publicat in Parole du métropolite Séraphin pe 1 Novembre 2022, 14:46
Le Saint Synode de l’Église Orthodoxe Roumaine nous propose de méditer cette année en particulier sur l’importance de la prière dans la vie de l’Église et du chrétien, une thématique d’une permanente actualité, parce que de la qualité de la prière dépend notre progrès spirituel. Personne ne peut connaître Dieu et ne peut avoir une relation intime avec lui s’il ne prie pas. Seule la prière nous unit à Dieu, qui se cache dans le cœur de l’homme et dans la profondeur de toutes les existences. Celui qui réussit à entrer dans son cœur fait l’expérience de Dieu comme amour humble et rempli de miséricorde pour toute la création. Petit à petit, le cœur de l’homme qui prie s’embrase de l’amour de Dieu et embrasse tous les hommes et toute la création. C’est ainsi que se rétablit en nous l’unité ontologique primordiale, recréée dans la nature humaine du Christ Sauveur, « Adam total », « Homme universel », qui a récapitulé en Lui toute l’humanité et toute la création.
La spiritualité orthodoxe est par excellence une spiritualité mystique, une spiritualité du cœur, car le cœur est le centre de toutes les puissances (énergies) physiques et psychiques qui traversent l’être de l’homme. L’esprit ou la pensée est aussi une énergie du cœur. De même, c’est dans le cœur que siège la grâce reçue au baptême, à savoir Dieu-même dans la Sainte Trinité. Mais combien est-il difficile de pénétrer dans le cœur et prier d’une manière pure, avec une prière dépourvue de pensées étrangères, pour arriver à sentir son cœur, comme dit Saint Diadoque de Photicée : « sentir son cœur signifie sentir Dieu » !
Dans la tradition chrétienne, les moines en particulier ont été ceux qui ont suivi l’appel du Sauveur vers la perfection : « soyez donc parfaits comme votre Père est parfait » (Saint Matthieu 5, 48), une perfection qu’ils ont vue dans la prière incessante, considérée comme la bonne part, « la seule chose nécessaire » (Saint Luc 10, 42) ou comme « le but même de la perfection ». Dans ce sens, Saint Jean Cassien dit : « Le but de toute perfection est que l’esprit, libéré de tout lien charnel, s’élève quotidiennement vers les choses spirituelles, jusqu’à ce que toute la vie et tout battement du cœur deviennent une prière incessante. » (Dialogues spirituels, X, VII). C’est ainsi que les moines se sont rendu compte que pour arriver à la prière incessante ils doivent répéter sans cesse des prières brèves, pour que l’esprit ne se dissipe pas. On est arrivé ainsi petit à petit à la Prière de Jésus : « Seigneur, Jésus Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi, pécheur ». Celle-ci, répétée sans cesse, avec l’attention nécessaire, a le don d’arrêter la dispersion de l’esprit dans les choses extérieures pour descendre dans le cœur et s’unir avec lui.
Mais au-delà de l’attention nécessaire à la prière ou la garde de l’esprit contre les pensées étrangères on a aussi besoin de l’absence des soucis. Évagre le Pontique dit : « Tu ne pourras avoir une prière pure tant que tu es mélangé aux choses matérielles et troublé par des soucis incessants. Car la prière est l’abandon des pensées. » (Philocalie roumaine I, p. 84). En même temps, on a besoin d’un cadre propice à la prière, à savoir de tranquillité ou d’hésychie. Une hésychie extérieure, qui nous aide à obtenir l’hésychie intérieure ou la paix du cœur. Le Sauveur nous enseigne : « Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie dans le secret... » (Saint Matthieu 6, 6). Entrer dans sa chambre, à savoir dans son cœur, et oublier tout ce qui se trouve à l’extérieur ! La garde des pensées ou de l’esprit, le détachement des soucis matériels et la prière incessante, afin d’arriver à la paix du cœur, ce sont les composantes fondamentales de la tradition hésychaste, le cœur de la spiritualité orthodoxe. Sur ces thèmes, les moines ont écrit le long des siècles une riche littérature hésychaste. Saint Nicodème l’Aghiorite a publié, en 1782, un recueil de ces écrits qu’il a intitulé la Philocalie. Mais comment est-on arrivé à la publication de la Philocalie ?
Au XVIIIe siècle, la tradition hésychaste a connu une période de crise : en Russie, Pierre le Grand et Catherine II ont imposé de sévères restrictions au monachisme, et au Mont Athos, soumis aux Ottomans, la vie spirituelle avait connu une telle déchéance que les moines ne connaissaient plus les écrits anciens concernant l’hésychasme et la pratique de la prière de Jésus. Il a fallu qu’un jeune homme s’y rende, embrasé par la nostalgie d’une vie spirituelle profonde, pour que l’intérêt pour les écrits hésychastes, cachés dans les grandes bibliothèques des monastères, soit rallumé. Ce jeune homme n’était autre que l’humble novice Platon Velitchkovski, né à Poltava, dans une famille de prêtres avec 12 enfants. Celui-ci, après avoir fait ses études à l’Académie de Kiev, est parti en 1742, vers les Principautés Roumaines, à la recherche d’un père spirituel avancé, qu’il a trouvé dans la personne de son co-national Basile, de Poiana Mărului, à côté de Buzău. Quatre ans plus tard, il est parti au Mont Athos, où il sera tonsuré comme moine avec le nom de Païssy , par son père spirituel Basile lui-même, qui s’y était rendu pour l’occasion. À l’Athos, Païssy , ne trouvant pas de père spirituel expérimenté, s’est intéressé aux écrits hésychastes, qu’il a commencé à étudier, à corriger ou à traduire en slavon et en roumain, avec les moines de nationalités diverses réunis autour de lui, dont certains étaient de bons connaisseurs du grec et du slavon. C’est ainsi que s’est formée autour du starets Païssy une véritable école philologique, continuée sur un plan supérieur, après son retour avec sa communauté en Moldavie, en 1763, dans les monastères de Dragomirna et de Neamț.
Après le départ du starets Païssy , arrive au Mont Athos le futur auteur de la Philocalie, Nicodème l’Aghiorite, qui, apprenant la renommée de Païssy , se décide à partir à sa recherche, pour devenir moine dans sa communauté. Mais Dieu l’a fait revenir sur ses pas car l’embarcation sur laquelle il était est tombée en panne.
Inspiré par l’œuvre commencée par Païssy , Nicodème, qui était très cultivé, se propose de réunir les écrits anciens portant sur l’hésychasme, qu’il publie à Venise, en 1782, dans un livre intitulé de manière suggestive la Philocalie, « amour de la beauté ». À l’époque, le starets Païssy se trouvait au monastère de Neamț, avec sa communauté, qui comptait déjà plus d’un millier de moines : Roumains, Russes, Serbes, Grecs et Bulgares, après être passé par les monastères de Dragomirna (fermé par les Autrichiens en 1775) et Secu. La communauté païssienne vivait selon les principes les plus stricts de la vie monacale, avec un règlement propre, approuvé par la Métropolite de la Moldavie : pauvreté absolue, virginité, obéissance inconditionnelle, participation à tous les offices et aux travaux manuels, durant lesquels chaque moine devait prononcer sans cesse la prière de Jésus, confession des pensées chaque soir aux pères spirituels institués par le starets, et confession hebdomadaire. Ceux qui connaissaient des langues étrangères aidaient le starets avec les traductions ou la correction des écrits philocaliques. C’est ainsi que la Philocalie a été traduite en slavon et publiée en 1793, à Saint-Petersbourg, sous le titre de Dobrotoliubie, suivie bientôt par une traduction en russe. Pour le roumain, des écrits d’auteurs ascétiques ont été réunis dans un volume dès 1767, lorsque la communauté païssienne se trouvait à Dragomirna, et plus tard, après la mort du starets, dans un autre volume, de 1004 pages, intitulé justement la Philocalie, mais qui est resté inédit. Après 1807, lorsque le monastère de Neamț a acquis sa propre imprimerie, ces écrits, comme d’autres, ont été publiés non seulement à Neamț, mais aussi à Bucarest, Iași, Râmnic et Buzău.
Saint Païssy s’est avéré être un grand novateur du monachisme, sur ses bases traditionnelles, introduisant dans la vie de la communauté l’esprit hésychaste, à savoir la garde de l’esprit contre les mauvaises pensées, l’hésychie et la prière incessante. Dans ses propres écrits, Les voies de la vie monacale et Six chapitres sur la prière du cœur, Païssy fait l’apologie de la vie dans la tranquillité et la prière de Jésus. Après la mort du starets Païssy , ses disciples ont pris le nom de « païssiens » et ont répandu partout son esprit novateur. En Russie, l’esprit païssien a pénétré la majorité des monastères, dont le plus célèbre est celui d’Optino, avec ses grands starets. Dans le même esprit païssien s’est formé aussi Saint Séraphin de Sarov, tout comme l’auteur du célèbre récit Le pèlerin russe. Dans les Principautés Roumaines également, le païssianisme s’est répandu partout, «même dans l’organisation épiscopale de l’Église et dans la littérature ecclésiale», comme l’écrit l’historien roumain Nicolae Iorga. Parmi ses représentants principaux nous rappelons seulement Saint Joseph de Văratec, Saint Grégoire le Didascale, métropolite de la Valachie, et Saint Georges de Cernica et Căldărușani, disciples directs de Saint Païssy, mais aussi le métropolite Benjamin Costachi, de la Moldavie, « le représentant le plus important du païssianisme moldave ».
L’esprit païssien reste à jamais une source d’inspiration, tant pour les moines que pour les laïcs, car nous tendons tous vers la paix du cœur, que nous ne pouvons acquérir autrement que par l’effort constant de prier toujours avec l’attention concentrée dans le cœur. La prière personnelle quotidienne, surtout la prière de Jésus, a le don de rassembler notre esprit des choses extérieures et de le diriger vers le cœur. C’est ainsi que la prière communautaire dans l’église, à commencer par la Divine Liturgie, va gagner en qualité, à savoir nous allons pouvoir plus facilement l’intérioriser. L’idéal serait que toute la prière et tous les chants de l’église soient intériorisés, pénètrent dans le cœur, pour que nous puissions nous en réjouir.
† Métropolite Séraphin