Ajouté le: 9 Mai 2021 L'heure: 15:14

« Sur la peur » avec les hiéromoines Pantéléimon et Georges, 29 octobre 2020 (4)

Que faire devant la peur qui résulte du constat que j’ai des défauts, des déficiences, des manques et que j’en éprouve de la honte ?

Hiéromoine Gheorghe Sas : Je pense que si nous sommes nés dans l’état que Dieu a voulu, je pense que nous plaisons à Dieu, tels que nous sommes. Et je ne crois pas que ce que nous considérons comme des défauts nous ferment la porte du paradis. Nous devons voir ce qui nous arrête dans notre rencontre avec le Christ, avec Dieu. Il y avait une moniale, mère Athanasia, que Dieu accorde le repos à son âme, qui après être rentrée au monastère, est tombée malade. Elle était paralysée, elle ne pouvait plus bouger dans le lit et elle avait aussi besoin d’une aide. Elle pouvait toutefois bouger quelques doigts et elle ne voyait pas bien. Et pourtant elle était contente et elle disait : « C’est grâce à Dieu que je peux même faire cela. Imaginez si je ne pouvais pas faire toutes ces choses ? ». Donc elle ne pouvait pas marcher, elle ne pouvait pas cuisiner, elle ne pouvait rien faire et malgré cela elle rendait grâce à Dieu qu’elle pouvait quand même bouger les doigts et voir un peu. Elle avait aussi des difficultés à parler. Dieu nous reçoit, tels que nous sommes, il faut seulement avoir le cœur pur.

Hiéromoine Pantéléimon Susnea : Nous, on se voit souvent, comme disait celui qui a posé la question, avec des défauts, parce que nous nous rapportons à un certain standard. Et lorsque l’homme se rapporte à un standard artificiel, comme celui de l’aspect physique, il a un sentiment d’infériorité, il se voit moche etc. Mais en réalité, ce qui est le plus important que l’encadrement ou l’intégration dans le standard, c’est l’authenticité. Un homme qui sait porter ses défauts, qui sait porter ses faiblesses – on ne parle pas des passions, il ne faut pas faire la paix avec ses passions, nous parlons des défauts – celui-là est un homme authentique. Tout homme qui a des complexes vis-à-vis de lui-même parce qu’il se rapporte à un standard, mais pas à sa propre personne, se sabote lui-même. Mais s’il sait trouver son chemin vers son authenticité, s’il sait se manifester avec aisance dans le cadre de ses propres défauts, les hommes vont l’intégrer et ils vont l’assumer. Mais s’il se crispe, s’il se complexe, s’il se frustre, alors il devient un fardeau pour les autres. Les hommes en ont marre des drames, de te voir dramatiser. Tu es plus laid. D’une certaine manière tu amplifies tous les défauts à partir du moment où tu ne les assumes pas, à partir du moment où tu essayes de les masquer. Par exemple, s’il te manque une dent, alors souris. Souris avec toute la bouche, avec tous les trous que tu as. Arrête de te cacher, d’essayer de paraître. Sois toi-même, assume ces choses et tu seras aimé par les hommes. Sinon, tu te soumets toi-même à la torture. Les hommes ne sont pas si rigides. Toi avec les défauts que tu as, tu peux apporter du bien et du beau dans la vie des autres. Les hommes vont t’intégrer avec tous tes défauts, ils vont t’intégrer pour tout ce que tu peux leur offrir, pour ton apport du beau et du bien dans leur vie.

Hiéromoine Gheorghe Sas : Je pense au père Théophile qui était aveugle et malgré cela il n’a pas eu honte et il n’était pas non plus complexé du fait qu’il ne voyait pas. Et cela ne lui a pas enlevé la joie de vivre. Le père Arsenie Boca disait que tous les problèmes de l’homme commencent à partir de la tête. Et c’est cela qu’il faut travailler en premier. Comme disait le père Pantéléimon, le monde m’accepte mais avant tout il faut que je m’accepte moi-même.

Si nous avons des peurs inexplicables, est-ce que cela peut provenir de nos ancêtres, peuvent-elles être héréditaires ?

Hiéromoine Pantéléimon Susnea : Nous ne savons pas toujours quelle est la source de la peur, ce qui produit cette peur. Il y a des choses qui viennent du passé, qui viennent d’une insuffisance naturelle en lien avec notre vie biologique ou avec notre âme. Peu importe si les peurs proviennent des ancêtres, des parents ou d’autres. L’important est que j’ai cette peur et comme je le disais je dois assumer cette situation et vivre avec elle. Et dire à la peur : « Allez, tu es déjà passée par ici et je ne suis pas mort et même maintenant je ne vais pas mourir et même la prochaine fois quand tu viendras je ne mourrai pas. » Il faut aller de l’avant avec elle dans la vie. Il y a ce dicton « Ce qui ne te tue pas te rends plus fort ». Tu as déjà traversé ce genre de situation, tu vas encore en traverser d’autres. Tu dois penser lorsque cette peur se manifeste que ce ne sera pas la dernière fois. Je l’ai déjà éprouvée et je ne suis pas mort, je ne mourrai pas non plus la prochaine fois et je ne vais pas mourir non plus maintenant. Là on parle des peurs inexplicables, ce ne sont pas des peurs générées par une certaine manière de penser.

Comment faire si seulement l’un des deux assume le mystère du mariage ?

Hiéromoine Pantéléimon Susnea : Tu ne peux pas exercer de pression sur l’autre en l’obligeant à devenir croyant, parce qu’il ne deviendra pas croyant. Et alors tu essaies de maintenir la relation dans la sphère de la normalité, de ne pas provoquer l’autre et tu assumes ta part, en te servant de cette part, tu patientes et tu laisses passer le temps.

Hiéromoine Gheorghe Sas : Si vous vous êtes mariés dans ces conditions, alors tu as su dans quel genre d’union tu t’es engagé, tu as su dès le départ ce que tu dois assumer. Mais il arrive, qu’au début les deux ne soient pas croyants, et après un temps, l’un des deux le devient. Dans ce cas il faut tenir constamment compte de la faiblesse de l’autre.

Hiéromoine Pantéléimon Susnea : Même si tu ne dois pas faire pression sur l’autre pour qu’il devienne un croyant, tu dois trouver un moyen de t’entendre avec lui, comme dans toute relation humaine. Tu dois arriver à t’entendre avec la personne. D’une certaine manière, il faut séparer les choses. Il est très important de ne pas faire pression sur l’autre dans le domaine de la foi, pour ne pas générer de conflit, pour que cela ne devienne pas une source de conflit. Et il faut essayer d’aplanir les conflits qui pourraient advenir, trouver une voie d’entente qui ne dépend pas de sa foi. 

Comment gérer la peur de la solitude ?

Hiéromoine Pantéléimon Susnea : La solitude est une réalité qui, pour certains hommes, peut être très douloureuse. D’autres souhaitent la solitude, mais pour certains, elle peut être une réalité très douloureuse. Il n’y a pas une façon unilatérale d’aborder ce problème. Nous, en général, nous donnons des réponses qui sont un peu standardisées, mais la réalité est davantage de nature singulière. Il faut voir avec chaque personne, ce qu’il entend par solitude, comment il la ressent. Normalement, la solitude ne devrait pas être un frein, puisque Dieu existe, il existe tellement de belles choses. Je ne sais pas comment l’on peut être seul pour de vrai. Tu connais quand même quelqu’un, tu n’es pas seul au monde. Si tu as l’impression que tu es seul, essaie de trouver une autre personne qui est plus seule que toi. Ce que je veux dire c’est que nous avons en vue les choses dont nous avons besoin. Tu te débarrasses du problème que tu as, lorsque tu offres ce dont tu as besoin. Le Christ dit « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux » (Mt 7, 12). Si je pense que j’ai besoin d’amis, alors il faut que je trouve un homme plus seul que moi et que je sois ami avec lui ou il faut que je cherche un homme qui n’est pas seul et que j’essaie d’être son ami. Tu résous ton problème au moment où tu aides à résoudre le problème de quelqu’un d’autre.

Est-ce que les chrétiens d’aujourd’hui ont plus de peurs que les chrétiens des premiers siècles ou que nos ancêtres ?

Hiéromoine Pantéléimon Susnea : Je pense que non. Ils ressentent plus de peurs, les chrétiens qui séparent la foi de la croix, et ils choisissent la part convenable, avantageuse de la foi. Mais lorsqu’on parle de la foi, on parle de l’oubli de soi-même, du renoncement à soi-même. Un homme qui n’assume pas la foi telle qu’elle est, avec tout ce qu’elle implique et qui n’assume pas entièrement la vie, n’a pas, dans ce monde, plus de peurs qu’un autre.

Hiéromoine Gheorghe Sas : Je pense que les chrétiens des premiers siècles n’avaient pas autant de commodités que nous n’en avons de nos jours et que cela les a aidés à vaincre leurs peurs. Maintenant il faut penser que personne ne nous demande de mourir, alors qu’avant, cela leur était demandé. En sortant de chez soi, on ne savait pas si on allait pouvoir revenir à la maison, si on ne se ferait pas arrêter sur la route et mettre en prison, en raison de la foi chrétienne. Mais ils assumaient la vie. Ils assumaient davantage la vie.

Hiéromoine Pantéléimon Susnea : Je pense qu’il n’y avait pas que les chrétiens qui étaient privés de commodités mais toute la société. Avant les hommes étaient des hommes de caractère, parce qu’ils étaient des hommes éprouvés, tous. Une grande partie de la société était constitués d’hommes qui avaient été confrontés à des choses mauvaises, à des difficultés et ils ont acquis cette expérience de vie, ils se sont formés et ils n’avaient plus peur. Si la famine arrivait ou tout autre fléau, ils savaient que ce n’était pas la première fois. Ces malheurs avaient déjà sévi et on les avait dépassés. Nous devons savoir que nous avons renoncé à cette vie et renoncé à ce monde parce que nous avons choisi une autre vie et un autre monde, le monde virtuel. On rencontre des difficultés dans le plan virtuel, dans le domaine des projections. Pourquoi il y a tellement de projections de nos jours, pourquoi y a-t-il autant de pessimisme et de pensée morbide ? Parce qu’il se vit dans le plan des projections, dans la sphère de la menace. Avant les hommes vivaient dans la sphère de la vie et comme je le disais la vie est quantifiable. Ils savaient combien la vie leur demandait. Un paysan savait l’effort qu’il devait déployer du printemps jusqu’au suivant pour ne pas subir de perte et il savait ce qu’il pouvait faire de plus ou de moins. Et je peux ainsi augmenter la capacité de mon effort. Il s’agissait d’une problématique quantifiable qui autrefois se vivait dans le concret. Maintenant elle se vit dans l’imagination, dans le virtuel et, dans ce cas, tout peut-être une catastrophe. Toute catastrophe devient plausible et cela parce que tu ne prends pas la vie telle qu’elle vient vers toi. Et tu te construis toute sorte de scénarios.

Comment acquérir la douceur en ces temps ?

Hiéromoine Pantéléimon Susnea : À travers l’épreuve. La vraie douceur c’est celle qui s’acquiert à travers la patience. Cela veut dire qu’il faut supporter les situations, et les hommes qui t’énervent en temps normal. À travers ces épreuves, tu acquiers de la douceur. Une douceur non éprouvée est seulement une imagination, mais toute vertu s’acquiert à travers le travail et à travers l’épreuve. Tu dois être soumis aux épreuves et une fois que tu les as passées, tu arrives à acquérir cette vertu. Il est aussi très important que nous n’ayons pas de présuppositions à propos du mal. Le père racontait qu’il avait reçu une parole d’enseignement de la part d’un moine du monastère qui était d’origine paysanne. Il était charpentier et fabriquait des roues en bois. Il avait une famille avant d’entrer au monastère et il disait que si tu cherches de bonnes choses en l’homme tu les trouveras et si tu en cherches de mauvaises, tu les trouveras aussi. Il est très important de ne pas nourrir des présuppositions de la présence du mal chez l’autre, de penser que si les autres font des erreurs, ils les font par méchanceté. Tu dois penser qu’il fait une erreur à cause de sa faiblesse, il a fait une erreur, à cause de la peur, il a fait une faute par intérêt, parce qu’il a un intérêt à satisfaire et non pas par méchanceté. Si tu éprouves de l’indulgence pour sa faiblesse, tu trouveras la force de le supporter, tu trouveras la force de le comprendre et alors tu trouveras la voie vers la bonté. La bonté est toujours en relation avec l’autre et la douceur aussi. Notre Seigneur Jésus-Christ nous dit qu’il faut apprendre deux choses de Lui : Il ne nous dit pas qu’Il marche sur les eaux, qu’Il veille toutes les nuits, qu’Il a jeûné 40 jours ou qu’Il fait des miracles, mais qu’Il est « doux et humble de cœur » (Mt 11 29). Il ne faut pas vouloir te mettre au-dessus de l’autre. Et la douceur et l’humilité sont deux vertus qui s’acquièrent dans la relation à l’autre. Tu ne peux pas arriver à la douceur par toi-même, tu ne peux pas arriver à l’humilité par toi-même. Tu peux arriver à l’humilité seulement en relation avec les autres. De même, tu acquiers la douceur en relation avec les autres.

Hiéromoine Gheorghe Sas : Les Saints Pères disent que si tu veux acquérir une vertu, il faut rester près de celui qui l’a. Alors c’est important d’être en communion avec les autres. Il est important d’avoir un conseiller dans la vie.

(à suivre)

Traduit du Roumain par Alina Gogu

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