Pâques… et la pandémie

publicat in Varia pe 18 Avril 2020, 20:54

Il est difficile de chanter « le Christ est ressuscité ! » pour la plupart d’entre nous. Même si nous avons été épargnés par le fléau en notre corps, nous ne pouvons ignorer les milliers de victimes parties pour la plupart, brutalement, sans préparation ni surtout, les prières de l’Église. Mais en premier lieu, notre voix est retenue dans sa proclamation de la victoire pascale face au deuil de ceux qui restent : ils n’ont pu revoir leurs chers défunts ni même les accompagner pour un dernier adieu au cimetière, tant la contagion reste redoutable et redoutée. Comment ne pas pleurer avec eux ?

Que notre Christ ressuscité nous le pardonne. Il sait notre difficulté à croire – à assimiler par le cœur – Sa Résurrection après la Croix. À ce propos, je me souviens de la lettre d’un ami au temps pascal, exaspéré par la répétition de cette salutation, qu’il vivait comme mécanique… Les Apôtres eux-mêmes ne pouvaient y croire. Le Christ reproche aux compagnons d’Emmaüs d’être « Sans intelligence, lents à comprendre … ».1 Et pourtant Il les avait dûment avertis. Ils avaient vécu à Ses côtés, et mangé cette dernière Pâques avec Lui Qui la célébrait pour la première fois comme Communion à Son Corps et à Son Sang ! Trois d’entre eux avaient eu le privilège de Le voir transfiguré au Mont Tabor… Alors, combien plus nous-mêmes, après plus de deux mille ans, même si notre foi en Lui devrait justement en être fortifiée. Car, hélas, tout en étant baptisés et même pratiquants, ne nous sentons-nous pas comme des incroyants face aux divers fléaux qui ne cessent de frapper la planète ces derniers temps ? Notre Foi est passée par leur feu. Un Saint contemporain2 ne disait-il pas que la mesure du Christianisme n’avait pas encore été vécue ? C’est l’occasion de s’y atteler, et même la seule chose à faire dans le constat de notre impuissance totale.

Bien sûr, il y a ce cortège de cercueils et ces employés masqués des pompes funèbres qui ne peuvent risquer d’habiller les défunts et les enterrent à la sauvette ou les livrent à la crémation faute de places dans les cimetières débordés. Le Royaume de la mort et de la désolation semblent dominer. C’est là que les textes du Triode, ceux qui annoncent la résurrection de Lazare, prennent tout leur sens concret, mis en relief par la réalité dans sa cruauté ou crudité… :

« (…) Tu as dit (Seigneur) : l’Ami Lazare est déjà mort, on vient de le mettre au tombeau. Je m’en réjouis pour vous, ô mes Amis, pour que vous sachiez que Je connais tout étant Dieu sans changement, même si Je suis homme visible. Allons à présent le vivifier, afin que la mort ressente cette victoire et satotale destruction, que J’accomplirai clairement, accordant au monde la grande miséricorde ».3

Oui, voici justement le paradoxe éclatant de cette pandémie que d’aucuns considèrent déjà comme une catastrophe mondiale, unique dans l’histoire de l’humanité car elle n’épargne aucun continent. Cette crucifixion du monde est permise et ainsi donne-t-elle l’opportunité à tout homme de vivre un renouveau, une renaissance qui sont les germes de la Résurrection. Il y faudra le temps et surtout de la détermination. Mais déjà des boutons apparaissent à l’Arbre de la Croix en devenir de celui de la Vie. Ils fleuriront peut-être à l’insu de beaucoup, à leur grande surprise. Car si la Croix fait partie de toute vie, c’est que par elle seule la Vie véritable nous est donnée : celle qui a jailli de la mort volontaire du Fils de Dieu pour nous sauver des conséquences de la chute.

Ci-dessous le texte magnifique d’espoir d’une Chrétienne italienne – car il est vécu dans la chair et le sang de cette Italie martyrisée pendant de longues semaines d’isolement total. Que cette voix puisse trouver un écho même le plus léger, en tout cœur crucifié, qui, peut-être, est encore trop plongé dans la douleur pour voir la lumière du Seigneur ressuscité.

Avec tous mes vœux à chaque lecteur, dans l’amour et la Speranza !

Anne Monney

La Speranza

Magnifique texte d’espérance écrit par une chrétienne italienne.

La Speranza4 en Italie ces jours-ci, c’est le ciel d’un bleu dépollué, c’est le soleil qui brille obstinément sur les rues désertes, et qui s’introduit en riant dans ces maisonnées qui apprennent à redevenir familles…

La Speranza ce sont ces post-it anonymes par centaines qui ont commencé à couvrir les devantures fermées des magasins, pour encourager tous ces petits commerçants au futur sombre, à Bergame d’abord, puis, comme une onde d’espérance – virale elle aussi – en Lombardie, avant de gagner toute l’Italie : « Tutto andrà bene5 ».

La Speranza c’est la vie qui est plus forte et le printemps qui oublie de porter le deuil et la peur, et avance inexorablement, faisant verdir les arbres et chanter les oiseaux.

La Speranza ce sont tous ces professeurs exemplaires qui doivent en quelques jours s’improviser créateurs et réinventer l’école, et se plient en huit pour affronter avec courage leurs cours à préparer, les leçons online et les corrections à distance, tout en préparant le déjeuner, avec deux ou trois enfants dans les pattes.

La Speranza,tous ces jeunes, qui après les premiers jours d’inconscience et d’insouciance, d’euphorie pour des « vacances » inespérées, retrouvent le sens de la responsabilité, et dont on découvre qu’ils savent être graves et civiques quand il le faut, sans jamais perdre créativité et sens de l’humour : et voilà que chaque soir à 18h, il y aura un flashmob pour tous… un flashmob particulier. Chacun chez soi, depuis sa fenêtre… et la ville entendra résonner l’hymne italien, depuis tous les foyers, puis les autres soirs une chanson populaire, chantée à l’unisson. Parce que les moments graves unissent.

La Speranza, tous ces parents qui redoublent d’ingéniosité et de créativité pour inventer de nouveaux jeux à faire en famille, et ces initiatives de réserver des moments « mobile-free » pour tous, pour que les écrans ne volent pas aux foyers tout ce Kairos qui leur est offert.

La Speranza – après un premier temps d’explosion des instincts les plus primaires de survie (courses frénétiques au supermarché, ruée sur les masques et désinfectants, exode dans la nuit vers le sud…) – ce sont aussi les étudiants qui, au milieu de tout ça, ont gardé calme, responsabilité et civisme… qui ont eu le courage de rester à Milan, loin de leurs familles, pour protéger leurs régions plus vulnérables, la Calabre, la Sicile…

La Speranza c’est ce policier qui, lors des contrôles des « auto-certificats » et tombant sur celui d’une infirmière qui enchaîne les tours et retourne au front, s’incline devant elle, ému : « Massimo rispetto6».

Et la Speranza bien sûr, elle est toute concentrée dans cette « camicia verde7» des médecins et le dévouement de tout le personnel sanitaire, qui s’épuisent dans les hôpitaux débordés, et continuent le combat. Et tous de les considérer ces jours-ci comme les véritables « anges de la Patrie ».

Mais la Speranza c’est aussi une vie qui commence au milieu de la tourmente, ma petite sœur qui, en plein naufrage de la Bourse, met au monde un petit Noé à deux pays d’ici, tandis que tout le monde se replie dans son Arche, pour la « survie », non pas des espèces cette fois-ci, mais des plus vulnérables.

Et voilà la Speranza, par-dessus tout : ce sont ces pays riches et productifs, d’une Europe que l’on croyait si facilement disposée à se débarrasser de ses vieux, que l’on pensait cynique face à l’euthanasie des plus « précaires de la santé »… les voilà ces pays qui tout d’un coup défendent la vie, les plus fragiles, les moins productifs, les « encombrants » et lourds pour le système-roi, avec le fameux problème des retraites…

Et voilà notre économie à genoux. À genoux au chevet des plus vieux et des plus vulnérables. Tout un pays qui s’arrête, pour eux.

Et en ce Carême particulier, un plan de route nouveau : traverser le désert, prier et redécouvrir la faim eucharistique. Vivre ce que vivent des milliers de Chrétiens de par le monde. Retrouver l’émerveillement. Sortir de nos routines…

Et dans ce brouillard total, naviguer à vue, réapprendre la confiance, la vraie. S’abandonner à la Providence.

Et apprendre à s’arrêter aussi. Car il fallait un minuscule virus, invisible, dérisoire, et qui nous rit au nez, pour freiner notre course folle.

Et au bout, l’Espérance de Pâques, la victoire de la vie à la fin de ce long carême…

« Mais prenez courage, j’ai vaincu le monde ! » (Jn 16, 33)

Notes :

1. Luc XXIV, 25.
2. Saint Sophrony de l’Athos.
3. Vêpres du mercredi de la 5e semaine de carême, 3e stichère du Lucernaire, ton 5.
4. L’espérance.
5. Tout ira bien.
6. Respect maximum.
7. Blouse verte.