La prophétie de la sépulture du Christ ou l’amour-fou de la Femme pour Dieu
Cet événement surprenant et merveilleux est situé par St Matthieu (26, 6-13) et St Marc (14, 3-9) après les Rameaux et juste avant la Sainte Cène, et par St Jean (12, 7-8) juste avant les Rameaux, suivis de la Sainte Cène. Seul Luc fait exception (7, 36-50), comme c’est souvent le cas, mais on n’est pas certain qu’il s’agisse bien du même événement stricto sensu (c’était déjà l’opinion de St Ambroise au 4ème siècle) car il le situe au début de la vie publique du Seigneur et, semble-t-il, en Galilée1.
C’est en raison de sa place dans l’Évangile et de son lien avec la sépulture du Christ, expressément souligné par Lui, que la tradition liturgique universelle (à l’exception du rite romain) proclame cet Évangile en début de Semaine Sainte : dans le rite byzantin il est lu à la liturgie des Présanctifiés du Mercredi Saint (chez Matthieu) ainsi que le jour des Rameaux (chez Jean2) et le Jeudi Saint à la Sainte Cène (Évangile composé). Dans le rite des Gaules restauré, il est lu le Mercredi Saint au soir, à l’office de l’onction (Évangile composé). Il constitue une sorte d’introduction à la Semaine Sainte, à caractère prophétique. Le fait que, dans l’Église universelle, le Jeudi Saint soit considéré comme le jour de consécration des « huiles » (Saint-Chrême, huile des malades, huile des catéchumènes), est certainement lié à cet Évangile.
Nous allons le commenter en tant qu’Évangile composé, en nous basant surtout sur Matthieu, Marc et Jean.
La scène se passe à Béthanie3, qui est à environ 3 km à l’Est de Jérusalem, de l’autre côté du mont des Oliviers. Mentionnons d’abord les concordances et les divergences :
St Matthieu et St Marc situent l’événement « deux jours avant la fête de Pâques » (la Pâque juive, qui correspond à notre Jeudi Saint) et « dans la maison de Simon le Lépreux4 » (on peut faire un rapprochement avec St Luc, qui situe la scène chez un pharisien nommé Simon, mais sans mention de « lépreux »). Les deux parlent simplement « d’une femme », sans mentionner son nom, ni son statut (St Luc parle d’une « pécheresse », c’est-à-dire d’une prostituée).
St Jean, lui, situe l’événement « six jours avant la Pâque » et dans la maison des amis de Jésus, Lazare, Marthe et Marie, en mentionnant expressément la résurrection de Lazare, qui vient d’avoir lieu (rapportée uniquement par lui et juste avant l’onction à Béthanie : c’est cet événement qui va décider le Sanhédrin à condamner Jésus à mort). De plus, il mentionne que la femme qui oint Jésus est Marie de Béthanie.
Maintenant, abordons l’événement lui-même et sa signification. Les choses se passent au cours d’un repas, qui semble avoir été un grand repas, un banquet, où se trouvaient les Apôtres avec leur Maître, et probablement les douze. Il faut rappeler qu’on mangeait à la façon grecque, étendus sur des divans, en demi-cercle autour d’une table ronde, ce qui explique pourquoi la femme va pouvoir atteindre facilement les pieds du Seigneur (les divans étaient à environ 80 cm du sol). Ce banquet-là fut certainement solennel, dans les deux cas : chez Simon le Lépreux parce qu’il invitait le plus célèbre rabbi d’Israël, Ieshouah de Nazareth, avec son groupe de disciples ; chez Lazare, Marthe et Marie parce qu’ils fêtaient probablement la résurrection de Lazare : ils remerciaient le Maître (et c’était le soir, pour un « souper », qui était le principal repas chez les Gréco-romains).
Matthieu et Marc disent qu’une femme s’approche de Jésus avec un vase en albâtre5 de parfum très précieux (Mc : « un parfum de nard pur de grande valeur6 »), ce qui est très audacieux, parce qu’une femme ne pouvait pas approcher un rabbi en public (elle devait faire passer son message par un homme de l’entourage du rabbi). Chez St Jean, la présence de Marie n’a rien d’étonnant, puisqu’elle est chez elle, et il précise : « une livre de parfum pur de grand prix6 ». Judas évaluera le prix de ce parfum à 300 deniers7, ce qui était une fortune. La « femme » brise le col du vase et répand le parfum sur la tête du Seigneur. Chez St Jean, Marie le répand sur ses pieds, puis les essuie avec ses cheveux, geste amoureux s’il en est. Et toute « la maison s’emplit de la senteur du parfum » : on est dans une atmosphère paradisiaque. Verser du parfum sur la tête de quelqu’un ne se faisait que pour les grands personnages, que l’on voulait honorer. Ce geste a une réminiscence biblique : on le retrouve notamment dans les psaumes. C’est le geste d’une consécration à Dieu, un signe de l’élection divine : le parfum symbolise la présence du Saint-Esprit. Il y a une analogie avec la Théophanie, mais ici, c’est l’Homme qui confesse le Messie, et non le Ciel. La tête a évidemment un sens symbolique très fort : c’est le « chef » de l’homme, ce qui dirige, et c’est aussi son visage, la révélation de la personne. C’est une prophétie du Christ « chef de l’Eglise8 », « premier en tout », comme le dit St Basile dans son anaphore. Quant aux pieds, ils représentent les démarches de l’Homme : cette onction prophétise que le Christ aura les pieds cloués sur la croix, c’est-à-dire qu’Il acceptera de mourir à Ses pensées et à Sa volonté pour obéir à Son Père, ce qui nous rouvrira la porte du Ciel, le Paradis. Dans l’Antiquité, un esclave lavait les pieds des invités avec une eau parfumée, parce que la marche en sandales salissait les pieds. Mais ici, la femme « servante de Dieu9 », verse du parfum de grand prix sur les pieds du Christ, parce qu’ils vont nous ramener au Paradis. Ces deux gestes, ces deux onctions (tête et pieds : les deux extrémités physiques de l’homme, symbolisant son lien avec le Ciel et avec la terre, c’est-à-dire l’Homme total) sont complémentaires.
L’acte de cette femme est un acte d’amour pur10. Nous sommes ici au cœur du mystère de la Femme.
Lorsque Dieu – la Divine Trinité – a créé l’Homme primordial, qui portait en lui le masculin et le féminin, c’est-à-dire la plénitude de la nature humaine, et qu’Il dissocia une personne féminine d’une personne qui devenait nécessairement masculine, le Seigneur attribua à chacun une richesse spécifique qui impliquait une complémentarité, c’est-à-dire le don mutuel à l’autre, reflet des rapports entre les personnes divines. L’homme masculin – qui ne s’appelle pas encore Adam, mais « ish » – reçut la « tête », c’est-à-dire l’intelligence, la pensée, la structure, le discernement, et l’homme féminin – qui ne s’appelle pas encore Eve, mais « isha » – reçut le « cœur » : la femme reçut ce trésor inestimable qu’est l’amour. C’est aussi pour cela qu’elle devint « mère des vivants » (Ge 3, 20), car c’est l’amour qui produit la vie. Et aussitôt Dieu leur dit : unissez-vous et soyez féconds, c’est-à-dire : ressemblez à Dieu, souvenez-vous que votre nature est une, à l’image de la nature divine, et que c’est l’unité qui est féconde (la multiplicité procède de l’unité : le Père est la source unique).
Dans la typologie paulinienne, l’homme représente le Christ-prêtre, et la femme représente l’humanité-Eglise. C’est la femme qui représente toute l’humanité, parce qu’elle est « mère des vivants ». Et la vocation de l’humanité est de s’unir à Dieu, c’est-à-dire d’aimer Dieu. Ici, nous voyons une manifestation extraordinaire de cet amour-fou de Dieu dont la Femme est porteuse. Qu’il s’agisse de Marie de Béthanie (attestée par St Jean) ou de Marie de Magdala (dont de nombreux Pères et théologiens pensent qu’elle est la femme du récit de St Luc), cette femme accomplit un acte sublime : elle dépense une fortune et fait preuve d’une audace folle pour témoigner au Messie – Jésus-Christ – qu’elle L’aime plus que tout. Cette Femme – comme le seront les trois Myrrophores de Pâques – est l’honneur de l’humanité. Et le Christ confesse publiquement la grandeur de son geste (dans le récit de St Luc, Il va encore plus loin, en disant à Simon le Pharisien qu’elle est « très aimante », et que, pour cette raison, « ses péchés lui sont pardonnés »11). Eve avait introduit le péché, le malheur et la mort dans le monde par naïveté : cette femme rachète Eve. Bien sûr, au-delà de la personne historique de cette femme-là – qu’il s’agisse de Marie de Béthanie ou de Marie de Magdala (ou d’une autre) –, il y a l’image de Marie la Théotokos, qui en est le prototype. L’identité de nom (Marie) est d’ailleurs significative12.
Les Apôtres, qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez, sont furieux et avancent un argument clérical et formaliste : quel gaspillage ! On aurait pu faire tant de bien avec cet argent ! Ils n’ont rien compris. Ils sont dans « l’avoir », dans les œuvres, cette femme est dans « l’être »13 : elle ressemble à Dieu. Et Judas en rajoute, parce qu’il tient la bourse de la communauté et qu’il est « voleur » (Jn 12, 6) : il évalue le prix du parfum à 300 deniers, ce qui est une somme énorme. Il est intéressant de comparer ce chiffre avec les « 30 pièces d’argent »14 qu’il a reçu du Sanhédrin pour le prix de sa trahison. Cela montre qu’il ne tenait pas le rabbi Ieshouah en grande estime : il avait peu d’amour pour Lui. La femme, elle, a donné une fortune pour L’honorer, parce son amour pour Lui n’a pas de prix : il est sans limite.
La réponse du Christ est cinglante. D’abord Il prend la défense la femme : « Pourquoi causez-vous du tracas à cette femme ? Pourquoi lui faites-vous de la peine, alors qu’elle a dépensé une fortune et fait preuve d’une audace admirable pour Me témoigner publiquement son amour ? Bonté ineffable de Dieu ! Combien y-a-t-il eu de Juifs en Israël qui Lui aient témoigné un tel amour ? Puis Il explique la signification symbolique et spirituelle de son geste : « Car elle a accompli une bonne œuvre pour Moi », ce qui signifie : elle a eu pitié de Moi. Le Christ en effet, à ce moment crucial de Sa vie terrestre, est assailli de reproches de critiques, de calomnies et de haine : Il sait qu’Il va être arrêté, condamné, torturé et tué. Dans la situation de souffrance et de tristesse abyssale dans laquelle se trouve le Fils de l’Homme, cette onction est pour Lui une consolation.
Et Il ajoute une phrase sévère : « car les pauvres, vous les aurez toujours, mais Moi vous ne M’aurez pas toujours ». Ne soyez pas hypocrites : sur cette terre déchue, il y aura toujours des inégalités sociales, toujours des riches et des pauvres ; vous pourrez toujours faire du bien aux pauvres et aux malheureux, à tout moment. Mais Moi, lorsque j’aurai accompli la mission que m’a donnée Mon Père, Je rentrerai dans le tabernacle incréé, sur le trône divin : vous ne Me verrez plus. Et Moi Je suis votre véritable pauvre : Je me suis dépouillé de la richesse de Ma divinité pour devenir comme l’un de vous, c’est-à-dire de la poussière. Et Je subis quotidiennement l’opprobre, le mépris et la haine, alors que Je suis venu sur terre pour vous sauver. Mon destin humain est scellé : J’ai été condamné à mort par vos prêtres, vos scribes et vos pharisiens. Et cette femme, inspirée par le Saint-Esprit, M’a oint prophétiquement en vue de mon prochain ensevelissement15 [qui aura lieu 4 jours – ou 8 jours – plus tard]. Cette merveilleuse parole du Christ annonce les trois femmes myrrhophores de Pâques : seules les « saintes femmes » viendront à Son tombeau, par amour pour Lui !
Le Seigneur ajoute une prophétie : l’œuvre qu’elle a accomplie pour Moi, son Dieu, est tellement belle qu’elle sera relatée dans Mon Évangile et proclamée dans le monde entier jusqu’à la fin des temps. Les Apôtres se taisent… C’est aussitôt après que Judas trahit son Maître, pour une somme médiocre. Nous avons là un résumé saisissant de la destinée et de la liberté de l’Homme : il peut être déifié en aimant son Créateur ou il peut chuter dans l’enfer éternel en refusant de L’aimer.
L’onction à Béthanie est une merveilleuse introduction au « triduum sacrum », les trois jours sacrés où le Christ accomplit le salut du monde. Elle est dans l’esprit de la Sainte Cène, qui annonce simultanément la mort du Seigneur et Sa résurrection.
Notes :

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