Ajouté le: 8 Novembre 2009 L'heure: 15:14

Saint Sava et la naissance de l’Église Serbe

L’Église des Serbes a joué un rôle particulièrement important pendant la dernière période byzantine, quand elle commença à s’affirmer dans le contexte nouveau créé après la conquête de Constantinople par les croisés en 1204. L’Église autocéphale de Serbie est née en même temps que l’État médiéval serbe grâce à l’œuvre commune de plusieurs personnages providentiels, qui, par leur action inspirée pendant une période de grands bouleversements, ont retourné la situation en faveur de l’obtention de l’indépendance et de la sauvegarde de l’orthodoxie.

Saint Sava et la naissance de l’Église Serbe

Le prince Stéphane et son fils Sava : les deux grands saints de la Serbie

Le premier de ces personnages a été Stéphane Némanja, le fondateur de la dynastie des Némanides, prince de la Raška, territoire qui a constitué le noyau de l’État serbe médiéval. Le fils cadet du prince, appelé Raštko, alors qu’il avait seulement 18 ans, a quitté secrètement la cour de son père pour aller au Mont Athos, où il s’est fait moine sous le nom de Sava au monastère russe Pantéléimon. Après avoir tenté de faire revenir son fils, le vieux prince Némanja, grand homme d’État et guerrier, finit par renoncer lui-même au trône en 1196 pour suivre les traces de Sava. Devenu d’abord moine sous le nom de Siméon au monastère serbe de Studenica, qu’il avait lui-même fondé, il prit ensuite le chemin de la Sainte Montagne. Le père et le fils contribuèrent ensemble à la fondation d’un grand monastère, Chilandar, qui va devenir un centre de la culture et de la spiritualité serbe et slave en général. Comme moine, le vieux prince a mené une vie sainte, après sa mort son corps se faisant source d’huile sainte (il reste jusqu’à aujourd’hui un des saints les plus vénérés en Serbie). Comprenant l’importance de saint Siméon pour le peuple serbe, son fils Sava, à son retour en Serbie en 1207, ramena son saint corps au monastère de Studenica, devenu depuis un lieu sacré de pèlerinage pour tous les Serbes.

II. La naissance de l’Église serbe autocéphale

Avec cet événement commence l’oeuvre historique de Sava, qui sera vénéré comme saint Sava, une des personnalités les plus marquantes du XIIIe siècle, tant pour l’État et l’Église serbes que pour toute l’Église orthodoxe. A son retour dans le pays, devenu higoumène du monastère de Studenica, saint Sava œuvra d’abord pour la réconciliation entre ses deux frères rivaux, les princes Stéphane et Vukan. Le prince Vukan s’était allié avec le roi de Hongrie et avait accepté l’autorité du pape, dans le contexte où le pape avait gagné beaucoup de terrain dans les Balkans, grâce aux avancées des croisés sur l’Empire byzantin. En revanche, Stéphane, le successeur légitime du vieux prince Némanja, avait reçu de Constantinople le haut titre de sébastocrator et avait pris en mariage Eudoxia, la fille de l’empereur Alexis III Ange. Sous la pression de son frère catholique et de ses alliés, le prince Stéphane fut contraint de répudier son épouse byzantine et de se marier avec une nièce du grand doge de Venise Dandolo, un des acteurs principaux de la prise de Constantinople en 1204. Encerclés, Stéphane et Sava écrivirent au pape Honorius III pour demander la couronne royale de ses mains, ce qui signifiait une reconnaissance politique au sein de la chrétienté occidentale. Pensant obtenir une victoire religieuse, le pape envoya immédiatement un cardinal pour couronner Stéphane avec le titre de roi « premier couronné » des Serbes. Mais ses attentes furent bientôt déçues : le prince Stéphane et saint Sava n’envisageaient nullement une conversion au catholicisme, mais visaient simplement une relation politique sereine avec le siège de Rome en tant que puissance dominante après la défaite de Byzance. Ils consolidèrent tous deux l’orthodoxie à l’intérieur du jeune État serbe, avec l’appui du Mont Athos. Cette double attitude vis-à-vis de Rome ne surprend pas dans le contexte de l’époque, quand l’Église orthodoxe était devenue prisonnière des croisés latins et luttait pour sa propre survie.

Le pas suivant dans l’œuvre diplomatique de saint Sava fut d’obtenir pour l’Église serbe l’autocéphalie, octroyée par l’empereur byzantin installé à Nicée, Théodore Ier Lascaris, et par le patriarche Manuel. Ses efforts finirent par porter leurs fruits en 1219 : il obtint le titre d’ « archevêque autocéphale » de l’Eglise serbe. Il s’agissait d’une grande réussite, car l’archevêché serbe bénéficiait d’une totale indépendance vis-à-vis du patriarche de Constantinople (transféré à Nicée) et exerçait son autorité sur tous les évêques du pays. En fait ce titre équivalait à celui de patriarche.

Il restait à résoudre une difficulté canonique liée à la situation inédite crée après la prise de Constantinople par les croisés en 1204. Dans le contexte de désintégration de l’Empire byzantin après cette date, plusieurs successeurs se disputaient la légitimité impériale. Le premier d’entre eux, Théodore Lascaris, le gendre de l’empereur Alexis III Ange, soutenu par une grande partie des élites et du clergé de Constantinople en exil, s’était installé dans la cité de Nicée, où il s’était fait couronner empereur. Egalement de souche impériale, Michel et puis Théodore Ange avaient réussi à constituer un pouvoir autonome (despotat) dans la région grecque de l’Epire, revendiquant eux aussi la légitimité. L’évêché serbe de Raška dépendait de l’Archevêché d’Ohrid, dont l’archevêque Démétrios s’était allié au despote de l’Epire Théodore Ange. Or, l’archevêque d’Ohrid contesta la canonicité du nouvel archevêché des Serbes au motif qu’il n’avait pas été consulté et que les autorités byzantines de Nicée n’étaient pas légitimes. Mais l’intuition de saint Sava s’avéra juste, car l’évolution des événements fut favorable à l’empereur et au Patriarcat de Nicée, ces derniers consolidant leur position justement par la démarche de reconnaissance des Églises autocéphales des peuples des Balkans (en 1235 sera reconnu aussi le Patriarcat bulgare de Trnovo, qui existait déjà de facto).

Considérant avoir accompli sa mission comme hiérarque, en 1234 saint Sava se retira de son siège. Après sa mort en 1236 à Trnovo, son corps fut ramené dans le pays et grandement vénéré au monastère serbe de Mileševa1.

III. La reconnaissance du Patriarcat serbe et la conquête ottomane

La Serbie s’étendit en Macédoine et au nord de la Grèce sous Stéphane Miliutin (1282-1321) et surtout sous le grand Stéphane Douchan (1331-1355). Ce dernier, dominant l’entière péninsule balkanique, nourrissait le rêve d’être couronné empereur à Constantinople, tout comme le tsar Siméon des Bulgares au Xe  siècle. Élevant l’archevêché serbe de Péc au rang de « Patriarcat des Serbes et des Grecs », il se fit couronner empereur en 1346 par le nouveau patriarche Joannice, événement qui a marqué l’apogée de l’histoire médiévale serbe. Ce Patriarcat fut tout de même contesté par Constantinople, qui finira plus tard par lever l’anathème au temps du patriarche hésychaste Philothée ; celui-ci reconnut Sava IV comme patriarche de la Serbie.

Après la mort du tsar Douchan, l’empire fondé par lui se divisa en plusieurs principautés. De plus en plus menacée par l’avancée turque, l’autonomie politique des Serbes prit fin à la fameuse bataille de Kosovo Polje (1389), à la suite de laquelle le sultan Bajazet exécuta le prince Lazare et les nobles serbes, honorés encore de nos jours comme héros martyrs. A l’époque du sultan Soliman le Magnifique, le Patriarcat serbe de Péc fut reconstitué (1557) ce qui lui permit de jouer un rôle crucial dans la préservation de l’identité du peuple serbe. En raison de son implication dans plusieurs révoltes contre le pouvoir ottoman, il fut supprimé en 1766, et l’Église des Serbes fut dirigée par des hiérarques grecs envoyés par Constantinople. Une grande partie du clergé serbe émigra au nord, dans l’Empire des Habsbourgs, où a fonctionné la Métropole de Karlowitz, qui joua un rôle important pour l’histoire des Roumains de Transylvanie. Enfin, au XIXe siècle, après l’obtention de l’indépendance de la Serbie, l’autocéphalie de l’Église serbe sera à nouveau reconnue en 1879 et le Patriarcat serbe renaîtra en 1920.

Ioana Georgescu Tănase

Bibliographie :

1. Jean Meyendorff, Aristeides Papadakis, L’Orient chrétien et l’essor de la papauté, Paris, Cerf, 2001
2. Stelian Brezeanu, Imperiu universal şi monarhie naţională în Europa creştină, Bucureşti, Meronia, 2005

Notes :

1. Plus tard, en 1595, l’Église serbe a subi une inestimable perte lors de la profanation et la mise au feu des reliques de saint Sava par les autorités ottomanes, en signe de représailles.

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