De la sainte veille

publicat in Hymnographie et philocalie pe 10 Janvier 2022, 10:34

Jésus aimait prier la nuit, dans la solitude. « Veillez et priez » dit-il à ses disciples1. Depuis les origines du christianisme les chrétiens ont pratiqué la veille, aussi bien en commun, dans la liturgie, que dans l’ascèse personnelle. « Soyez donc vigilants, car vous ne savez pas quand le Maître de maison reviendra, tard le soir, ou au milieu de la nuit, au chant du coq ou à l’aube [moments qui ont fixé la prière nocturne des moines]. S’il vient à l’improviste, qu’il ne vous trouve pas endormis. Et ce que je vous dis, je le dis à tous : Veillez »2. Jésus viendra sans prévenir, comme un voleur dans la nuit3. La veille est donc l’attente de l’Époux, selon la parabole des dix vierges que le Grand Canon4 évoque à plusieurs reprises et qui surgira avec tant de force au début de la Semaine sainte :

Voici que vient l’Époux au milieu de la nuit.
Heureux le serviteur qu’il trouvera vigilant.
Malheureux celui qu’il trouvera dans la torpeur.
Ah ! mon âme, ne te laisse pas vaincre par le sommeil,
à la mort tu serais livrée, hors du Royaume rejetée.
Mais éveille-toi et dis : Saint, saint, saint es-tu, ô Dieu !
Par la Mère de Dieu aie pitié de nous5.

Le sommeil symbolise un état spirituel d’insensibilité, d’inconscience, d’« oubli ». La vigilance nous éveille à la présence de Celui « qui était, qui est et qui vient »6. La veille au sens concret témoigne que le temps, si pesant et obscur soit-il, est désormais poreux à l’éternité. Au cœur des ténèbres, elle actualise la lumière de Pâques. La veille est donc une attitude pascale et, par là-même, eschatologique. Elle anticipe maintenant la lumière du Huitième Jour, déjà présente dans l’eucharistie. Par elle, « l’étoile du matin se lève dans les cœurs »7. Les anges, dans les langues sémitiques, sont appelés « veil­leurs ». Les moines surtout participent à cette fonction angélique, ils assument et consument mystérieusement tout le sommeil spirituel du monde. Le « neptique »8 pratique la « garde du cœur » : il écarte la nuit des passions, des fantasmes, de la banalité quasi somnambulique, pour laisser le soleil christique du cœur, véritable « soleil de minuit », atteindre et illuminer la conscience.

O mon âme, mon âme, lève-toi, ne dors plus.
La fin approche, tu seras confondue.
Réveille-toi, pour que le Christ Dieu te fasse miséricorde,
lui qui est partout présent et qui remplit tout9

Olivier Clément,
Le chant des larmes - Essai sur le repentir – Chapitre 7 L’ascèse – Ed. DDB

Notes :


1. Mt 26, 41.
2. Mc 13, 35-37.
3. Mt 22, 44.
4. Il s’agit du Grand Canon de Saint André de Crète.
5. Tropaire du Grand Lundi.
6. Apoc 1, 8.
7. 2 Pierre 1, 19.
8. Nepsis signifie éveil, vigilance.
9. Kondakion du Grand Canon de Saint André de Crète.