« A quoi pourrait bien te servir le monde entier si ton âme meurt ? Le salut de ton âme doit être plus précieux pour toi que tous les trésors de ce monde, plus précieux que le pain, la terre et toute la gloire du monde. L’âme partira dans l’autre monde sans rien emporter de tout cela (…).
Qui, sinon un fou, voudrait régner un seul jour sur le monde entier, si le lendemain il doit perdre sa vie ? Chacun choisira de vivre plutôt que de recevoir toutes les richesses du monde et de mourir tout de suite après. (…) Si notre vie périssable nous est plus chère que le monde entier, nous devons chérir d’autant plus la vie éternelle, une fois obtenue, nous ne la perdrons jamais (…). Ô vie éternelle combien tu es précieuse mais si peu nombreux sont ceux qui te cherchent ! »
Saint Tikhon de Zadonsk, « Lettres de sa cellule »
Avons-nous vraiment la foi ? Croyons-nous vraiment que celui qui garde la parole du Christ ne verra jamais la mort (cf. Jean 8, 51) ? C’est par sa manière de vivre et par ses œuvres que chacun de nous répond à ces questions, « car le nom de chrétien sans vie chrétienne n’est qu’hypocrisie, et à vrai dire, n’est rien du tout » (Saint Tikhon de Zadonsk).
Combien de fois au cours de la journée pensons-nous à Dieu, au salut de notre âme, à la vie éternelle ? Et combien de fois notre esprit est occupé par les pensées, les soucis et les désirs qui nous attachent à ce monde ?
Observer nos pensées et notre vie de tous les jours peut nous servir de boussole pour nous indiquer si nous suivons la voie qui mène à Dieu et à la vie éternelle, ou le chemin contraire. Car « celui qui pense aux choses du monde, et non à celles d’en Haut, par ce fait même, il se détourne de la parole de Dieu, la méprise et la rejette. Par conséquent, quel que soit l’usage que tu fais de ta pensée, tu n’as le choix qu’entre deux choses : soit t’attacher à la parole de Dieu et te détourner du monde, soit te détourner de la parole de Dieu et t’attacher à ce monde – et il est impossible de suivre ces deux voies à la fois, car elles sont contraires l’une à l’autre » (Saint Tikhon de Zadonsk, « Les devoirs du chrétien envers lui-même »).
Toutes les possessions de l’homme mortel, tous ses plaisirs et toutes ses joies qui viennent du monde, ne sont que néant et retourneront au néant au moment où il aura quitté son existence terrestre: « Tout ce que mes yeux avaient désiré, je ne les en ai pas privés ; je n’ai refusé à mon cœur aucune joie (…). Puis j’ai considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits, et la peine que j’avais prise à les exécuter ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent, et il n’y a aucun avantage à tirer de ce qu’on fait sous le soleil » (L’Ecclésiaste 2, 10-11).
Notre vie sur terre, nous l’appelons « la vie » tout court, parce que c’est la seule forme de vie que l’homme mortel puisse connaître. Mais cette vie n’est pas et ne peut être la vraie vie, puisqu’elle nous conduit inéluctablement à la mort. Si nous consacrons tous nos efforts, toute notre énergie et tout notre temps à notre vie sur terre, celle-ci devient l’ennemie de notre vie éternelle, car l’homme de chair – fût-il le plus riche, le plus puissant et le plus heureux du monde – ne récoltera à la fin de sa vie rien d’autre que la mort : « Ce qu’un homme aura semé, il le moissonnera aussi. Celui qui sème pour sa chair, moissonnera de la chair la corruption ; mais celui qui sème pour l’Esprit, moissonnera de l’Esprit la vie éternelle » (Galates 6, 7-8).
Qu’est-ce que la vie éternelle ? Aucun homme mortel ne peut répondre à cette question parce que ses facultés sont toutes formatées sur le modèle des choses limitées dans l’espace
et le temps. Notre intelligence humaine ne peut concevoir que les choses qui ont un début et une fin, alors que l’éternité n’a jamais commencé et ne finira jamais, et demeure de ce fait inaccessible à la raison humaine, comme tous les autres mystères de Dieu : « Qui donc, parmi les hommes, sait ce qui concerne l’homme, si ce n’est l’esprit de l’homme qui est en lui ? De même, personne ne connaît ce qui concerne Dieu, si ce n’est l’Esprit de Dieu » (1 Cor. 2, 11).
La vie éternelle est un mode d’existence divin qui ne peut être connu en aucune façon par la créature mortelle, mais seulement par la divinisation de l’homme, c’est-à-dire par son union avec l’Esprit de Dieu. Chercher autre chose que Dieu – quelle que soit la valeur et l’importance de cette chose-là – c’est faire fausse route et gaspiller en pure perte nos efforts, nos forces et notre existence terrestre : « Ce doit être le but premier de nos efforts, l’immuable dessein et la passion constante de notre cœur d’adhérer toujours à Dieu et aux choses divines. Tout ce qui s’éloigne de là, quelque grand qu’il puisse être, ne doit tenir dans notre estime que le second ou même le dernier rang, voire être considéré comme un danger » (Saint Jean Cassien, « Du but et de la fin du moine »).
S’attacher aux choses mortelles – et tout ce qui appartient à ce monde est mortel – c’est s’attacher à la mort. C’est pourquoi il a été dit que « le salaire du péché, c’est la mort » (Rom. 6, 23). S’attacher à Dieu et à la personne du Christ, qui a vaincu la mort, c’est s’attacher à la vie éternelle. C’est pourquoi il a été dit que « le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle en Christ-Jésus, notre Seigneur » (Rom. 6, 23).
L’existence en ce monde n’est bonne et utile que dans la mesure où elle n’est pas un but en soi mais un moyen de retrouver Dieu et de reconnaître dans toutes les circonstances de notre vie terrestre Sa présence, Son Esprit et Sa Volonté : « Si tu considères, selon l’Écriture, que les jugements de Dieu couvrent toute la terre, tout événement t’enseignera la connaissance de Dieu » (Marc l’Ascète, « Deux cent vingt-six chapitres »).
Mille choses attirent nos regards, nos pensées et nos désirs en ce monde, et chacune de ces choses peut devenir une idole si elle prend possession de notre âme : « Tu honores autant de dieux étrangers que les passions auxquelles tu te livres » (Saint Tikhon de Zadonsk, op. cit.). Face aux innombrables tentations que nous rencontrons dans ce monde, nous devons toujours nous souvenir que « tout en cette vie est par nature corruptible, disparaît facilement, se dégrade et se détruit » et que « seuls les biens de l’âme sont sûrs et inviolables » (Saint Antoine le Grand, « Exhortations »).
La vie de notre corps mortel n’est pas la véritable vie, mais comme elle est la seule forme d’existence que nous connaissons en ce monde, la tentation est grande de surestimer sa valeur, de lui consacrer tous nos efforts et d’oublier que le véritable but de notre vie terrestre est le salut de notre âme et la vie éternelle : « Si nous nous efforçons par tous les moyens d’échapper à la mort du corps, nous devons bien plus encore nous efforcer d’échapper à la mort de l’âme » (Saint Antoine le Grand, op. cit.).
Avoir la foi c’est se confier entièrement et en toute circonstance à la volonté de Dieu qui sait mieux que nous ce qui est bon pour nous : « Ne veuille pas que ce qui te concerne s’arrange selon tes idées, mais selon le bon plaisir de Dieu » (Évagre le Pontique, « Chapitres sur la prière »).
Car nous ne pouvons connaître que les choses qui passent, c’est-à-dire les choses irréelles. Seule la Vérité de Dieu est éternelle et en tant que telle, elle est inaccessible à l’intelligence imparfaite et limitée de l’homme mortel. Devant l’infinie sagesse de Dieu, la raison humaine doit se taire et s’effacer. C’est pourquoi le Christ a dit : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux ! » (Mt. 5, 3) : « Être pauvre en esprit c’est se regarder soi-même comme n’existant pas, et Dieu comme le seul existant ; c’est mettre les paroles de Dieu au-dessus de tout au monde et ne rien épargner pour les accomplir, pas même sa propre vie. « (…) Pour celui qui est pauvre en esprit, le monde entier n’est rien. Partout il ne voit que Dieu seul, qui donne vie à toute chose et règne sur toute chose. (…) Il croit à la Parole vivifiante du Seigneur, sachant que cette Parole est Vérité, Esprit et Vie éternelle. (…) Il croit comme un enfant croit son père ou sa mère, sans demander des preuves, se confiant entièrement à eux » (Saint Jean de Cronstadt, « Ma vie en Christ »).

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