La photo qui compte les années

publicat in Varia pe 7 Septembre 2018, 16:47

Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; j’étais nu, et vous m’avez vêtu; j’étais malade, et vous m’avez visité; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi. (Mt. 25, 34 ‑ 36)

Je ne crois pas qu’il y ait un prêtre dans ce monde qui n’aille pas visiter une prison. Et pourquoi n’irait-il pas ? N’est-ce pas ce que nous prescrit le Seigneur ?

Moi aussi, je vais à la prison. J’y vais pour la Nativité du Seigneur, pour nous réjouir à côté des prisonniers, et j’y vais à la Résurrection, pour chanter avec eux : le Christ est ressuscité ! Et, ô chose merveilleuse ! Nous y allons et nous prions que le Seigneur libère les prisonniers. Mais le Seigneur nous libère, nous aussi ! Il nous libère de nos impuissances, de nos douleurs, de nos chutes. Grande merveille ! Nous y entrons en quelque sorte le cœur serré... Mais après une journée de confessions et d’offices, nous en sortons l’âme pure, soulagée, comme s’envolant vers le ciel.

Chaque visite en prison apporte une bénédiction céleste, mais aussi quelque surprise qui donne à réfléchir et nous découvre les mystères de Dieu. Grande et merveilleuse chose, en vérité quelque chose d’indescriptible !

Les âmes des prisonniers sont très différentes. Certaines brillent de lumière. D’autres se fraient à peine une voie pour sortir des ténèbres, en saisissant le moindre rayon de lumière que nous apportons dans cette atmosphère lourde.

Nous essayons de faire beaucoup de choses pour ceux qui se trouvent derrière les barreaux. Certains d’entre eux sont innocents, et ils vivent le repentir le plus profond, en arrivant jusqu’à la lumière. D’autres sont coupables, mais pensent n’avoir commis aucune faute. Il est difficile de les envelopper de cette grâce qui opère en eux, mais nous ne perdons pas espoir.

L’œuvre du Christ est visible dans la prison plus que partout ailleurs. Et ceux qui y vont savent de quoi je parle. Les prisonniers témoignent que dans le monde entier ils n’ont pas connu le Christ. Mais dans cette cellule humide et sombre, de 2x3 mètres, avec des barreaux, ils ont trouvé le Roi des rois : la Voie, la Vérité et la Vie.

Il y aurait beaucoup à raconter sur la prison. Chaque visite est en vérité une expérience spirituelle ! Aussi bien pour les prisonniers que pour nous ! Mais je voudrais vous raconter une seule chose à présent. Une chose édifiante pour moi et pour d’autres, et je l’espère pour vous également.

C’était l’un parmi les nombreux offices de la Résurrection que j’ai célébrés dans la prison. Dans ce cas cependant ce n’était pas une simple prison, mais une prison de haute sécurité, une prison où sont détenues des personnes à problèmes... disons “plus graves”. Mais ne sont-elles pas aussi l’image et la ressemblance du Christ ?

L’office était rempli de grâce. Ceux qui se sont confessés ont pu communier, ce qui m’a réjoui énormément. Tous les présents, même s’ils étaient entourés de gardiens de tous côtés, criaient avec joie : Le Christ est ressuscité ! à chaque chant des matines de la Résurrection. Pour quelqu’un avec l’oreille musicale, cela aurait été inaudible. Cette poignée de forçats qui criaient comme ils pouvaient et ce qu’ils pouvaient, mais de tout cœur, fut une joie pour moi. Je ne cherchais pas l’harmonie. Je cherchais la grâce ! Et c’est la grâce que j’ai reçue ! 

Après l’office, tous, accompagnés des gardiens, se sont rangés et sont passés recevoir la bénédiction, la pascha, un œuf peint et une petite icône avec la Résurrection du Seigneur, comme bénédiction. 

À la fin, après que plusieurs prisonniers ont demandé de se faire prendre en photo avec le prêtre célébrant (dans la prison il y a un photographe autorisé, qui moyennant un honoraire, à certaines occasions spéciales, peut prendre des photos), l’un de ceux qui avaient une lourde croix à porter, pour beaucoup d’années, s’est approché et m’a demandé de se faire prendre en photo avec moi.

J’ai accepté avec joie. Mais en regardant attentivement, je me suis rendu compte que je le connaissais. Chaque fois, à l’occasion de la Résurrection, il demandait une photo après l’office. Nous nous sommes fait photographier, comme d’habitude, et ensuite nous sommes restés pour échanger quelques paroles, un peu plus dans le secret, pour le profit de l’âme. Après quelques confessions, qui vont rester à jamais secrètes, je lui ai demandé de bon cœur : pourquoi chaque fois à l’occasion de la Résurrection tu demandes une photo avec moi ?

J’ai eu envie de lui poser cette question, je pense que cela venait de Dieu. Lui, il m’a regardé dans les yeux, avec un regard profond. Ensuite, une ou deux secondes après, une larme s’est écoulée de ses yeux... elle s’est mise à couler lentement mais vivement sur sa joue. Il m’a avoué : Je colle chaque photo sur le mur dans ma cellule, et chaque matin je les compte, pour voir combien j’en ai. Comme cela, je sais combien de fois je dois encore chanter Le Christ est ressuscité avant de sortir de prison. Chaque année représente pour moi un « Christ est ressuscité ». Mais si vous, mon père, ne veniez pas ici, je ne pourrais pas chanter Le Christ est ressuscité ! Je ne pourrais pas compter les photos. Je ne pourrais pas compter les années !

Alors une larme a trouvé son chemin aussi le long de ma joue... J’ai compris que ce n’est pas moi qui vais à la prison à l’occasion de la Résurrection. J’y amène le Christ, et Lui fait des miracles ! Et non pas seulement pour les prisonniers ! Il fait des miracles aussi pour nous, ceux qui sommes libres. Le Seigneur prend la photo, la colle aux murs de notre cœur et la compte. Le Seigneur compte avec nous les années de notre prison spirituelle. Les années où nous avons erré dans ce monde avant de Le trouver.

Depuis ce moment-là moi aussi, je compte les années. Je compte les années, avec la pensée qu’un jour je vais rencontrer dans l’au-delà Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie ! Et cela m’apporte de la joie ! Tout comme à mon frère de la prison, la nouvelle de la Résurrection du Christ lui a apporté de la joie !

† Athanase de Bogdania, Hiérarque Vicaire de l’Évêché Orthodoxe Roumain d’Italie