Au sujet du livre du hiéromoine Grégoire : « La Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome – Commentaires à la lumière des Pères de l’Église »1.
Évoquons maintenant le livre du Père Grégoire.Comme nous l’avons vu au début de cet exposé, nous participons tous à la Liturgie et ne sommes pas des acteurs passifs. Aussi, il nous faut la connaître pour la vivre. C’est là l’objet du livre du père Grégoire, qui cite saint Jean Chrysostome :« Il est nécessaire de comprendre le miracle des Mystères ; ce qu’il est, pourquoi il a été donné, et quelle est son utilité ». Le père Grégoire ajoute que son livre a pour but de « contribuer à une meilleure compréhension de la divine Liturgie et à notre plus profonde participation à celle-ci ».
Alors, pour ce faire, le père Grégoire a pris le texte de la Liturgie de saint Jean Chrysostome et, passage par passage, il a recherché des explications dans les textes des Pères de l’Église. C’est un travail énorme avec plus de 700 citations. Celles-ci concernent aussi bien des Pères anciens de l’Église, depuis par exemple saint Ignace le Théophore (Ier siècle), saint Justin le Philosophe (IIe s.), en passant par saint Jean Chrysostome (IVe siècle), qu’il cite abondamment, jusqu’à saint Nicodème l’Hagiorite (XVIIIe siècle) et encore des pères contemporains du Mont Athos. Pour ce qui concerne saint Jean Chrysostome, nous avons donc une explication de la Liturgie par son auteur lui-même. Il y a naturellement, au niveau des commentaires de la Liturgie, ceux de saint Nicolas Cabasilas, un saint byzantin du XIVe siècle. Conseiller et ami de l'empereur Jean VI Cantacuzène, il fut un grand théologien laïc qui marqua la renaissance culturelle et mystique de Byzance, proche de l'école de spiritualité de l'hésychasme et de saint Grégoire Palamas. Comme il se doit, le père Grégoire utilise ses commentaires – ils sont disponibles en français, rappelons-le, dans la collection « Sources chrétiennes » – mais aussi de nombreux autres, peu connus du public francophone. Avant tout saint Germain de Constantinople, patriarche de Constantinople au VIIIe siècle, mais aussi, saint Syméon de Thessalonique (XVe siècle) qui nous a laissé un héritage important d’exégèse liturgique et ce peu avant la fin de l’empire byzantin.
Quelques mots maintenant sur l’approche de la Liturgie dans le livre du Père Grégoire. Ce qui mérite d’être souligné, c’est qu’il évite de se prononcer lui-même et laisse parler à sa place les Pères. C’est un réflexe typiquement athonite : on sait que les Pères savent prier mieux que nous : c’est pourquoi on respecte scrupuleusement l’ordo, le typicon, sur le Mont Athos. Saint Païssios2 disait que lorsqu’il s’est installé dans une cellule, près de Karyès, il n’a même pas déplacé un clou sur le mur qui apparemment ne servait à rien. Le père qui l’avait fixé avait certainement ses raisons… Et cette vérité est d’autant plus importante dans le lieu saint, la sainte Liturgie. Un autre saint, saint Justin de Tchélié, disait que chaque question de l’Église, doit être approchée avec la crainte de Dieu, la foi et l’amour de la Liturgie. C’est précisément là l’approche du père Grégoire. Ce n’est pas une approche de type intellectualiste. En outre, il ne se limite pas aux écrits des Pères, mais cite également des saints contemporains qui ont eu une expérience de la grâce.
Alors que nous apporte encore cet ouvrage du père Grégoire ?
Il faut dire que c’est un livre qui a connu un grand succès en Grèce et qui est la première explication de ce type en français. Certes, il y avait, comme cela a été dit, les commentaires de saint Nicolas Cabasilas, que cite aussi le père Grégoire, ou encore, à un niveau inférieur, poétique, les commentaires de Gogol, mais il manquait une explication complète, plus contemporaine. Ouvrons une parenthèse à ce sujet : la Liturgie de saint Jean Chrysostome, texte du IVème siècle est parfaitement contemporaine : on prie, par exemple, pour la salubrité de l’air… On n’a pas attendu les écologistes ! Au demeurant, un texte patristique, inspiré du Saint-Esprit, ne porte pas la marque de son temps. Il est à la fois ancien et parfaitement contemporain. Tout comme une icône byzantine, alors qu’une icône occidentalisante du XIXème siècle porte le sceau de son époque.
Cela dit, dans le livre du père Grégoire, nous avons le déroulement complet de la Liturgie, depuis la prothèse jusqu’au prières après la Communion. Le texte de chaque passage de la Liturgie est cité, suivi de commentaires. C’est aussi une occasion pour nous, non seulement de se pénétrer des commentaires, mais aussi de relire le texte de la Liturgie de saint Jean Chrysostome, chez soi. Saint Théophane le Reclus insiste par exemple sur le fait qu’il convient de lire posément, en dehors du moment de la prière, les textes des prières du matin et du soir, s’en imprégner, de telle façon que lorsqu’on les lit, ils nous soient familiers. « Il faut de temps en temps, et pas seulement pendant le temps de la prière s’asseoir et réfléchir au contenu des mots et les éprouver, les ressentir. Lorsque, après cela, vous réciterez vos prières, les pensées que vous avez ressenties, vous reviendront »3. Cette lecture permet encore de découvrir ou mieux connaître les textes qui précèdent la Liturgie même, ceux de la prothèse – c’est la vie cachée du Christ – ou encore des prières lues à voix basse. Ce qui est important dans le travail du père Grégoire est qu’il nous donne non seulement des explications sur la sainte Liturgie, mais aussi comment la vivre. Nous avons déjà évoqué quelle doit être notre attitude avant et pendant la sainte Liturgie, le père Grégoire développe ce sujet.
Il y a aussi peut-être un enseignement à tirer de ce livre : à savoir qu’il ne faut pas abréger la Liturgie. Le père Grégoire explique la raison des différentes paroles et rites. Comme nous l’avons vu, ceux-ci n’ont pas été créés arbitrairement, ils sont le fruit de l’expérience de prière des saints. En outre, si l’on prend l’exemple de l’ecténie des catéchumènes qui a été supprimée dans certaines Églises locales – ce n’est pas le cas du Mont Athos, saint Syméon de Thessalonique à qui l’on opposait qu’il n’y avait plus alors de catéchumènes, expliquait que l’enfant de sa naissance jusqu’au baptême est un catéchumène. Au demeurant, les choses peuvent changer, et c’est le cas aujourd’hui, lorsqu’il y a des candidats au baptême partout dans le monde orthodoxe. Que l’on pense seulement à l’Afrique, où ils sont des milliers !
Maintenant, quelques mots sur la traduction du livre du Père Grégoire. Tout d’abord, j’ai utilisé la traduction de la Liturgie du père Placide Deseille, d’autant plus qu’il suit le typicon du Mont Athos. Il y a en effet quelques différences peu importantes avec le typicon slave ou grec moderne. Ensuite, je dois dire que j’ai beaucoup emprunté, pour ce qui concerne les écrits de saint Jean Chrysostome, à la traduction de Jeanin4, au XIXe siècle. Certes, elle s’écarte parfois du texte, auquel cas j’ai fait des rectifications mais, généralement, non seulement elle traduit bien le sens mais elle garde aussi en partie la saveur de l’original. Ce n’est pas pour rien que saint Jean est appelé « Chrysostome », c’est-à-dire bouche d’or. Il faut dire que la langue française s’est considérablement appauvrie, et que ces traductions du XIXe siècle sont d’une grande richesse.
Alors, pour terminer et pour revenir à la Liturgie elle-même, il est nécessaire d’être conscients de ce qu’elle est, du bonheur que nous avons d’avoir ce don immense du Seigneur. Nous avons vu que nous avons le privilège de participer à la même Liturgie que celle de la Cène, elle ne lui est en rien inférieure. C’est pourquoi les canons de l’Église sont extrêmement sévères à l’égard de ceux qui « désertent l’Assemblée eucharistique » pendant plus de trois dimanches successifs, sans raison importante, allant jusqu’à les excommunier. « Si un évêque, un prêtre, un diacre, quelqu'un du clergé, ou un laïc, n'a pas de raison grave ou un empêchement sérieux, qui le retienne loin de son église, mais tout en vivant dans une ville manque la Liturgie trois dimanches en trois semaines consécutives, s'il est clerc, qu'il soit déposé, s’il est laïc, qu'il soit privé de la communion » (80e canon du VIe Concile œcuménique « In Trullo »). Même si le canon n’est pas appliqué, il nous montre la gravité de notre négligence. Particulièrement durant le temps du Grand Carême, nous devons nous rappeler ces paroles du prophète Jérémie : « Maudit soit celui qui fait avec négligence l'œuvre du Seigneur » (48, 10). Encore une parenthèse à ce sujet : on m’a dit récemment que la radio orthodoxe de Kolweizi, au Congo, diffusait sur ses ondes le Synaxaire – c’est-à-dire les vies des saints – rédigées par le Père Macaire au Mont Athos. Or, un Africain, qui vit dans un village où les ondes de la radio ne peuvent être captées, parcourt chaque jour plusieurs kilomètres à pieds – là où on peut capter la radio – pour écouter ces vies de saints. Qui parmi nous a tant de zèle ? Ne devons-nous pas, lorsque nous nous rendons à la Liturgie, nous trouver dans les mêmes dispositions que les myrophores qui couraient au Tombeau du Christ ?
Nous avons essayé ici, brièvement, d’insister sur le fait qu’il ne fallait pas percevoir la Liturgie d’une façon limitée, comme un office parmi d’autres, mais comme le Don de Dieu « pour la vie du monde ». Aussi, le Don que nous recevons ne doit pas s’arrêter à la sortie de l’église. Si nous avons communié aux Saints Mystères, nous devons nous efforcer à garder, le plus longtemps possible les énergies divines, que nous avons reçues. Dans tous les cas, nous devons nous souvenir que notre vie après la sortie de l’église, devra être « la liturgie après la Liturgie », comme le disent les Pères de l’Église. Donc, comme il est dit dans la Liturgie « ne cessons pas de rendre grâce à Dieu pour cette liturgie, qu’Il a daigné recevoir de nos mains, bien qu’Il fût assisté par des milliers d’archanges, de myriades d’anges, les Chérubins et les Séraphins aux six ailes, aux yeux innombrables, se tenant dans les hauteurs et ailés ».
Bernard Le Caro

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