Au sujet du livre du hiéromoine Grégoire : « La Divine Liturgie de saint Jean Chrysostome – Commentaires à la lumière des Pères de l’Église »1.
Lorsque des occidentaux demandèrent à un évêque russe, durant la période soviétique: « Vous, l’Église russe, que faites-vous ? » – ils attendaient une réponse dans le domaine social, sociétal ou autre – l’évêque a répondu simplement : « La Liturgie ». Mais quoi encore, lui demanda-t-on ? L’évêque répondit à nouveau : « La Liturgie ». On ne pouvait donner une meilleure réponse. La raison d’être de l’Église est précisément la Liturgie. Comme le dit l’évêque Athanase Jevtić, « Vraiment, l’Orthodoxie est la Liturgie ». Il ajoute : « là où il n’y a pas de Liturgie, il n’y a pas d’Église et il n’y a pas de salut pour la vie éternelle »2. L’évêque orthodoxe russe a donné la meilleure réponse à la question, la célébration de la Liturgie est la chose la plus grande – si l’on peut s’exprimer ainsi – qui existe dans le monde et dans l’histoire.Khomiakoff va jusqu’à dire : « Seul comprend l’Église, celui qui comprend la Liturgie ».
Cela dit, nous ne ferons pas ici une « analyse » de la sainte Liturgie, mais nous évoquerons plutôt, brièvement, certains aspects de la Liturgie auxquels souvent les fidèles ne prêtent pas, semble-t-il, suffisamment attention.
Le premier de ces aspects est que souvent, nous n’avons pas conscience de ce que représente la sainte Liturgie. Nous n’avons pas conscience du fait sur lequel insiste Saint Jean Chrysostome lui-même : dans la divine Liturgie « est accomplie la même Cène que celle à laquelle le Christ était assis. Cette cène eucharistique [que nous célébrons maintenant] n’est en rien différente de celle-ci »3. Saint Jean ajoute : l’église – c’est-à-dire ici l’édifice – est « le cénacle, où étaient réunis le Christ et ses disciples ». Dans cette église, l’Autel devient le Golgotha, comme le dit encore saint Jean Chrysostome. « Ce sacrifice, qui fut offert alors, est offert maintenant… Le mystère accompli à Pâques n'est en rien supérieur à celui que nous accomplissons en ce temps ; c'est un seul et même mystère, c'est toujours Pâques ». Donc, il faut avoir à l’esprit que dans la Liturgie, nous nous trouvons au cénacle avec le Christ et Ses disciples et que chaque Liturgie est une cérémonie pascale. Au demeurant, après avoir communié, le prêtre récite plusieurs hymnes de l’office Pascal, comme par exemple « Ayant contemplé la Résurrection du Christ ». C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on ne célèbre pas la Liturgie pendant les jours de semaine du Grand Carême.
Un deuxième aspect est que la Liturgie est souvent considérée dans un sens étroit, comme une sorte de spectacle auquel on assiste passivement, d’une certaine façon, elle est « l’affaire du prêtre ». C’est oublier l’étymologie du mot Leitourgia, à savoir l’œuvre du peuple. Ainsi, ce ne sont pas les prêtres seuls qui célèbrent, mais le peuple de Dieu les assiste. C’est pourquoi toutes les prières et tous les hymnes de la sainte Liturgie sont écrits de telle façon que l’on prenne conscience que ce n’est pas seulement le prêtre qui célèbre, mais tous les chrétiens rassemblés dans l’église. « Prions le Seigneur », « Soyons attentifs » dit le diacre ou le prêtre, car nous célébrons tous ensemble la sainte Liturgie4. Naturellement, c’est le prêtre qui accomplit le Mystère, il agit comme la main du Christ. C’est pourquoi saint Jean Chrysostome écrit : « Lorsque tu vois le prêtre te donner les Saints Mystères, ne pense pas que c’est le prêtre qui fait cela. Crois que la main qui s’étend [vers toi] est celle du Christ. Dans la divine Liturgie, « Le Père, le Fils et le Saint-Esprit accomplissent tout. Le prêtre prête sa langue et offre sa main» pour servir le grand Mystère, dit encore saint Jean Chrysostome. Par conséquent, « le prêtre n’est qu’un serviteur… C’est réellement cela, le sacerdoce n’est pas autre chose que le pouvoir d’accomplir la fonction des [mystères] sacrés » dit saint Nicolas Cabasilas.
Un troisième aspect important est que nous, fidèles, ne sommes pas les seuls à participer à la sainte Liturgie. En effet, les anges mêmes sont présents à la Liturgie. Cela est dit clairement dans la prière que récite le prêtre lors de la Petite Entrée : « Seigneur notre Dieu… fais qu’avec notre entrée se fasse aussi l’entrée des saints Anges qui, avec nous, concélèbrent et glorifient Ta bonté… ». Saint Jean Chrysostome écrit encore : « les puissances célestes occupent tout le sanctuaire et les saints et les anges collaborent avec nous dans la célébration de l’office». Ce n’est pas là une « théorie », c’est la réalité. À ce sujet, le père Grégoire cite le père Tykhon, un ascète russe du Mont Athos qu’il a lui-même connu et qui racontait : «Au moment de l’hymne des Chérubins, l’Ange gardien m’élève. Une demi-heure après, il me descend ». À la fin de cet état d’extase, le saint de Dieu réalisait qu’il se trouvait encore au cours de la divine Liturgie et qu’il devait continuer. Lorsqu’on lui demandait : « Père, qu’as-tu vu et entendu pendant cette demi-heure ? » Il répondait : « Les Chérubins et les Séraphins qui glorifient Dieu » Un autre grand spirituel, le père Jacques Tsalikis (+1991) disait : « Ah, Père, si vous voyiez ce qui se passe à l’heure de l’hymne des chérubins, pendant que le prêtre lit la prière attachée à cette hymne, vous quitteriez tous l’église ! Invisiblement les anges montent et descendent ; souvent je sens leurs ailes frôler mes épaules ! »5. Le père Macaire de Simonos Petras raconte que le père Ephrem de Katounakia6 alors qu’il ouvrait les portes royales du sanctuaire leur a dit : « Vous voyez les anges ? » Mais eux ne voyaient rien. En fait, il faut prendre conscience que le monde qui nous entoure est bien plus que ce qui tombe sous nos sens. En témoigne cet événement : lors de la distribution de pain aux moines nécessiteux devant les portes du monastère athonite de saint Pantéléimon, un jour de 1903, on fit une photographie. Lors du développement de celle-ci, on s’aperçut qu’une Femme (rappelons que celles-ci n’ont pas accès au Mont Athos) apparaissait, après avoir reçu le pain des mains d’un staretz, à l’instar des moines nécessiteux. Il s’agissait donc de la Mère de Dieu, présente invisiblement à l’œil humain lors de cet événement et que l’on voit sur le côté gauche de la photographie. Le plus étonnant c’est que les visages des moines étaient tournés ailleurs, ce qui montre qu’ils ne voyaient rien. L’objectif de l’appareil avait saisi ce que nous ne voyons pas…7
Maintenant, puisque nous avons parlé des anges, il faut souligner que, s’ils sont présents comme ministres et servants, seul le prêtre peut célébrer la divine Liturgie. Un hésychaste du Mont Athos a écrit : « Lorsque le prêtre pur et digne… entre dans le sanctuaire sacré pour célébrer la sainte Liturgie, il est entouré invisiblement par une grande foule d’anges incorporels et divins, qui le servent durant toute la sainte Liturgie avec beaucoup de révérence. Mais bien que les anges servent le prêtre durant la sainte Liturgie, ils ne peuvent la célébrer eux-mêmes sans prêtre… Ainsi, le prêtre ressemble à quelque grand officier de l’Empereur, tandis que les anges sont semblables à ses soldats et ses serviteurs ». Donc, on voit que le Seigneur a donné aux hommes un pouvoir qu’il n’a pas donné aux Anges mêmes. Et cela nous amène à parler de l’attitude que nous devons avoir à l’égard du prêtre. Souvent, nous voyons d’abord en lui un homme avec toutes ses faiblesses. Or, selon les paroles du père Grégoire, « le prêtre est le ministre du mystère du salut de l’homme. Par son ministère, l’homme se sépare du péché et est conduit à Dieu ». C’est pourquoi un auteur byzantin dit : « Celui qui aime le Christ, honorera et aimera le prêtre quel qu’il soit, car c’est par lui qu’il communie aux saints Mystères »8. Saint Côme d’Étolie, que l’on appelle égal-aux-apôtres et qui a parcouru à pied toute la Grèce au XVIIIe siècle pour prêcher, dit dans l’une de ses homélies : « Si je vois un prêtre et un ange, je saluerai d’abord le prêtre et ensuite l’ange»9.
Deux autres points semblent encore essentiels dans notre approche de la sainte Liturgie. Tout d’abord notre attitude avant la célébration de celle-ci. Rappelons les paroles du Christ Lui-même : Si donc tu présentes ton offrande à l’Autel, et que là tu te souviennes que ton frère à quelque chose contre toi, laisse là ton offrande devant l’Autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; puis viens présenter ton offrande » (Mt 5, 23-24). Saint Jean Chrysostome est émerveillé par l’amour du Christ : « Quelle grandeur de l’amour pour l’homme ! Le Christ considère que l’honneur qui Lui est offert est inférieur à l’amour envers notre prochain… Que mon adoration s’interrompe », dit le Christ, « afin que soit conservé l’amour envers ton frère ». Par ces paroles, le Seigneur veut nous montrer « qu’Il estime beaucoup l’amour et qu’Il le considère comme un sacrifice supérieur à tout autre. Sans ce sacrifice, Il n’accepte pas les autres ». Ainsi, le Christ nous enseigne que « la sainte Table ne reçoit point ceux qui ont de l’inimitié entre eux ». Une autre condition, au cours de la Liturgie elle-même est la paix de l’âme : En paix, prions le Seigneur. Le chemin qui mène à la divine Liturgie est la paix de l’âme. Sans elle, nous ne pouvons vivre la Liturgie, comme le dit saint Isaac le Syrien : « Sans la sérénité des pensées, l’intellect ne peut pénétrer dans le secret des mystères ». La participation réelle dans le Mystère eucharistique est analogue à notre sérénité intérieure, comme le dit encore saint Isaac : « Autant le cœur obtient la sérénité grâce à son éloignement du souvenir des choses extérieures, autant l’intellect devient capable de recevoir la connaissance et l’émerveillement grâce à la compréhension des pensées et des réalités divines ».
Maintenant, avant d’aborder le livre du père Grégoire lui-même, il convient encore d’évoquer spécifiquement la Liturgie de saint Jean Chrysostome. En regardant de plus près le texte de cette Liturgie, que l’on s’habitue à entendre sans parfois y prêter plus attention, on voit que c’est un texte qui est avant tout fondé dans la sainte Écriture. Je dirais que « Sola Scriptura » s’applique chez nous plutôt que chez les protestants. Les Pères prennent les textes scripturaires, les placent dans l’office et les explicitent ou les complètent à la Lumière du Saint-Esprit. Par exemple, saint Jean Chrysostome reprend le texte de saint Paul sur la sainte Cène et le complète. Il est dit dans le texte de l’Apôtre Paul : « le Seigneur Jésus, dans la nuit où Il fut livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit » (I Cor. 11, 23). Saint Jean Chrysostome ajoute dans la prière lue par le prêtre avant l’anamnèse, les paroles de l’institution : « La nuit où Il fut livré – ou plutôt se livra Lui-même – pour la vie du monde ». Donc, il ajoute, il précise « ou plutôt Il se livra ». Encore un exemple : peu de gens savent que les paroles suivant l’anamnèse « Nous T’offrons ce qui est à Toi, de ce qui est à Toi, en toutes choses et pour tout» se trouvent dans l’Ancien Testament, dans le premier livre des Chroniques, où Salomon s’écrie : « Seigneur notre Dieu, toutes les richesses que j'ai préparées pour bâtir un temple à Ton saint nom, viennent de Toi. Tout cela T’appartient. Tout est à Toi, et nous T’avons donné de ce qui T’appartient ». (I Chroniques, 29, 16, 14, version des Septante). Comme le dit un saint confesseur et liturgiste de l’Église russe, saint Athanase Sakharov, « Les saints praticiens de la prière ont connu par l’expérience comment obtenir le plus directement les fruits les plus salvifiques et les plus doux de la prière. Et l’Église a reçu et conservé ces paroles sacrées, dans lesquelles ils épanchaient leurs âmes à Dieu »10. Effectivement, il est nécessaire d’insister sur cela, nos textes liturgiques ne se sont pas faits « n’importe comment », auquel cas nous aurions droit de les modifier à notre guise. Tout y est pensé, c’est le fruit de la prière, de l’action de l’Esprit Saint. Sommes-nous conscients du fait que nous avons le bonheur de prier Dieu avec les paroles par lesquelles saint Jean Chrysostome priait lui-même ! Et jusqu’à l’ordo, il ne s’est pas créé fortuitement. Un exemple nous est donné dans l’ordination du clergé. Les ordinations des trois degrés du sacerdoce ont lieu pendant la sainte Liturgie, car tous les trois célèbrent ou servent le sacrement de l’Eucharistie. Cependant, et c’est ce qui mérite d’être relevé, le moment des trois ordinations diffère pendant la Liturgie selon la fonction que le clerc ordonné remplira : le diacre, puisqu’il a une fonction de service, est ordonné après la consécration des Dons. Le prêtre, puisqu’il célèbre la Liturgie, est ordonné avant la consécration des Dons. Enfin, l’évêque est ordonné avant la lecture de l’épître, car il entreprend l’enseignement de la Parole de Dieu et est placé dans l’ordre des saints apôtres11. Par conséquent, comme l’a dit récemment Jean-Claude Larchet, il ne faut pas imiter le Concile Vatican II qui a supprimé des anciens usages dont le sens avait disparu. Au contraire, il faut en chercher le sens, et il y a là de quoi s’enrichir spirituellement.
Dernière question que l’on peut se poser légitimement : mais la Liturgie a-t-elle été réellement composée par saint Jean Chrysostome ? À ce sujet, l’archevêque Georges Wagner, de bienheureuse mémoire, avait également recherché dans les différentes œuvres de saint Jean Chrysostome des citations qui ont été reprises dans la Liturgie, ce qui prouve que celle-ci est effectivement l’œuvre de son auteur. De l’étude de l’œuvre du saint, il ressort en conclusion, dit l’archevêque Georges, que « le noyau central du formulaire de la divine Liturgie est constitué par une série de prières qui nous ont été essentiellement transmises comme saint Jean Chrysostome les a prononcées, en tant qu’évêque de Constantinople ».Tant le contenu que le style, témoignent que les prières appartiennent à ce saint Père de l’Église[12].
(à suivre)
Bernard Le Caro

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