Deux grands yeux violets sous une frange de cheveux noirs, au milieu d’un visage bistré, interrogent la stagiaire kinésithérapeute qui vient d’entrer. F. âgée de 17 ans, est depuis peu paralysée des membres inférieurs. Elle est dans une clinique spécialisée en oncologie et pourtant…elle a l’air de l’ignorer – ou veut peut-être l’ignorer. Elle fait une moue d’enfant gâtée en s’adressant à celle qui est chargée d’entretenir la mobilité de ses jambes :
« – C’est une drôle d’histoire, je dansais dans une boum et voilà que tout à coup, une douleur me prend dans les reins et la sensation de mes jambes s’estompe et puis…je ne peux plus marcher ! Dites-moi, les exercices vont-ils faire revenir mes jambes ? »
La stagiaire, à peine plus âgée, répond avec circonspection car elle a reçu l’ordre de nerien révéler de la cause de cette paralysie. Elle a lu le dossier et sait qu’une tumeur siège dans le bas de la colonne de F.
« – Nous verrons, je ne sais pas, pour le moment, je vais mobiliser les jambes selon tous les mouvements possibles, après les avoir massées. »
Commence un jeu – pervers. F. à chaque séance, dit blanc pour que la stagiaire dise noir et inversement. La patiente est très inventive dans ses questions mais aussi ses suggestions… La thérapeute tâche d’esquiver au mieux ces flèches destinées à connaître la vérité, mais dans son for intérieur, grandit une sourde révolte. Elle aussi, à la place de F., voudrait savoir… C’est la dure école de la profession qu’elle apprend, et les premiers pas dans le monde de la souffrance la plongent dans une interrogation qui est toujours la même : pourquoi ? L’équipe médicale se doit de protéger le moral de F. et surtout d’envisager une issue éventuelle qui va dépendre du pronostic.
La stagiaire ne sait pas qu’elle a commencé avec F. un long cheminement qui sera d’abord celui de l’attente donc de la patience. Ensemble, êtres jeunes et pleins de vie, elles refuseront d’emblée la non-guérison, pour la remplacer au fur et à mesure d’un doute grandissant par un espoir au-delà de tout espoir. Les séances se suivent sans aucune amélioration des jambes dont la musculature est de plus en plus flasque. Mais une solide relation s’est établie. F. parle de sa vie ; née à la Martinique mais française, elle n’y a connu qu’une vie paradisiaque jusqu’au jour où son père, y travaillant comme gendarme, est terrassé par un cancer. De retour en France, un an jour pour jour après cet événement, F. est foudroyée par la paralysie de ses deux jambes…
L’étudiante en kinésithérapie, une fois son stage terminé, continuera à la visiter. Elle prendra l’habitude de passer la voir après ses cours qui ont lieu dans le même quartier. Les deux jeunes filles sont liées maintenant par une profonde amitié d’autant plus face aux aléas de la maladie qui se développe. F. commence à comprendre que ses jambes ne vont pas bouger …avant longtemps. Son amie essaie de la mettre face à ce qui dépasse tout homme. Elle croit en Dieu, en Sa toute-puissance. Pour F. c’est nouveau. Alors, son amie a l’idée de lui recopier à la main des psaumes. Et la prière se met de la partie, si l’on peut dire, de part et d’autre. D’ailleurs, dès qu’elle avait connu F., l’étudiante avait commencé à prier avec ardeur pour sa guérison. Pour elle, aucun doute. Dieu ne pouvait pas ne pas l’exaucer !
F. est séparée de sa famille qui habite très loin de la métropole où elle est en clinique. Aussi, l’équipe médicale la chouchoute-t-elle. L’interne, jeune père de famille, dès qu’il arrive chez lui, le soir, l’appelle. C’est la première chose qu’il fait après une lourde journée, car il y a beaucoup de jeunes « condamnés » dans cet établissement spécialisé.
Une année passe. Puis F. qui a « des problèmes de bras » comme elle le dit, est envoyée au bord de la mer dans un immense hôpital, célèbre hélas, pour les cas les plus sévères en ce qui concerne le handicap. Elle est dans une salle de nombreux lits. La cour des miracles. La kinésithérapie y est dure sinon cruelle : on la met un jour entre deux barres pour l’obliger à se tenir debout et à se déplacer : elle s’évanouit. Puis commence un autre calvaire. Elle doit subir une intervention remise à chaque fois le matin même où elle est prête pour aller en salle d’opération. De tout cela elle parle sans se plaindre dans ses lettres. Elle constate, accepte et supporte tout ce qui lui arrive. Elle subjugue et force l’admiration de son amie qui est loin de cet état d’esprit. Au contraire, la future kinésithérapeute, qui arrive en fin d’études, se rebelle contre la dureté des faits mais surtout de ce personnel soi-disant soignant. Elle a encore bien des illusions.
Puis c’est le retour à la clinique. Il n’y a plus rien à faire. La maladie avance à pas de géant et déforme ce jeune corps. Un soir, après que les deux jeunes filles aient fini de prier – F. disposait enfin d’une chambre seule – F. d’une toute petite voix, dit ce qui va stupéfier son amie : « Tu sais, j’ai compris que c’était de la vanité de demander à Dieu de remarcher… » Stupéfaite, son interlocutrice a l’impression d’être ‘lâchée’ dans sa foi en la guérison. Elle pressent l’immensité de cette confession mais s’insurge car cette « Voie » – la soumission à la volonté divine – ne correspond pas encore à la sienne. Le chemin parcouru avec le Christ qu’elle a voulu faire découvrir de tout son cœur à F. la dépasse tout à coup : debout, jeune, pleine d’espérance et de rêves, elle ne peut suivre celle qui est couchée depuis plus d’un an, et qui voit son état empirer, mais en reçoit le mystère d’une grâce indicible.
Puis la phase terminale arrive, foudroyante. Tout le corps de la malade se gonfle d’eau. Les douleurs sont de plus en plus aigües. Lors de la visite qui sera la dernière, son amie masse le dos de F. à la demande.de cette dernière qui ne sait plus dans quelle position se mettre. Le tronc est si enflé, relié au cou d’une maigreur extrême comme s’il était détaché de la tête toute menue, au teint de momie … Les larmes aux yeux, la visiteuse s’apprête à partir après avoir prié, lorsque la jeune malade dit doucement : « Père, je remets mon esprit entre Tes mains ».
Lorsqu’elle se retrouve dans la rue, l’étudiante n’en supporte pas le contraste : c’est le gai brouhaha d’un vendredi soir. Elle voudrait hurler aux gens attablés devant les restaurants, aux jeunes gens qui rient en se prenant par la taille, que ce n’est pas possible de prendre du bon temps, qu’il faut s’arrêter car une jeune fille se meurt…et dans quelles douleurs. Elle ne veut plus rien voir ni rien savoir d’autre.
Quand elle reviendra à la clinique, elle pressentira. Elle n’osera pas frapper à la porte. Elle se penchera pour regarder par le trou de la serrure afin d’y chercher la blancheur d’un drap. Sa raison veut la rassurer. Mais son cœur sait déjà. C’est le vide que son œil rencontre. Alors elle entrera et la cruauté de l’absence lui sautera au visage, enserrera tout son jeune être qui refuse la mort. Plus de lit. Rien qu’une chambre qui attend un autre lit. Son cœur est comme l’écho de ce désert. Elle ne peut ou plutôt ne veut y croire. Elle court vers le bureau de l’étage. La surveillante lui dit, lui raconte jusqu’où le courage et la foi ont emmené son amie qui a refusé la morphine en disant : « Je veux affronter la mort en étant lucide. » La famille était présente et le frère est presque devenu fou, face à cette souffrance.
A ce propos : la grâce du martyre va de pair avec la douleur, mais acceptée .Toute douleur supportée avec foi par amour du Christ, s’apparente à celle du martyre. La folie de la Croix ne peut se saisir du dehors. Elle est révélation car le cœur de la foi chrétienne. On ne peut accepter le Christ sans la Croix au travers de laquelle jaillit la Résurrection. Les Pères disent que le martyr reçoit une grâce telle qu’il ne pourrait la tolérer…sans la douleur physique. A l’instar de Saint Silouane l’Athonite qui n’aurait pu supporter la grâce une seconde de plus à l’apparition du Christ.1 Un starets raconte comment une jeune femme dont le ventre énorme était devenu « une chose monstrueuse » à cause du cancer, ne faisait que glorifier Dieu en obéissant à sa parole de père spirituel. Elle pouvait endurer avec joie même car le Christ se tenait dans la coin de sa chambre d’hôpital. Mais sa famille se lamentait car elle ne voyait ni ne vivait cette grâce.
La mort de F. a mis du temps à être acceptée par celle qui l’avait accompagnée sur ce chemin de souffrance dont l’aboutissement – « couronnement » en vérité par la couronne du martyre – devait être…la naissance au Ciel. Elle a dû partir quelques temps pour changer d’horizon près de la tendresse maternelle. Puis elle a passé ses examens finaux. Elle affirme ne jamais oublier le don que lui a fait F. Il reste tout au fond de son cœur, comme un trésor où elle puise la force et l’inspiration le moment voulu. Elle se souviendra à jamais de F., surtout quand son tour viendra de quitter ce monde. Elle espère être aussi fidèle à Dieu et vaillante selon ce qui lui sera demandé.
Louange et gloire à Dieu qui suscite de tels témoins !
En Grec, témoignage et martyre sont le même mot…
1. St Silouane, Moine de l’Athos, Archimandrite Sophrony, Ed. Présence, p. 28 §4 ; p.191 § 4 et 5

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger
Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni
Copyright @ 2008 - 2023 Apostolia. Tous les droits réservés
Publication implementaée par GWP Team