Un des problèmes auxquels est confrontée l’Eglise à notre époque est l’incapacité de la société à comprendre son identité atypique. Souvent elle est confondue avec une institution quelconque à laquelle on applique les attributs institutionnels classiques : le résultat est parfois la déformation de sa véritable nature. D’autre part, l’Eglise elle-même, lorsqu’elle communique, sans tenir compte suffisamment de la mentalité de la société, contribue à la compréhension déformée de son identité et de son message. Pour cette raison, puisque nous reprenons la publication d’analyses d’ordre canonique dans la revue Apostolia, je vais tenter d’éclaircir la façon dont se rencontrent dans l’Eglise le divin et l’humain, sa dimension eschatologique et son incarnation institutionnelle.
La présence et l’activité de l’Eglise dans le monde, en tant que prolongement du Christ dans l’humanité1, dépend du témoignage de ses membres vivants2. Le Sauveur ne s’est pas contenté d’enseigner au monde ses commandements par son pouvoir divin. Il a choisi des personnes3, des hommes ordinaires, marqués par des faiblesses et des qualités, et, à partir de cette réalité humaine naturelle, Il a réalisé une communion de personnes, unies par l’activité du saint Esprit dans un corps ecclésial dont Il est Lui-même la tête4. Le Christ a également institué des modalités propres à manifester la communion dans le saint Esprit, par lesquelles l’activité invisible de la grâce puisse être perceptible autant par l’âme que par le corps5. Ainsi pouvons-nous comprendre que, selon la conception orthodoxe, on ne peut jamais parler de façon isolée d’un aspect temporel de l’Eglise: un tel aspect est pris en considération dans sa relation avec le Christ et l’Esprit Saint6.
Par l’Incarnation, le Christ a rendu accessible au monde créé le Royaume des cieux. Ainsi, dans l’Eglise, se rencontrent à nouveau le Royaume des cieux et l’ensemble de la Création. Dans l’épître apocryphe de saint Clément de Rome7, on voit que la création de la première Eglise précède celle de la création du soleil et de la lune, et qu’elle est apparue dans les derniers temps, pour notre salut8. Dans Le Pasteur d’Hermas, la femme qui symbolise l’Eglise, est âgée, parce qu’elle a été créée la première, avant toutes les autres créatures9. Saint Ignace d’Antioche présente l’Eglise clairement comme un don divin dans lequel sont inclus le ciel et la terre. Enfin, Hippolyte de Rome la voit comme une communauté sainte, préfigurant la réalité eschatologique10. L’Eglise est ainsi le cadre dans lequel se rencontrent le monde créé et l’avenir eschatologique, que Jésus Christ fait entrer dans le temps présent11.
Ainsi, de même que dans le Christ se rencontrent les deux natures, divine et humaine (sans division, ni séparation, sans mélange et sans changement), dans l’Eglise se rencontrent la dimension eschatologique et sacramentelle, d’une part, et la dimension institutionnelle, de l’autre12. De la même façon que dans le mystère de l’Incarnation, il existe entre les deux dimensions, un équilibre établi par Dieu. Ce qui est institutionnel ne restreint pas le Mystère, et l’identité eschatologique et sacramentelle ne nous tient pas à l’écart de la réalité. L’équilibre entre les deux dimensions est un équilibre inspiré par la périchorèse trinitaire. Sans cela, si la dimension institutionnelle devait s’accentuer, alors ce qui est temporel serait exacerbé et l’Eglise perdrait sa consistance spirituelle et l’efficacité de son témoignage13; et si la dimension sacramentelle et eschatologque s’accentuait, on arriverait alors à un affaiblissement de son contact avec la réalité quotidienne.
Le métropolite Jean Zizioulas montre que l’Eglise est une icône du Royaume des cieux. Ce caractère iconique souligne le fait que l’Eglise est tellement transparente dans ses institutions et ses structures qu’elle permet aux réalités eschatologiques de se refléter en celles-ci, et ce surtout dans le culte. Mais, cette réalité concerne la manifestation institutionnelle14, laquelle est, elle aussi, une façon de rendre permanent l’événement de la Descente du Saint Esprit. Toutes les institutions de l’Eglise qui ont une utilité purement temporelle ont une importance utilitaire – elles sont donc les instruments de l’Eglise. En tout cas, les moyens que l’Eglise utilise, doivent honorer son identité et la mettre en valeur. Les instruments temporels aident l’Eglise à entrer en contact avec le monde et à lui transmettre le ferment du Royaume de Dieu15. Mais, ne perdons pas de vue, le fait que le monde exerce une influence sécularisante sur l’Eglise. Pour cette raison, l’Eglise, par l’intermédiaire de tous ses membres, doit manifester un état de vigilance qui assure la subordination de toutes les manifestations de son témoignage de foi, de culte et d’organisation institutionnelle, à la conscience ecclésiale qui est le vecteur de la cohérence, de la conséquence et de l’unité16.
L’organisation institutionnelle de l’Eglise a la vocation de servir l’activité pastorale et missionnaire et de la rendre efficace dans un contexte socio culturel particulier. L’Eglise a prouvé dans le temps qu’elle a la capacité et l’audace de se doter de nouveaux offices ecclésiastiques, de concevoir de nouvelles structures d’organisation, en abordant avec sérénité et lucidité, les épreuves auxquelles elle doit faire face, en identifiant de nouvelles solutions, compatibles avec les exigences doctrinales et avec la Tradition canonique.
Certaines institutions canoniques sont apparues dans l’Eglise quand celle-ci a assumé de façon responsable et missionnaire le dynamisme institutionnel. En même temps, nous ne pouvons pas dire que ces institutions, apparues en raison de certains besoins et dues à certaines circonstances canoniques, historiques et socio politiques spécifiques, n’aient pas une pleine autorité canonique. Le dynamisme institutionnel ne relativise pas la tradition canonique ; au contraire, il constitue l’expérience de celle-ci, dans des circonstances spécifiques, pour que l’œuvre du Salut soit continuellement active.
Si dans les premiers siècles, l’Eglise a su utiliser les mécanismes qui existaient, et même a montré qu’il était obligatoire d’utiliser ces moyens institutionnels, afin de dynamiser la mission, pourquoi n’aurions-nous pas une attitude semblable, dans la société contemporaine ? Nous considérons que l’Église doit trouver un équilibre correct entre l’audace institutionnelle et la la fidélité à la tradition canonique. Le rapport correct entre les deux dimensions est validé, en premier lieu, par l’efficacité de la mission et par son impact dans la société.
Père Patriciu VLAICU
Notes :

Publication de la Métropole Orthodoxe Roumaine d'Europe Occidentale et Méridionale
Le site internet www.apostolia.eu est financé par le gouvernement roumain, par le Departement pour les roumains à l'étranger
Conținutul acestui website nu reprezintă poziția oficială a Departamentului pentru Românii de Pretutindeni
Copyright @ 2008 - 2023 Apostolia. Tous les droits réservés
Publication implementaée par GWP Team