publicat in Parole de l'Évangile pe 10 Mai 2018, 09:06
Il y a dans le Nouveau Testament une épître singulière quant au thème développé qui est au cœur de cet écrit : c’est l’épître aux Hébreux, ainsi nommée sans nom d’auteur dans nos bibles en langue française et que la Tradition attribue au saint apôtre Paul. Au centre de notre épître rédigée en un style très élégant, d’une grande pureté et sans équivalent, sous ce rapport, avec les autres écrits du Nouveau Testament, il y a l’évocation sous la forme d’une très forte démonstration qui entremêle sans cesse développements dogmatiques et exhortations qui rappellent les exigences de la vie en Christ, de la figure de Jésus Grand Prêtre selon l’ordre de Melchisédeck. L’auteur lui-même parle à propos de son écrit comme d’une « parole d’exhortation – λόγος τῆς παρακήσεως – logos tès paraklèséôs »1.
Il est délicat de rendre compte du plan de cette épître tant il est évident que nous sommes en présence d’une parole vivante avec des va-et-vient entre les affirmations de foi et les exigences de la vie chrétienne. Toutefois on peut remarquer, s’agissant de la structure de l’épître, deux grandes parties : la première est dogmatique et dans la seconde, qui se rattache bien sûr aux affirmations dogmatiques, dominent les exhortations pour la vie en Christ. Mais, attention, ces exhortations sont également présentes dès la première partie, de sorte qu’il faut prendre garde à ne pas concevoir le plan de cette épître de façon statique. Une autre manière possible de regarder l’organisation de cet écrit est de considérer son développement en cinq parties. Nous y reviendrons.
Il faut noter que les puissantes affirmations dogmatiques qui sont développées dans l’épître aux Hébreux sont liées aux circonstances dans lesquelles notre épître a été écrite et aux destinataires pour lesquels elle a été envoyée. On peut à bon droit parler pour cette épître d’une relation de continuité, d’abrogation et de dépassement par rapport aux promesses de l’Ancien Testament, de leur préfiguration et de leur accomplissement – téleioun – par Celui qui est venu pour rendre parfait le dessein de Dieu en faveur des hommes.
Nous voyons dans la première partie, dès les premières lignes du texte, un admirable prologue où il est rappelé que « Après avoir, à plusieurs reprises et de diverses manières, parlé autrefois à nos pères par les Prophètes, Dieu, en ces derniers temps, nous a parlé par le Fils qu’il a établi héritier de toutes choses, et par lequel il a aussi créé les mondes. Ce Fils qui est le rayonnement de sa gloire, l’empreinte de sa substance et qui soutient toute chose par sa puissante parole, après avoir accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la majesté divine au plus haut des cieux, devenu d’autant supérieur aux anges, que le nom dont il a hérité est plus excellent que le leur »2.
Quelle intensité dogmatique dans ce préambule qui nous renvoie également aux épîtres de saint Paul aux Philippiens, aux Colossiens, mais aussi au Prologue de l’Évangile de saint Jean ainsi qu’à la première épître du Disciple bien-aimé. Notons que nous retrouvons aussi des expressions comme « rayonnement de sa gloire », « empreinte de sa substance », « puissante parole » dans la grande prière d’action de grâces qui ouvre l’anaphore eucharistique de saint Basile le Grand, anaphore toute tissée de fils d’or bibliques.
Suivent une série d’affirmations sur Jésus, le Fils de Dieu, héritier de toutes choses, comme supérieur aux anges3, frère des hommes dont la gloire est supérieure à celle de Moïse4, Jésus le grand prêtre compatissant et miséricordieux5 dont la prêtrise est supérieure à celle d’Aaron et ses descendants de la tribu de Lévi6, Jésus grand prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédeck7. Toutes ces affirmations sont entrecoupées d’exhortations car le but de l’auteur est d’avertir, de mettre en garde, d’encourager, de soutenir, de réconforter, d’inviter par des appels vibrants, les destinataires de l’épître à la fidélité persévérante dans la foi en Christ, souverain Prêtre de cette Alliance nouvelle prophétisée par Jérémie, à ne pas préférer, par renoncement, le moindre au plus grand et c’est pourquoi cette brillante démonstration de la supériorité de la nouvelle Alliance sur l’ancienne a un but apologétique et pastoral8.
Il faut redire que ce thème de la grande prêtrise du Christ selon l’ordre de Melchisédeck est sans équivalent dans tout le Nouveau Testament. Il y aurait bien, toutefois, une allusion quoique tout à fait indirecte dans l’Évangile de saint Luc, dont nous savons qu’il présente certaines affinités avec l’épître aux Hébreux, mais c’est à ma connaissance, le seul cas. Le dernier chapitre, en XXIV, 50-51, donc avant l’Ascension au ciel, montre le geste du Christ bénissant ses apôtres : « levant les mains, il les bénit ; et tandis qu’il les bénissait… ». La posture du Christ est ici celle du Grand Prêtre bénissant le peuple et on en trouve deux exemples dans l’Ancien Testament : après la consécration du Grand Prêtre9 et à la fin de la liturgie de l’expiation10.
Pourquoi l’auteur tient-il à montrer si magistralement la supériorité de l’Alliance nouvelle sur l’ancienne ? Pour répondre à la question il faut d’une part bien identifier les destinataires de l’épître et d’autre part les circonstances et le but de la rédaction de cette épître. Le titre même « ΠΡΟΣ ΕΒΡΑΙΟΥΣ » titre qui figure dans les plus anciens manuscrits connus à ce jour comme l’Alexandrinus11 ne font pas mention de l’auteur, mais les éditions orthodoxes du Nouveau Testament attribuent clairement cette épître à l’apôtre Paul, selon la plus ancienne et unanime Tradition ecclésiale12, comme par exemple en grec : « ΠΑΥΛΟΥ ΤΟΥ ΑΠΟΣΤΟΛΟΥ Η ΠΡΟΣ ΕΒΡΑΙΟΥΣ ΕΠΙΣΤΟΛΗ » ou en roumain : « EPISTOLA CᾸTRE EVREI A SFÂNTULUI APOSTOL PAVEL »13. C’est aussi le cas des plus vieux lectionnaires byzantins.
Les destinataires de l’épître sont donc des Juifs convertis à la foi chrétienne et qui appartiennent à la deuxième génération après les apôtres. Ces « judéo-chrétiens »14 sont en butte à des pressions pour retourner au judaïsme et à ses pratiques cultuelles, à des vexations, ils ont subi des persécutions dans les années qui précèdent la rédaction de l’épître, c’est-à-dire après la première captivité de saint Paul, vraisemblablement entre 63 et 66, soit plus de trente ans après la mort et la résurrection du Christ, peu après le martyre de saint Jacques en 62 et avant la guerre juive. En tout état de cause avant la destruction du Temple en 70 car les descriptions de l’épître montrent clairement que le Temple est toujours en fonctionnement. Ces fidèles étaient dans le doute car ils n’avaient pas vu se réaliser la promesse du Seigneur, mal comprise qu’elle était, et qui avait dit : « Je vous le dis en vérité ; cette génération ne passera pas que tout cela n’arrive »15, c’est-à-dire le Second Avènement et la plénitude du Royaume de Dieu.
La génération des témoins oculaires avait, pour l’essentiel, disparue et le Seigneur n’était pas revenu dans la Gloire. Leur foi s’était refroidie et ils étaient sur la pente dangereuse du renoncement, car la tentation était grande de délaisser l’έπισυναγωγή – l’épisynagogue –16 des chrétiens pour retourner à la synagogue des Juifs et aux splendides cérémonies du Temple, dont ils avaient la certitude que l’ordonnancement était fondé sur une révélation de Dieu à Moïse sur la sainte Montagne, telle que rapportée dans le livre de l’Exode et celui du Lévitique.
Les destinataires de cette épître ne peuvent en aucun cas être des « pagano-chrétiens »17 car l’argumentation de l’auteur n’est pas fondée sur des spéculations de type philosophique ou autres. Nous ne sommes pas en présence d’une « théorie », mais d’une démonstration de foi exclusivement fondée sur les textes de l’Ancien Testament. Or les destinataires qui sont des Hébreux ont une connaissance intime de ces textes, ou en tous cas, suffisante pour apprécier la pertinence de l’argumentation de l’auteur, ce qui ne pouvait pas être le cas des chrétiens venus du paganisme.
De plus les cérémonies du Temple sont décrites avec précision et visiblement l’auteur montre sa grande connaissance de l’histoire juive et des pratiques cultuelles israélites. Le texte de l’épître lui-même atteste que les destinataires sont des fils d’Israël venus à la foi au Christ. On sait que l’Église de Jérusalem était entièrement composée de Juifs et, parmi eux, un nombre significatif de prêtres. Dès le prologue, il est fait référence « à nos pères », plus loin « à la postérité d’Abraham » et « à une nuée de témoins » au chapitre onze, où sont évoqués les saints de la première Alliance.
Or, nous dit Eusèbe de Césarée dans son Histoire Ecclésiastique, « Après que Jacques le Juste eut rendu son témoignage comme le Seigneur et pour la même doctrine, le fils de son oncle Siméon, fils de Clopas fut établi évêque : tous le préférèrent, comme deuxième (évêque) parce qu’il était cousin du Seigneur. L’Église était appelée vierge parce qu’elle n’avait pas encore été souillée par de vains discours. Ce fut Thébouthis, parce qu’il n’était pas devenu évêque, qui commença à la souiller parmi le peuple, à partir des sept sectes dont il était aussi membre […] De ces hommes sont venus de faux christs, de faux prophètes, de faux apôtres, qui ont divisé l’unité de l’Église par des discours corrupteurs contre Dieu et contre son Christ »18.
Peut-on légitimement établir un lien entre cette citation d’Eusèbe de Césarée et l’Église ou la communauté qui est destinataire de l’épître ? En la circonstance l’Église de Jérusalem ? Si l’écrit s’adresse à des Juifs christianisés, il semble plus délicat de « localiser » les destinataires car on n’a pas de certitude absolue à ce sujet à la lecture du texte. S’agit-il des Hébreux de la Terre d’Israël ou bien de Juifs hellénisés de la Diaspora ? La Tradition des Pères ainsi que d’autres auteurs chrétiens anciens est quasi unanime pour attribuer à l’Église de Jérusalem la destination de cette épître, mais à l’époque moderne cela a été contesté et d’autres hypothèses ont été formulées. Au regard de la langue de l’épître, de sa grande et subtile maîtrise de l’interprétation allégorique de l’Écriture sainte et de quelques autres indices, on a pensé à des communautés « judéo-chrétiennes » à Rome ou à Alexandrie.
C’est pourquoi il convient de dire quelques mots, dans le cadre restreint de cet article, sur ces questions, avant d’en venir à la série des « supériorités » qui culmine sur celle du sacerdoce du Christ selon l’ordre de Melchisédeck qui abroge le sacerdoce d’Aaron devenu inutile. La façon dont l’auteur évoque le Tabernacle (itinérant) et les cérémonies cultuelles dans le chapitre IX, c’est-à-dire l’ordonnance du culte selon une Révélation de Dieu donnée à Moïse, montre que l’auteur avait en vue le Temple. On peut toujours faire l’objection que le Temple n’est pas, à proprement parler, nommé, mais dans ce même chapitre, il est dit : « Or ces choses étant ainsi disposées, les prêtres entrent en tout temps dans la partie antérieure du tabernacle, lorsqu’ils font le service du culte. Le grand prêtre seul, une fois par an, entre dans la seconde partie, mais avec du sang qu’il offre pour lui-même et pour les péchés d’ignorance du peuple » (v. 6-7). Et il est certain également que les trois premiers versets du dixième chapitre s’appliquent à la liturgie du Temple.
L’hypothèse de l’adresse de l’épître à une communauté « judéo-chrétienne » d’Alexandrie est prise au sérieux par certains exégètes au motif que l’auteur qui a une connaissance très profonde de l’Écriture sainte, manie avec une remarquable dextérité la méthode de l’interprétation allégorique du texte sacré, méthode propre à la Disdascale fondée par Pantène, dans cette prestigieuse métropole de l’Antiquité. Il faut aussi noter que la presque totalité des citations bibliques de notre épître sont tirées de la Septante et on ne peut nier que le style et le vocabulaire de la lettre font penser à ceux de Philon. Néanmoins ces arguments ne sont pas décisifs, car la renommée d’Alexandrie était telle que sa méthode d’interprétation de l’Ancien Testament s’était répandue non seulement dans toute la Diaspora juive, et par suite dans les communautés chrétiennes, mais également en Terre d’Israël. Le Livre des Actes des Apôtres indique qu’il y avait une synagogue de Juifs alexandrins à Jérusalem et n’oublions pas qu’en ce premier siècle de notre ère, la part de la langue grecque en Israël même était loin d’être mineure19. De plus, selon le témoignage de Clément successeur de Pantène à la tête de la Didascale d’Alexandrie, notre épître était connue comme écrite aux Juifs de Jérusalem20.
L’hypothèse d’une origine romaine de l’épître s’appuie aussi quant à elle sur plusieurs arguments. D’abord Clément évêque de Rome, vers 95, cite littéralement certains passages de la lettre, comme le fait aussi Hermas ; ensuite les références au « grand combat au milieu des souffrances », les « opprobres, les afflictions », « le pillage de vos biens »21 semblent faire référence aux persécutions sous Claude, la salutation ἀπὁ τής Ἱταλἰας, indique-t-elle une communauté en Italie à laquelle l’épître est destinée ou le lieu géographique d’où est envoyée la lettre ? Mais notons qu’il n’est fait aucune mention dans l’épître aux Hébreux des « pagano-chrétiens » alors que ceux-ci constituaient la majorité de la communauté chrétienne de Rome et il est étonnant que ses membres aient eu besoin d’être enseignés comme des enfants, dans la doctrine élémentaire de la foi22 , alors qu’il avaient reçu de l’Apôtre une « épître aux Romains », dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle ne correspond guère au lait pour les enfants mais plutôt à une nourriture solide pour adultes très au fait des mystères de la foi !
Si l’auteur de notre épître ne se nomme pas, on peut penser qu’il connait ceux à qui il s’adresse et que ses destinataires le connaissent. Le verset 19 du treizième chapitre nous éclaire. D’abord l’auteur demande des prières à ses correspondants, ce qui est bien dans la manière de faire de saint Paul et il ajoute : « C’est avec instance que je vous conjure de le faire, afin que je vous sois plus vite rendu ». Puis au verset 23, Timothée le cher compagnon de voyage et fils spirituel de l’Apôtre des nations est nommé : « Sachez que notre frère Timothée, a été libéré. S’il vient assez vite, j’irai vous voir avec lui ». A cause de la langue et de la différence de style entre l’épître aux Hébreux et les treize épîtres de l’Apôtre des Gentils, la paternité paulinienne a été discutée en Orient comme en Occident même si l’unanimité s’est faite dans les temps anciens, pour l’attribuer à saint Paul. Clément d’Alexandrie affirme que l’épître a été écrit en hébreu et traduite en grec par saint Luc, mais vu la pureté du style grec de la lettre, Origène remarque que l’auteur pense en grec et non en hébreu. D’ailleurs les hébraïsmes sont très rares. Et puis il y a d’autres arguments pour infirmer la thèse de Clément, comme par exemple l’emploi du substantif διαθήκη qui reçoit deux significations distinctes dans le chapitre IX : celles d’alliance et de testament, alors que le terme hébreu « ת י ר ב-berith » n’a que le premier sens.
On peut donc faire deux remarques sur ces questions et dire avec Origène que « les pensées sont celles de l’apôtre » sur le plan doctrinal, encore qu’il y a, par exemple, des visions différentes sur la Loi et le sacerdoce, entre saint Paul et le rédacteur de notre épître, mais quand au rédacteur final « Dieu seul le sait », Dieu seul connait son nom. Nombre de Pères et non des moindres comme Denys d’Alexandrie, saint Athanase, saint Cyrille d’Alexandrie, Eusèbe de Césarée, Théophile d’Antioche, saint Cyrille de Jérusalem, Jacques de Nisibe, saint Éphrem le Syrien, saint Épiphane, saint Grégoire le Théologien, saint Grégoire de Nysse, saint Jean Chrysostome ainsi que d’autres auteurs chrétiens et le synode de 269 qui condamna les positions de Paul de Samosate, identifient saint Paul comme l’auteur de l’épître aux Hébreux. Mais une attribution à Apollos, Juif alexandrin, disciple de saint Paul, personnage de premier plan dans l’Église ancienne et grand connaisseur de l’Écriture, comme rédacteur final de l’épître n’est pas une hypothèse à prendre à la légère23. Et j’ajoute que point n’est besoin que tous les thèmes doctrinaux chers à l’apôtre se retrouvent dans notre épître pour en faire son auteur, car chacune de ses épîtres déploie des arguments doctrinaux à visée pastorale en fonction de circonstances précises, mais dont la portée est universelle puisque « toute Écriture est inspirée » de Dieu. Nous le voyons, l’épître aux Hébreux, écriture canonique, n’a pas fini de nous dévoiler son mystère.
Dans l’épître aux Hébreux tout converge vers la personne du Christ, comme c’est le cas dans les treize épîtres où saint Paul s’identifie formellement comme auteur. Mais ici tout converge autour de la figure du Christ comme Grand Prêtre selon l’ordre de Melchisédeck et, je l’ai déjà dit, les hautes affirmations dogmatiques s’entremêlent avec des exhortations qui concernent la vie en Christ, la parénèse constituant l’aboutissement, l’application spirituelle de ces développements doctrinaux. Il y a une montée dans ces exhortations comme nous allons le voir. Nous verrons dans la deuxième partie de cet article les quatre grands thèmes qui constituent l’essence même de notre épître, autour de l’affirmation essentielle et centrale de la grande prêtrise du Christ, le frère des hommes, qui fonde la supériorité du Fils de Dieu sur les anges, sur le sacerdoce ancien ; celle de la Nouvelle Alliance, sur l’ancienne, l’unique sacrifice qui ôte les péchés et les exhortations données aux fidèles du Seigneur qui pérégrinent vers la Jérusalem céleste.