie en d’innombrables activités, – dont beaucoup pour servir les autres et leur faire plaisir, ce qui était une forte motivation chez cet être généreux. Mais allait-il résister à ce qu’il imposait à son corps, en en ignorant les limites ?
Il faisait beaucoup de vélo. Un bleu apparut un jour sur une jambe avec un gonflement. Dédain. La douleur s’installa avec une grosseur. Encore le dédain. Faire comme si. Les semaines passèrent et avec elles une péjoration. Ce fut un ami, très alarmé, en lequel il avait pleine confiance, qui le convainquit d’aller consulter.
Le verdict tomba, trop tard. Tumeur maligne. Le corps médical ne le ménagea pas : vu la gravité du cancer, il n’y avait pas beaucoup d’espoir ; quelques mois à vivre. On allait tout tenter mais il fallait prévenir ses proches…
Alors commença la lutte la plus ardue non pas tant contre le crabe rongeur qui avait attaqué son corps, mais plutôt pour le maintien de cette foi – déviée – en la pensée positive. A son insu, aveuglé, ce fut pire, s’il est possible, que son cancer, car celui inconscient de sa foi chrétienne. Il s’accrochait désespérément à son illusion comme un naufragé à un bateau de sauvetage – qui va couler tôt ou tard et l’entraînera avec lui.
Il se soumit au cortège des thérapies spécifiques du cancer. Il fut héroïque dans sa vaillance, et obstiné dans son refus catégorique d’être aidé et accompagné par des amis dans les diverses pérégrinations exigées par le traitement. Seul, et de plus en plus farouche dans cette adversité qui pourtant ne baissait pas les bras face à la pensée positive, il persistait dans sa croyance.
Les poumons furent pris. Finalement, ce fut l’horreur de l’amputation de la jambe atteinte. Là encore, son courage fut exemplaire ainsi que son zèle à suivre la rééducation puis l’adaptation d’une jambe artificielle. Il voulait croire, comme la plupart d’entre nous, à une ‘suite’. Il rendit le dernier soupir à l’hôpital quelques mois après, dans des souffrances aigües.
L’ennemi, le père du mensonge, celui qui commence par des demis vérités puis continue en tordant la vérité elle-même, l’avait jeté dans le déni total de la réalité, pour à la fin, en faire la victime-même : il alla jusqu’à interdire aux siens non seulement d’annoncer sa mort, mais de révéler où serait le lieu de sa sépulture. Ainsi fut-il fidèle jusqu’au bout à sa foi : ne pas voir ce qui n’est pas positif (à son gré), la réalité telle quelle – la mort elle-même. Oubliant que cette mort a été vaincue par la mort de Celui en Lequel, il n’y a rien qui ne soit positif !
Nous ne voulons pas faire de supputations sur l’état de notre malade au moment de quitter ce monde. Nous savons qu’il a bu la coupe jusqu’à la lie, et que le Christ est toujours au cœur de notre souffrance surtout la plus aigüe. Et nous savons aussi que Sa miséricorde est plus grande que toutes nos inepties, si nous voulons bien l’accepter…
En conclusion voici la Parole-même du Starets mentionné dans l’introduction :
« C’est un mensonge de croire « ce qui nous fait du bien ». L’humilité en est la confirmation. Elle est le réalisme ; le réalisme spirituel qui a deux « niveaux » : par rapport à soi-même et par rapport à Dieu, et qui correspond parfaitement à la Parole de Saint Silouane1. Cela veut dire :« quelle que soit la réalité où l’on se trouve – aucun besoin de désespérer, puisque le Tout-puissant est Amour ! Alors que « penser positivement » peut mener à ce que l’on se retrouve « le bec dans l’eau » lorsque cela ne correspond pas à la réalité. La pensée positive est une idole et empêche de vivre la Croix vivifiante.
La pensée positive est l’effort d’éviter le mal artificiellement en pensant arbitrairementce qu’on désirerait voir, subir – ‘wishful thinking’2. La Croix, c’est accepter réalistementla réalité telle quelle avec foi en un Dieu, sans la volonté Duquel cela ne pourrait arriver, qui est donc une providence et qui, de toute manière, signifie finalement victoire de la Vie. L’une représente la recherche d’une voie d’échappement, l’autre la foi en une Providence toute puissante et pleine d’amour. La première – fabrication de l’homme – s’oppose naturellement à la pensée de la foi. La pensée elle-même de la Croix …vivifianteest paradoxe mais c’est la réalité. Que Dieu nous donne la foi…la vraie ! »
Amen.
Soyons conscients que chacun d’entre nous peut dévier à tout instant en se faisant une ou des idoles. Repentons-nous de toute notre idolâtrie et nous aiderons ceux qui en sont les victimes inconscientes.
A la lumière de la Parole ci-dessus, nous voyons aussi comme notre adepte de la pensée positive s’est fait piéger subtilement. Par ignorance, il a refusé la croix, û le cœur de la foi chrétienne – et a dû la subir malgré lui jusqu’au bout. Il en est devenu la proie d’une révolte à la mesure de son refus. Cette dérive peut arriver à chacun d’entre nous s’il ne vit pas consciemment le Symbole de la Foi. Il y a toujours un moment – des moments…– où le refus, la rébellion, peuvent saisir celui qui est dans le paroxysme de la douleur. Cet instant est « crucial » et pour cause.
Soyons donc vigilants dans ce monde occidental qui refuse la souffrance et veut le plaisir à tout prix car il a perdu le sens de la Croix vivifiante. S’il en savait le mystère… Pensons à la salutation de saint André en voyant la croix sur laquelle il allait être crucifié. Celui qui accepte la Croix reçoit la grâce pour la porter et y être cloué, tous les martyrs en témoignent, eux qui se réjouissaient de souffrir pour le Christ, folie pour les non-Chrétiens !
Combien cette joie-là est étrangère au dolorisme, car la souffrance est le passage vers le retour à la Vie contre laquelle la mort ne peut désormais plus rien.
Le Christ est ressuscité !

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