publicat in Parole d'ancien pe 12 Mars 2021, 12:49
Ceux qui ont la bénédiction d’être en bonne santé et qui peuvent s’abstenir de nourriture pendant quelques semaines parviennent à un état de béatitude. Les passions sont calmées. Un sentiment vivant de paix et de présence de Dieu accompagne la prière ; c’est un malheur qu’aujourd’hui nous soyons souvent privé de cette endurance.
Archimandrite Sophrony, De Vie et de l’Esprit
Un ancien a dit : Qui maîtrise le ventre pourra maîtriser l’inpureté et la langue.
Un ancien s’imposa de ne pas boire durant quarante jours. Au plus fort de la chaleur, il lavait sa cruche, la remplissait d’eau et la suspendait devant lui. Les frères lui demandant pourquoi il faisait cela, il répondit: Afin que je souffre davantage lorsque j’ai soif et que je reçoive de Dieu une récompense plus grande.
Un ancien a dit : Pour nourir un pauvre il est bon aussi de jeûner.
Un ancien dit encore : Délectons-nous des paroles divines et faisons une fête des récits des saints pères sans nous délecter dans les plaisirs du ventre mais en nous réjouissant spirituellement.
Apophtegmes des Pères du désert
Le jeûne est lié pour nous, comme il le fut pour Jésus, à la grande tentation, la tentation des derniers temps, antéchristique, « aux jours où l’Epoux nous sera enlevé »1. Le jeûne signifie l’attente de l’Epoux. Celui qui jeûne revêt le Christ humilié afin de pouvoir plus consciemment revêtir le Christ glorifié lorsque viendra la joie pascale, eucharistique, où s’anticipe la transfiguration ultime. Et cette joie reflue sur le jeûne, le Carême est un « festin lumineux »2. L’homme nourri de toute parole qui sort de la bouche de Dieu, retrouve par le jeûne une nourriture semblable à celle d’Adam au Paradis3. Le jeûne modifiant le rapport de l’homme à Dieu, modifie celui de l’âme et de corps, celui aussi de l’humanité avec le cosmos.
L’abstinence de la nourriture sanguine, de la chair des animaux à sang chaud, nous rappelle notre véritable vocation, qui est de vivifier la terre. « Tuer tous les êtres vivants et surtout ceux dont la vie a atteint le plus de force et de tension – ce qui est le cas des animaux à sang chaud – est en contraste frappant avec cette vocation »4. Le jeûne tend donc à rétablir l’ordre de nos relations avec la nature extérieure. Pour résumer ainsi le sens du jeûne physique : « Ne nourris pas ta sensualité ; mets un terme à ces meurtres et suicides auxquels conduit inévitablement la recherche des jouissances sensibles ; purifie et régénère ton propre corps, pour te préparer à la transfiguration du corps universel »5.
Par le jeûne, l’homme dépasse partiellement la dialectique du plaisir et de la douleur, de la faim et du rassasiement, il libère le désir du besoin enfermé dans ce monde, pour le transformer en désir de Dieu. « Le jeûne met l’homme en état de vivre dans son être propre la faim profonde de toute la création, faim que l’Esprit seul peut rassasier. Car c’est l’Esprit qui confère toujours force et finalité au jeûne et à la prière, Lui qui les exauce l’un et l’autre, sans mesure, bien au-delà de tout besoin et de tout désir »6.
Olivier Clément, Le Chant des larmes