Hommage au Père Jean Boboc (1943‑2019)

publicat in In memoriam pe 4 Mai 2019, 17:20

Le Père Jean Boboc, prêtre de la Cathédrale de la Métropole orthodoxe roumaine d’Europe occidentale et méridionale à Paris et premier Doyen du Centre Dumitru Stăniloae, s’est endormi dans le Seigneur le 4 avril 2019 en fin d’après-midi, après avoir été durement frappé par la maladie et au terme d’une hospitalisation de plus de quatre mois.

Docteur en médecine de la Faculté de Médecine de Paris, il a exercé son art au service de la vie, car pour lui la vocation de médecin était de protéger la vie de la conception à la mort naturelle. Il a mené d’importants travaux de recherches qui lui ont valu la reconnaissance de ses pairs et lui ont donné une dimension internationale dans la direction de laboratoires et firmes pharmaceutiques en Europe et aux États-Unis d’Amérique. Il était donc tout à fait qualifié sur les questions éthiques dont il fit son combat comme prêtre orthodoxe. C’est en 2009 qu’il reçu des mains du Métropolite Joseph, l’ordination sacerdotale dans cette église des Saints Archanges où il avait été baptisé. Il aimait cette église, haut lieu de la résistance de l’Orthodoxie roumaine au communisme athée. Il était très attaché à sa famille, à son épouse, à ses filles, ses petits-enfants et tous les autres membres de sa famille. Quand il parlait d’eux tous, il disait familièrement « ma tribu ». 

De père roumain et de mère française, le Père Jean était un homme de haute culture, s’exprimant avec aisance dans plusieurs langues, ayant une profonde connaissance de la culture et de la civilisation roumaine aussi bien que de celle de la France, aimant les lettres, les arts, et par-dessus tout, l’Évangile du Christ et les Pères de l’Église.

J’ai eu le grand bonheur de travailler ces dix dernières années auprès de lui, dans une profonde amitié sacerdotale qui ne s’est jamais démentie, au service du Centre Dumitru Stăniloae qu’il a organisé et développé au fil des ans, veillant aux compétences du corps enseignant franco-roumain, lui obtenant, après de patients efforts, la reconnaissance comme établissement d’enseignement supérieur privé à distance, par les services de l’Académie de Paris et désirant le conduire à une nouvelle étape dans son développement : devenir une faculté libre de théologie orthodoxe dispensant un enseignement in presentia parallèlement à l’enseignement à distance. Nous lui devons également une convention, liant le C.D.S et la Faculté de théologie de Thessalonique, signée de sa main peu de temps avant son hospitalisation. 

Le Père Jean Boboc était un homme humble, d’une foi profonde, une âme bien trempée, d’une grande humanité, magnanime et généreux, doté d’une force de travail peu commune et d’une grande fidélité et exactitude dans son service sacerdotal à la cathédrale roumaine. Il aimait célébrer la Divine Liturgie au cours de laquelle il priait toujours pour les fidèles, pour ses enfants spirituels, pour la Roumanie, la famille royale, les victimes de la sanglante dictature communiste et il n’oubliait jamais de mentionner la Bessarabie et la Bucovine du Nord arrachées à la Grande Roumanie par les Soviets dans les années quarante. J’ai été témoin de cela en concélébrant avec lui, le mercredi matin à sept heures, lorsque j’étais à Paris.

Il a été le père spirituel de nombreux fidèles de la paroisse-cathédrale des Saints Archanges et même au-delà et je sais qu’il a aidé de nombreuses personnes dans la détresse et le dénuement, bien qu’il fût toujours d’une discrétion totale à ce sujet.

Le Père Jean était un combattant de la foi, un soldat du Christ oserai-je dire. Il ne transigeait pas sur le respect de la création de Dieu et en particulier sur l’affirmation du Livre de la Genèse : « homme et femme il les créa » (Gn. I, 27b) et ses conséquences (la sainteté de l’unique mariage possible : celui d’un homme et d’une femme), sur l’inviolabilité de la vie humaine, d’où son incessant combat contre l’avortement, l’euthanasie et les projets diaboliques du transhumanisme sur « l’homme augmenté ». Ses connaissances scientifiques et médicales lui permettaient de parler avec une grande exactitude de ces questions anthropologiques, du point de vue de la foi chrétienne orthodoxe fondée sur la Révélation divine. Cela lui valut beaucoup d’ennemis, mais il disait souvent que notre rôle n’est pas de plaire au monde mais de suivre le Christ. Il avait toujours devant lui les paroles du saint Prophète Isaïe : « Malheur à ceux qui déclarent bien le mal, et mal le bien ! » (Is. V, 20).

Le saint ministère de la prêtrise était au cœur de sa vie et il était très attaché à la rigueur doctrinale, à l’intégralité et à l’intégrité du dépôt de la foi reçu des Apôtres, dans l’Église orthodoxe, persuadé que nous devons transmettre sans altération ce que nous avons reçu. C’est cette ligne directrice qui le guida, d’abord dans ses études de théologie entreprises à l’Institut Saint Serge et terminées par une thèse de doctorat en 2013, puis dans son enseignement comme professeur d’anthropologie patristique et de bioéthique au Centre Dumitru Stăniloae et, d’une manière générale dans ses interventions, leçons et conférences sur ces questions, en France, en Roumanie et ailleurs, comme celles qu’il fit à la Faculté de théologie de l’Université Aristote de Thessalonique, en mai 2017 et en avril 2018.

Comme théologien, le Père Jean a travaillé sur les fondements de l’anthropologie tripartite paulinienne qu’il a illustrée de façon à la fois traditionnelle et créatrice. L’homme esprit, âme et corps, appelé par le Christ à la grande métamorphose. C’est d’ailleurs le titre de son livre issu de sa thèse de doctorat : « La Grande métamorphose. Éléments pour une théo-anthropologie orthodoxe » dont l’académicien Basarab Nicolescu a dit qu’il s’agissait d’une « œuvre de grande ampleur et de grande portée, tant l’auteur propose une nouvelle anthropologie – une onto-théo-anthropologie – en accord à la fois avec la théo-anthropologie orthodoxe et les acquis de la science contemporaine (la cosmologie, l’embryologie et la génétique) ».

L’attachement du Père Jean à la rectitude doctrinale ne signifiait nullement le refus du dialogue, en particulier celui de l’Église orthodoxe avec les autres confessions chrétiennes. Sur ce plan, il a assumé les responsabilités que lui avait confié le Métropolite Joseph. Mais il n’était pas œcuméniste, car ces dialogues, disait-il, dérivent trop souvent vers le relativisme, « l’esprit du monde », particulièrement sur les questions bioéthiques, et cela, il le refusait. Il répétait souvent que le dialogue en dehors de la vérité du Christ a tôt fait de se réduire à une somme de « pieuses » intentions, au souci de plaire au plus grand nombre et comme le firent le Père Stăniloae et saint Justin de Tchélié (Justin Popovitch), il rejetait ces pratiques.

Parlons maintenant de son œuvre essentielle par laquelle il a rendu un service inestimable à l’Orthodoxie francophone. Le Père Jean s’est efforcé de promouvoir la connaissance de la pensée théologique du Père Stăniloae, le grand théologien roumain et Père de l’Église au XXe siècle. Nous lui devons un important travail de traduction en français d’œuvres majeures du Père Stăniloae, comme « Théologie ascétique et mystique de l’Église orthodoxe », « Spiritualité et communion dans la liturgie orthodoxe » et, en collaboration avec d’autres traducteurs, l’ouvrage en plusieurs volumes de la « Théologie dogmatique orthodoxe » qui n’est pas encore publiée à ce jour. D’autres traductions sont inachevées, mais ne doutons pas, qu’avec l’aide de Dieu, elles seront complétées par d’autres. Le Père Jean avait également mis en place, dans le cadre du Centre Dumitru Stăniloae, un laboratoire de recherche ayant pour objet la traduction des commentaires de la Philocalie du théologien roumain, en commençant par ceux qui concernent les centuries de saint Maxime le Confesseur. Il faut aussi parler de son livre sur « Le transhumanisme décrypté. Métamorphose du bateau de Thésée » préfacé par Pierre Magnard, professeur à la Sorbonne et présenté le 17 juin 2017 à la Cathédrale roumaine de Paris, livre qui résume son combat contre les inquiétants projets des apprentis-sorciers de la société sans Dieu.

Je termine en évoquant deux souvenirs personnels, parmi tous ceux que je garde en mémoire : le premier concerne un pèlerinage que je fis avec le Père Jean et son frère en mai 2017, à la Sainte Montagne, plus précisément au skite roumain de Prodromou (saint Jean Baptiste le Précurseur) où nous fûmes magnifiquement reçus et invités à concélébrer. Il était familier de ce lieu de prière intense où il avait bénéficié, dans les années passées, des conseils spirituels de l’archimandrite Petroniu Tanase. Je me souviens que nous avions chanté avec émotion le tropaire de la résurrection dans l’impressionnant ossuaire du monastère. Le second concerne un autre séjour dans ce même monastère en avril 2018, après avoir donné des conférences à la faculté de théologie de Thessalonique. À cette occasion, il y eut la rencontre avec le starets Iulian Lazăr, noble vieillard au visage illuminé par la prière, et surtout ses trois conseils spirituels donnés d’abord au Père Jean et répétés devant moi : ne jugez pas, en toute circonstance restez indéfectiblement attachés à ce qui est au cœur de notre vie et de notre ascèse chrétienne : l’Évangile du Christ et les Pères.

L’office des funérailles du Père Jean fut célébré le lundi 8 avril par le Métropolite Joseph et l’évêque Marc, en présence de plusieurs prêtres, de  sa famille et de nombreux fidèles. Durant trois jours et trois nuits il a été placé, revêtu de ses habits sacerdotaux, au milieu de la cathédrale, entouré de la prière incessante, puis, à l’issue des funérailles, sa dépouille mortelle accompagnée par le Métropolite Joseph, a été transportée au cimetière d’une bourgade de la baie de Somme, là où sa « tribu » a ses attaches. Je veux retenir un passage tiré des stichères de l’Office des funérailles pour terminer cet hommage au combattant de la foi que fut le Père Jean :

« Vivant dans la piété, la réserve, la modestie, ton prêtre, Seigneur, ministre et célébrant de tes mystères divins, sur ordre de toi s’est éloigné du trouble de la vie ; le recevant comme prêtre, Sauveur, sauve celui que tu as pris avec toi selon ta volonté et parmi les Justes donne-lui le repos, Seigneur, en raison de ton amour ».

Père Gérard Reynaud