Ajouté le: 4 Décembre 2013 L'heure: 15:14

Des diverses manières de porter la croix de la maladie (III)

Ce troisième témoignage m’a été donné jadis,  par un hiéromoine, fils spirituel de l’Archmandrite Sophrony, et qui l’avait lui-même reçu…
Il est si fort que j’ai voulu le traduire d’Anglais pour continuer cette série. Son auteur, on le comprendra, est resté anonyme.      

Anne Monney

DE LA CROIX A LA RESURRECTION  

Nous trouvons souvent sujet de nous plaindre de Dieu. Il a créé le monde qui « est très bon » comme le dit la Bible ; cependant, quand nous le regardons nous sommes déçus. C’est le diable qui est le « prince de ce monde ». Nous ne comprenons pas pourquoi Dieu a créé un monde si étonnant et qui, en fin de compte, est sous la loi du pouvoir satanique.

Il y a des gens à part qui apparaissent comme des étoiles dans les ténèbres de cette vie  et qui finissent en souffrance, persécutés, abreuvés d’amertume et souvent meurent prématurément.

Pourquoi Dieu le permet-Il ? Pourquoi nous enlève-t-Il d’une manière si douloureuse nos rares signes de consolation ? Comment cela peut-il être compatible avec Son Amour ? Comment cela peut-il se justifier dans les termes de Sa Toute Puissance ?

Nous avons grande difficulté à trouver des réponses satisfaisantes à ces questions. D’autre part, nous sommes convaincus de l’Amour de Dieu et de Sa Toute Puissance, et nous ne pouvons les contester. Ou, si nous essayons de les nier,  ils sont toujours réaffirmés en nous.

Il y a quelques années, j’ai rencontré une jeune femme. Ses yeux révélaient ses dons uniques et ses vertus rares : dignité, noblesse, bienséance, modestie, humilité. Tous ceux qui la rencontraient ressentaient pour elle une admiration inexprimable. Cette dame exceptionnelle souffrit huit années consécutives d’une maladie incurable. Elle ne se plaignit jamais. Elle ne se demandait jamais « pourquoi ». Sa conduite, son maintien, sa vie entière,  confirmaient les paroles prophétiques « et je n’étais pas rebelle ni ne regardais en arrière » (Is. 50, 5). D’une façon secrète et intérieure, elle réussit à repousser constamment le diagnostic du médecin qui prévoyait sa mort lors des quatre dernières années de sa vie. Elle supporta son épreuve toujours avec le sourire. Elle gagna à répétition la bataille avec le temps et « força » Dieu à changer Ses plans.

Elle me fut adressée par son médecin comme patiente en phase terminale de sa maladie. Elle avait une foi profonde en son cœur, bien qu’elle ne fût pas ce que l’on appelle une Chrétienne pratiquante.

Je fus béni en devenant son père spirituel et le « gardien » des secrets de sa précieuse âme les quatre dernières années de sa vie. Nous n’avons jamais parlé de cette vie terrestre : pourquoi ça devait lui arriver, ou si un miracle aurait pu la faire vivre plus longtemps. Nous avons continuellement cherché la beauté et la vérité de la vie après la mort. Son courage m’impressionnait. Comme tout être humain, elle craignait la douleur, mais pas la mort. Elle avait accueilli facilement la pensée d’un monde où elle souffrait, alors que d’autres se réjouissaient ; d’un monde où sa présence n’était pas nécessaire. Son être était exceptionnellement fin et délicat, d’un autre monde, presque angélique.

Quelques mois avant sa mort, elle me rendit visite pour sa dernière confession. A la fin, elle me demanda une faveur. Elle désirait que je préside à ses funérailles et me donna ses dernières économies.

« - Quand vous utiliserez cet argent après ma mort, » me dit-elle, « vous saurez que je suis toujours vivante. Ceci est la preuve que, bien que je quitte ce monde, ma vie n’a pas de fin. »

« - Quel que soit celui qui part le premier, Nadia, qu’il attende l’autre...» lui répondis-je.

« - Je partirai la première, Père. Mes poumons sont complètement pris par le cancer. Je respire avec grande difficulté. »

« - Rien n’est sûr dans cette vie. Un accident, ou une attaque, peut changer soudainement nos plans. »

« - Vous êtes plus nécessaire que moi ici-bas. »

« - Pourquoi pensez-vous que vous êtes moins nécessaire ? »

« - J’ai déjà commencé mon voyage vers l’autre vie. »

« - On ne sait jamais. Dieu peut faire un miracle. Souvent le pronostic des médecins s’avèrent  faux. Vous arrive-t-il de prier Dieu pour un miracle ? »

« - Un miracle pour moi ? »

« - Bien sûr, pour vous. »

« - Naturellement que non, Père. J’ai vu tant de miracles dans ma propre vie que je n’ose pas en demander plus. Qu’Il fasse des miracles dans la vie des autres. Il y a tant de gens dans la peine. »

Comment cela peut-il se faire que Dieu n’opère pas de miracle dans la vie d’une personne aussi unique ? Comment est-ce possible qu’Il ne donne pas à celui qui ne demande jamais ? Qu’Il n’entende pas le cœur de celui qui toujours, pense aux autres avec humilité et discernement ? Nadia grimpait en hâte vers le sommet « Parvenue à la perfection en peu de temps, elle a atteint la plénitude d’une longue vie ; car son âme a plu au Seigneur » (Sagesse 4, 13-14). Il est triste que des personnes atteignent si vite la perfection, qu’elles appartiennent plus au Royaume de Dieu et qu’elles ne conviennent pas au scénario de ce monde.

Après quelques mois, Nadia dût être admise à l’hôpital. Toutes les analyses et les examens montraient qu’elle allait bientôt nous quitter. Quand je découvris son état, je la visitai à l’hôpital.

DE LA VIE A LA VIE VERITABLE

« - Nadia, comment allez-vous ? »

« - Père, je suis si heureuse de vous voir ! Je voudrais avoir votre bénédiction, non parce que je désire rester en cette vie, mais pour que vous m’accompagniez dans mon voyage vers l’éternité. C’est pour cela que je vous ai demandé. Les miracles sont terminés. La douleur est insoutenable. Je désire mourir. Est-ce un péché ?

« - Que pensez-vous qui soit le mieux ? Etre avec nous et souffrir, ou quitter cette vie, en nous laissant derrière avec le chagrin de la séparation ? »

« - Je préfère que vous n’ayez pas mal et que je sois dans les mains de Dieu. Je sens vraiment que c’est une bénédiction ! Mais pourquoi serais-je si ingrate ? »

« - Vous savez, je ne regrette pas que vous alliez bientôt quitter cette vie, parce que nous ne serons pas séparés. Simplement nous souffrons, parce que nous vous voyons passer par cette épreuve. »

« - Maintenant que nous parlons, oui je souffre mais je ne me sens  pas troublée. Je me réjouis en la présence de Dieu. Imaginez que mon corps ne souffre pas mais que mon âme ne puisse sentir Sa présence. Je suis très contente. »

« - Dites-moi, ne pensez-vous jamais à la vie après la mort ? Sentez-vous qu’elle approche ? Etes-vous effrayée ? Etes-vous dans l’angoisse ? »

« - Père, je la sens comme la vie véritable. Non comme une autre forme de vie. Ai-je tort ? Je glisse simplement dans son royaume et je goûte la félicité de l’éternité, puis j’en ressors et goûte l’amertume de la douleur. Oui, j’ai quelque crainte au dedans de moi, mais l’amour de chacun et son soutien, amenuisent son intensité. Ces deux états reflètent la volonté de Dieu. Que Sa volonté soit faite. Votre présence me donne une grande joie. Je vous aime tous beaucoup et je ne désire pas que vous me voyez souffrir. S’il vous plaît, pardonnez-moi. »

« - Mais nous sommes votre famille ; d’une part, nous souffrons avec vous et d’autre part, nous sommes heureux de notre amour mutuel. Je veux vous dire une chose : quand quelqu’un passe par ce genre d’épreuve et sent que la fin est en train d’approcher, il  sent deux choses : le froid de la solitude et l’obscurité de la fin qui l’envahit. L’amour réchauffe et la foi illumine. Vous partagez votre amour avec nous et vous aussi avez une foi profonde. Ainsi vous ne vous sentez ni seule ni dans l’obscurité. »

« - Père, je n’ai pas vraiment beaucoup de foi. Je ne suis pas une bonne Chrétienne, je ne suis guère une ‘personne d’église’. J’avais l’habitude d’aller à l’église, mais je m’y sentais comme une étrangère. Je ne pouvais comprendre que très peu, mais je sens maintenant que si je reste plus longtemps en cette vie, je serai dans l’obscurité. Je me languis du ‘futur’ dont vous me parlez souvent. La vie terrestre n’a pas de sens. Je vous remercie beaucoup. Puis-je baiser votre main ? »

Elle se pencha et posa ses lèvres sur ma main. Je sentis qu’elle me prenait toute la bénédiction que Dieu m’avait donnée. Ce fut la plus pure et la plus forte expérience dans ma vie de prêtre.

« Quelqu’un m’a touché : car j’ai senti une force sortir de moi » ( Luc 8, 46)

« - Pourquoi tenez-vous ma main si fortement ? » lui demandai-je.

« - Je veux la tenir jusque dans l’éternité. »

« - Mais de cette manière vous ne tenez que l’éphémère. »

« - Père, je n’ai pas baisé la main d’une personne que j’ai rencontrée, mais la main de la personne qui m’a aidé à rencontrer Dieu. »

J’avais apporté avec moi un petit reliquaire qui contenait un petit morceau d’une relique de St Nectaire. Je l’avais prise pour qu’elle puisse la vénérer. Le Saint l’accompagnerait dans son voyage vers l’éternité. J’ouvrai le couvercle et il y eut un parfum émanant des saintes reliques.

« - Vous pouvez vénérer maintenant » lui dis-je. « Pouvez-vous sentir le merveilleux parfum ? Ceci ne signifie pas que le Saint fera un miracle et  que vous survivrez. Cela signifie qu’il vous prépare le chemin vers le royaume de Dieu. Cette émanation révèle la vérité du royaume éternel de Dieu. »

Elle se pencha, et  avec tout ce qui lui restait de force, elle se signa et baisa la sainte relique. Des larmes coulaient de ses yeux.

« - Je suis pécheresse. Je me demande si je suis spirituellement préparée à quitter cette vie » souffla-t-elle en tenant étroitement ma main.« - Je pense que je veux mourir parce que je veux échapper à la réalité ; pas tellement parce que je soupire après le royaume de Dieu. Je me sens attachée à ce monde à cause de ma faible foi. Puis-je me confesser ? »

Avec une sensibilité exceptionnelle, elle me décrivit un secret de son passé qui était resté caché dans le fond de son cœur.

« - Ne vous sentez pas coupable. Apaisez-vous.Votre repentance est authentique. Même si vous avez oublié quelque chose, cela ne fait rien. »

« - Je ne me sens pas coupable. Mais si je me sens une fois dans le sein de Dieu, je ne veux pas le ternir. Je sens que Dieu m’attend mais je ne suis pas digne de Son royaume. Cependant, par moments, je suis ne suis pas sûre qu’Il m’y attende. La certitude cache de l’arrogance. L’incertitude révèle une foi faible. On considère les deux comme des péchés. »

« - Lequel est le vôtre ? »

« - Les deux, Père. »

« - Ecoutez, Nadia, si jamais nous finissons au Ciel, ce n’est pas parce que nous en sommes dignes ; c’est parce qu’il nous tarde d’y être. L’amour de Dieu a beaucoup plus de poids que la valeur de qui que ce soit, même d’un saint, de tous les saints. Ne vous tarde-t-il pas d’être dans le royaume de Dieu humblement et sincèrement ?

« - De tout mon cœur. Je le désire plus que l’adoucissement de mes souffrances. »

Ses mots n’étaient absolument pas sentimentaux. Elle tourna les yeux vers moi. Son regard était aussi paisible que possible, « au-delà de tout entendement » (Phil.4, 7). Sa figure commençait déjà à acquérir un caractère céleste plus en rapport avec l’éternité qu’avec cette vie terrestre. Les doutes  au sujet de la vie après la mort se dissipent quand vous êtes  auprès d’une telle personne. Il semblait qu’elle restait avec nous uniquement pour confirmer cette réalité, même si elle souffrait…

Je lus la prière d’absolution. Elle était lavée de tous ses péchés. Le parfum de son âme étincelante était prêt à se répandre dans le royaume de Dieu, le moment venu. Jusque-là, nous pouvions continuer à goûter l’arôme de sa vie bénie.

Heureusement, Dieu ne Se pressa pas pour nous l’enlever. Quelques jours passèrent. Nadia oscillait entre son propre monde béni et le nôtre qui, bien qu’imparfait, était paré de la beauté de notre amour pour elle ;  un amour qui était plus exprimé par la foi que par des sentiments. Un amour qui générait en  nous une joie secrète à cause de la dignité de notre aimée en train de partir dans les souffrances, plutôt qu’un chagrin sentimental en vue de la séparation.

Les jours passaient et pour une raison inconnue, Dieu maintint Nadia en vie.

Pendant l’une de mes dernières visites à l’hôpital, elle me dit :

« - Aujourd’hui nous célébrons le dimanche de la Vénération de la Croix. J’ai entendu à l’antenne de la radio de l’Eglise la signification de cette fête. Je ne la connaissais pas précisément. La Résurrection du Christ a pour conséquence notre propre résurrection. Oui, j’ai peur de la mort. »

« - Sans la mort, il n’y a pas de résurrection » répondis-je « La résurrection présuppose la mort. Comment peut-on revenir à la vie si l’on ne meurt pas d’abord ? C’est pourquoi, tous les hymnes que nous chantons à l’église en réfèrent à la fois à la Croix et à la Résurrection. »

« - Vous avez raison » dit-elle, « J’ai entendu la même chose à la radio. Mais pourtant je suis encore effrayée. »

« - Le Christ s’est aussi senti faible avant la crucifixion. »

« - Je ne crois pas qu’Il se soit senti comme je me sens maintenant. C’était quelque chose de différent qui me dépasse. Bien que toute ma vie ait été remplie de miracles et que Dieu ait été de mon côté, maintenant je crains qu’Il puisse m’abandonner. »

« - Cela signifie-t-il que vous désirez toujours rester ici? »

« - Non ! Je ne souhaite pas rester ici pour toujours. Maintenant je suis convaincue qu’il ne reste pas beaucoup de temps,  mais peu m’importe. Je suis seulement paniquée de la manière dont je vais mourir. J’imagine la douleur, la difficulté à respirer, les étouffements, et je suis dans l’angoisse. Je vous en prie, demandez que je meure dans mon sommeil,  afin que je ne  réalise pas. Et aussi…je ne veux pas que vous soyez triste. »

« - Voulez-vous quitter cette vie sans l’esprit de la Résurrection du Christ ? »

« - J’aimerais plutôt quitter ce monde à la fois dans l’esprit de la Croix et celui de la Résurrection de notre Seigneur. »

« - Que voulez-vous dire ? »

« - Je ne sais pas exactement ce que je veux dire, mais j’aime la combinaison de la mort et de la résurrection que vous avez mentionnée tout à l’heure. »

« - Aimeriez-vous partir le jour du Vendredi Saint, afin que nous chantions les hymnes de la Résurrection pendant l’office de vos funérailles ? »

« - Pensez-vous que je puisse tenir jusque-là ? »

« - Je le crois, oui, même plus longtemps. »

« - Je sens que mon temps diminue, Père. Je ne suis plus nécessaire dans cette vie. »

« - Vous ne pouvez le savoir. Peut-être que nous avons besoin de vous. »

« - De moi telle que je suis maintenant ? »

« - Oui, telle que vous êtes justement. »

« - En tout cas je suis très contente que nous ayons eu ces échanges. »

Le cœur de Nadia battit pendant tout le Jeudi Saint. Nous lûmes les douze Evangiles à l’église ce soir-là. Elle était inconsciente depuis quelques jours. Son pouls faiblit graduellement et sa respiration devint de plus en plus faible. Il semblait que l’air de ce monde ne pouvait plus remplir ses poumons. L’horloge de l’hôpital affichait : 23h 58. Il ne restait plus que quelques battements de cœur dans son frêle corps. A minuit, au début-même du Vendredi Saint, Nadia partit pour la vie à venir qui n’a pas de fin. Elle laissait derrière elle les souvenirs frappants d’une présence exceptionnellement discrète et délicate. Elle laissait aussi les marques d’une séparation très douloureuse. Cependant, nous sentions qu’elle était une personne convenant plus au Royaume de Dieu qu’à ce monde périssable et transitoire.

Elle mourut le Vendredi Saint, le jour de la Crucifixion de notre Seigneur, juste comme elle le désirait. Ses funérailles eurent lieu le mardi de la Semaine Radieuse, la semaine pendant laquelle notre Eglise célèbre sans fin la Résurrection de notre  Seigneur. Son désir fut accomplit. Elle avait passé de la Croix à la Résurrection !

Je vins à l’enterrement. Là, je fus le seul prêtre, ainsi je célébrai l’office, en chantant une fois de plus l’hymne de la Résurrection. « Le Christ est ressuscité des morts, par Sa mort Il a vaincu la mort, à ceux qui sont dans les tombeaux, Il a donné la vie ». J’aurais pu continuer à le chanter sans fin. Les derniers mots de l’hymne  trouvèrent leur véritable expression sur le visage de Nadia. Son visage de chair était magnifique ; c’était comme si elle était paisiblement endormie, comme si elle contemplait les cieux. Elle reposait enfin dans les bras de Dieu. Bien qu’Il ne lui ait pas permis de vivre plus longtemps et mettait nos cœurs en peine, elle réussissait à nous consoler au travers de sa mort comme un don ; Dieu a aussi créé l’autre monde « où il n’y a ni larmes, ni douleur, ni gémissement mais la vie éternelle ».

Nadia fait rejaillir maintenant la lumière de Dieu sur ce monde. Elle n’est pas conquise par la mort ; elle est glorifiée par sa vie, ou plutôt, elle est glorifiée par Dieu, sa Vie.

Les dernières Nouvelles
mises-à-jour deux fois par semaine

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale

Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger

Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni

Departamentul pentru rom창nii de pretutindeni