publicat in Homélies et sermons pe 8 Mars 2022, 16:01
La nostalgie de l’homme est celle du Paradis, c’est-à-dire de sa condition première, de son originelle beauté. Il ne cherche rien d’autre dans l’art, dans la fête, dans la passion d’amour où l’homme et la femme poursuivent une impossible fusion, dans les rites de « retour au Paradis » des religions archaïques, sans doute aussi dans les mystiques d’absorption de l’Asie. Car le Paradis reste à la fois présent et inaccessible au cœur des choses, au cœur de l’homme. Par sa véritable « nature », celui-ci s’enracine en Dieu : « Tel le potier pétrissant l’argile / tu m’as donné, mon Créateur, chair et os, souffle et vie »1. « Alors le Seigneur Dieu modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines un souffle de vie et l’homme devint un vivant » (Genèse 2, 7). L’existence même de l’homme est portée par le souffle divin. L’homme a été créé à « l’image et à la ressemblance » de Dieu (Genèse 1, 26), c’est-à-dire, précisent les Pères, comme une image dynamique, une vocation qui doit s’accomplir en ressemblance : participation à la vie divine au sein d’une relation de foi et d’amour avec le Dieu vivant.
L’homme n’est donc véritablement homme que s’il assume librement sa condition « iconique »2. Par là même, il est entraîné dans la Communion trinitaire et devient lui aussi, par rapport à son prochain, un être de communion. Adam, au Paradis, découvre sa « consubstantialité » avec Ève : « Celle-ci est l’os de mes os et la chair de ma chair » (Genèse 2, 23). Simultanément, il « nomme » les créatures vivantes (Genèse 2, 19-20), décelant leurs essences spirituelles, donnant parole et conscience à leur muette célébration. Il est destiné à exercer un sacerdoce cosmique en transfigurant l’univers, en le transformant en « eucharistie ». Si le processus créateur consiste en séparations successives, il appartient à l’homme d’opérer les synthèses correspondantes qui permettent la réintégration de tout le créé dans le Royaume (cf. Maxime le Confesseur, Ambigua, PG 91, 1305-1308). La gloire cosmique unie à la gloire de Dieu habille Adam et Ève « nus » au Paradis, c’est-à-dire offerts de tout leur être à la « brise du jour » inséparable du Souffle et de la présence de Dieu (Genèse 3, 8). Le Grand Canon évoque « le vêtement de beauté que le Créateur lui-même m’avait tissé »3, vêtement indiscernable d’une « tunique de chair »4 translucide à la gloire...
Or cette plénitude s’est voilée. Une déviance fondamentale s’est produite, qui ne cesse de se répéter. Soloviev a bien montré comment ce choix originel d’Adam comme « âme du monde » a entraîné l’apparition d’une matière puis d’une vie extérieures à la gloire, où Dieu intervient par l’évolution jusqu’à ce que l’homme puisse à nouveau s’y inscrire mais désormais dans un univers d’extériorité, où la vie est inextricablement mêlée à la mort.
Le canon d’André de Crète reprend, avec toute la patristique grecque, le thème de 1’« imitation » : « J’ai suivi dans l’errance nos premiers parents et comme Adam je suis dépouillé de la grâce divine, / j’ai perdu le Royaume et sa joie sans fin »5. Cette mimésis est une sorte d’identification, comme si le choix d’Adam, être à la fois personnel et collectif, était devenu coextensif à l’espèce humaine, à toute la durée de l’histoire (ce qu’on pourrait somme toute exprimer en recourant à la notion einsteinienne de l’espace-temps). L’âme reprend sans cesse l’attitude de la première Ève : « Au lieu de l’Ève de jadis / une Ève spirituelle se lève en moi »6. « Hélas, âme triste, pourquoi as-tu imité la première Ève ? / C’est ton propre regard, ton regard avide qui t’a blessée. / Tu as tendu la main vers l’arbre, / tu as désiré et mangé le fruit et connu l’amertume »7. La déviance, c’est l’établissement d’un lien de possession réciproque entre l’âme et le créé, en dehors de Dieu, dans le rejet de sa présence. Au lieu d’une relation de communion avec l’arbre du monde ruisselant de la gloire divine, l’âme s’est laissé « fasciner » par « la beauté de l’arbre »8, elle a voulu capter à son profit l’existence universelle, succombant à « la convoitise qui se pare de douceur et savoure toujours la nourriture amère »9. La ruse du diable, dit Maxime le Confesseur (Ep. 2, PG 91, 396-397), fut – et reste – de détourner de Dieu l’intelligence de l’homme en la fixant prématurément sur les choses sensibles que l’homme ordonne à lui-même, usurpateur et non plus roi-prêtre de l’univers, au lieu de déchiffrer en elles les logoï, les essences spirituelles, de les exprimer, et de « cultiver » ainsi le jardin du monde en épanouissant sa beauté. Le Grand Canon met en parallèle la transgression d’Adam rejeté de l’Éden [pour n’être pas immortalisé dans un état de séparation qui serait devenu un enfer sans remède), et le destin de chaque homme, mon destin, à « moi qui ne cesse de bafouer tes paroles de vie »10.
Ainsi arrivons-nous à l’affirmation fondamentale du Grand Canon, acquis définitif pour la « théologie de la chute » : « Je suis devenu ma propre idole », « je me suis fait auto-idolâtre »11. La déviance première et permanente est donc une « auto-idôlatrie », inséparablement personnelle et collective (si l’on se souvient que, pour les Pères, « ce monde » est un réseau magique de « passions », c’est-à-dire d’illusions et d’idolâtries collectives). La déviance première et permanente est séparation d’avec Dieu, refus par l’homme de sa nature « iconique ». Cette rupture donne une consistance paradoxale au « néant » dont l’homme est tiré, troue de néant la création toute bonne, morcelle la « nature » humaine, l’humanité « consubstantielle » du projet divin, en autonomies individuelles qui s’opposent ou cherchent à fusionner, remplacent la communion par la guerre ou la possession. Chacune des individualités prétend à se diviniser par elle-même ou à se fondre dans une collectivité idolâtrique (et idolâtrée). « Vous serez comme des dieux », a dit le serpent (Genèse 3, 5). Pour reprendre l’analyse de Paul Florensky dans sa Lettre sur le péché, celui-ci consiste à s’enfermer dans sa propre identité, dans le refus de toute relation bonne à l’autre, « c’est-à-dire à Dieu et à tout le créé » ; « c’est donc la concentration sur soi sans issue hors de soi » (La colonne et le fondement de la vérité, trad. Andronikof, Lausanne, 1975, p. 121). Par là même l’individu se durcit et se désagrège, c’est à la fois la « dureté du cœur » et le jeu de miroirs du narcissisme. Assailli par la mort, il projette son angoisse sur l’autre, qu’il possède jusqu’à le tuer. Séparation d’avec Dieu, la déviance première devient ainsi meurtre de l’autre et finalement, dans l’échec inévitable de 1’« auto-déification », haine de soi, jusqu’au suicide. « Dans les pas de Caïn j’ai mis mes pas, / je suis devenu meurtrier, je l’ai choisi, / et ainsi j’ai tué mon âme. / Car j’ai vécu selon la mort / dans la perversité de mes actions »12.
Olivier Clément,
Le chant des larmes - essai sur le repentir, DDB, 2011