Saint Vincent de Lérins et la règle de la catholicité (1)

publicat in Grands spirituels pe 7 Octobre 2017, 17:53

En premier lieu, il convient de préciser le sens de l'emploi des mots « catholicité » de « catholique », fréquemment utilisés par les Pères latins et les auteurs occidentaux de l'Église ancienne. L'adjectif « catholique » est à entendre ici selon son acception en grec : κατ'ολον, kat'olon, selon le tout, selon la plénitude de la foi contrairement à l'hérésie. Le terme est ici rigoureusement équivalent à « orthodoxe » et lorsque les Pères latins, comme le fait saint Vincent de Lérins, parlent de « l'Église catholique » c'est toujours pour désigner celle qui a la plénitude de la foi par opposition aux hérésies, celle qui garde fidèlement le dépôt reçu des Apôtres.

 

Saint Vincent de Lérins naquit dans la deuxième moitié du IVe siècle, dans une illustre famille de la ville de Toul ou à proximité. Nous disposons, à ma connaissance, de peu d'informations sur sa jeunesse et son éducation. On sait qu'il exerça le métier des armes, qu'il eut un frère nommé Loup qui fut évêque de Troyes et après avoir brillé dans la société, en réponse à l'appel de Dieu, il renonça au monde et à ses attraits pour entrer dans le monastère fondé par saint Honorat aux îles de Lérins. Il rejoignait ainsi la glorieuse cohorte de ceux que la tradition nomma « les moines provençaux », saint Jean Cassien de Marseille, l'évêque Proculus de la même ville, saint Honorat, saint Hilaire de Lérins qui fut archevêque métropolitain d'Arles, saint Césaire d'Arles et bien d'autres, tant de Pères spirituels et de saints évêques qui resplendirent dans la Gaule de ce temps.

Le Synaxaire édité par le Hiéromoine Macaire du Monastère athonite de Simonos Petra indique au jour du 24 mai la « mémoire de notre vénérable Père Vincent de Lérins » et précise dans la notice que « Saint Vincent occupait des fonctions importantes dans le monde ; mais il sut se dégager à temps de cette vaine tourmente et se retira au monastère de Lérins fondé quelques temps auparavant par saint Honorat. Il s'y livra, dans l'hésychia, à l'étude assidue de l'Écriture sainte et des saints Pères, et devint célèbre, tant par sa science et son éloquence que par sa sainteté »1.

Saint Vincent lui-même rend compte de son changement de vie dans son œuvre la plus importante dont nous allons parler et il est probable qu'il était déjà d'âge mûr lorsqu'il arriva au monastère de Lérins. Il évoque les raisons de ce changement de vie au début de son traité appelé « Commonitorium »2, dont le Synaxaire déjà cité nous dit que « Cet ouvrage reste aujourd'hui un des guides les plus sûrs de la foi orthodoxe »3.

C'est cet écrit très important, mais hélas très largement méconnu de nos jours, qui énonce la « règle de la catholicité » que nous allons découvrir dans cet article. Par son exactitude doctrinale, sa fermeté de foi, son refus de toute compromission avec tout ce qui s'oppose à la foi reçue des Apôtres, tout ce qui est déviant, les leçons que donne saint Vincent de Lérins dans son Commonitorium, gardent toute leur actualité pour tous les fidèles de l'Église orthodoxe du Christ, pour tous ceux qui, guidés par le Saint Esprit, s'attachent à discerner la vraie foi de l'erreur.

D'abord ce traité est donné sous le nom de « Pérégrinus » et l'emploi de ce nom porte la marque de l'humilité de celui qui se veut pèlerin vers Dieu. Dès ses premiers mots, nous sommes informés sur l'objet de ce traité : « Ici commence le traité de Pérégrinus pour l'antiquité et l'universalité de la foi catholique contre les nouveautés profanes de toutes les hérésies ». L'objet de ce traité rédigé par saint Vincent de Lérins trois ans après le Concile d'Éphèse, soit en 434, est de nous donner, dans la suite de toute la Tradition ecclésiale, des clés pour le discernement entre la vraie foi et les nombreuses innovations, ces hérésies ennemies du Christ, avant le Ve siècle et du temps du vivant du saint moine. Mais la pertinence du Commonitorium va bien au-delà de ce temps, comme nous le verrons.

Le premier chapitre de ce traité, véritable aide-mémoire, nous donne la justification et les conditions dans lesquelles il fut entrepris : « Il me semble à moi, Pérégrinus, le plus petit de tous les serviteurs de Dieu, que ce ne serait pas une tâche de peu d'utilité si, avec l'aide du Seigneur, tout ce que j'ai reçu des saints Pères, je le consignais par écrit... » (I, 1). Ensuite les conditions qui permirent la rédaction de ce traité : « La prise en compte du temps et la facilité que m'apporte le lieu. Le temps d'abord : dès lors que par lui est arraché tout ce qui est humain, nous devons en retour lui arracher quelque chose qui nous profite pour la vie éternelle ; surtout au moment où la redoutable perspective du jugement divin qui s'approche nous demande instamment de nous appliquer davantage à l'étude de notre religion, et où la subtilité trompeuse de nouveaux hérétiques réclame de nous tant de soin et d'attention ». Et c'est là que saint Vincent évoque le lieu où son ouvrage voit le jour : « une cellule de monastère où, sans la moindre distraction, on peut mettre en pratique ce qu'on chante dans le psaume : Demeurez en repos et voyez que je suis le Seigneur (Ps 45, 11) Enfin le genre de vie que nous avons adopté s'accorde à ce dessein, puisque, longtemps roulé dans les tourbillons divers et sinistres de la vie séculière, nous sommes enfin venu, sous l'inspiration du Christ, nous cacher au port de la religion, toujours le plus sûr pour tous... » (I, 3-5).

Saint Vincent entreprend son travail à la manière du saint évangéliste Luc, comme c'est décrit dans le prologue de son évangile : « Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, d'après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, j'ai décidé, moi aussi, après m'être informé exactement de tout depuis les origines, d'en écrire pour toi l'exposé suivi, excellent Théophile, pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus » (Lc. I, 1-4).

Saint Vincent procède de façon analogue : « Souvent donc, quand j'enquêtais, avec beaucoup d'application et la plus grande attention, auprès de nombreux personnages éminents par leur sainteté et leur savoir, pour savoir comment je pourrais, par une méthode sûre, générale pour ainsi dire, et constante, discerner la vérité de la foi catholique d'avec les mensonges de la perversité hérétique, de tous j'ai reçu à peu près cette réponse d'après laquelle, si moi ou un autre, voulait prendre sur le fait les sophismes des hérétiques, éviter de tomber dans leurs pièges et demeurer dans une foi saine […] il fallait, avec l'aide de Dieu, abriter cette foi derrière un double rempart, d'abord l'autorité de la loi divine, ensuite la Tradition de l'Église catholique » (II, 1).

Je rappelle ici, et cela apparaît plus loin dans le traité de saint Vincent, qu'il n'y a pas dans l'Église, deux autorités que seraient respectivement l'Écriture sainte et la Tradition. Il n'y en a qu'une : LA Tradition qui porte et actualise jusqu'à nous l'Évangile du salut, l'Évangile éternel. Saint Basile le Grand parle de la Tradition avec ses deux versants : l'Écriture et la Tradition orale, celle des Pères, des Docteurs et des Pères spirituels de tous les siècles jusqu'à nous. L'Écriture sainte étant la norme de la Tradition, dans la mesure ou rien dans celle-ci ne peut lui être contraire.

Mais, poursuit saint Vincent : « Quelqu'un demandera peut-être ici : « Puisque le Canon des Écritures est parfait et qu'il se suffit amplement et surabondamment pour tous les cas, quel besoin y a-t-il d'y joindre l'autorité de l'interprétation de l'Église ? » (II, 2). Ainsi, onze siècles avant Martin Luther et la Réforme protestante, il y avait déjà des adeptes du Sola Scriptura ! L'auteur du Commonitorium répond à cette objection : d'abord l'Écriture est d'une telle profondeur « que tous ne l'entendent pas dans un seul et même sens » Autant de commentateurs, autant d'opinions, y compris celles formulées par les différentes hérésies, les sectes gnostiques d'hier (et d'aujourd'hui), et dans la modernité par les rationalistes et par les techniciens de l'exégèse. « Et c'est pourquoi il est bien nécessaire, en présence de si grand nombre de replis d'une erreur aux formes diverses, que la ligne de l'interprétation des livres prophétiques et apostoliques soit dirigée conformément à la règle du sens ecclésial et catholique » (II, 4). Il faut redire ici que selon l'enseignement de l'Église orthodoxe du Christ l'interprétation de l'Écriture guidée par le Saint Esprit a un caractère doxologique. C'est tout le sens de la lecture et de l'interprétation patristique de la Parole de vie.

Car c'est dans l'Église, sous l'invocation de l'Esprit Saint que nos cœurs et nos intelligences s'ouvrent au sens spirituel et ecclésial de l'Écriture. Les différentes méthodes d'analyse d'un texte littéraire, analyse narrative, historico-critique et autres à base d'a-priori rationalistes et de soupçons ne servent pas à grand-chose pour pénétrer le sens spirituel des Écritures, pour aller par l'Esprit Saint, au centre vivant de cette Parole qui est le Christ en personne. Sonder les Écritures c'est rencontrer le Christ, c'est être attentif, dans la foi, à Celui qui nous aime et qui nous parle. Alors en quoi certaines méthodes d'analyse, que dis-je, de dépeçage de l'Écriture mises au point par le protestantisme libéral allemand des deux siècles précédents et qui, de longue date, ont pénétré partout en Occident, y compris jusque dans certaines facultés de théologie orthodoxe en Europe, peuvent-elles nous conduire au Christ ?. La réponse est dans la question.

A la suite de ses affirmations précédentes sur l'interprétation de l'Écriture sainte, saint Vincent énonce sa fameuse règle de discernement entre la vraie foi et l'hérésie : « Et, dans l'Église catholique elle-même, il faut veiller soigneusement à s'en tenir à ce qui a été cru partout, et toujours et par tous... » (II, 5). Il ajoute plus loin : « Et il en sera finalement ainsi, si nous suivons l'universalité, l'antiquité, le consentement général » (II, 6).

L'universalité c'est l'unanimité des Églises répandues sur la surface de la terre, autour de l'Évangile du Seigneur, des Apôtres, de la Tradition des Pères, c'est la foi droite, orthodoxe, qui est manifestée par la communion des Églises dans les grands conciles œcuméniques et leurs énoncés dogmatiques. Tout cela, l'histoire le montre, ne va pas sans d'âpres luttes car les hérésies avancent toujours cachées, se donnent quelques apparences de vérité, se complaisent dans l'ambiguïté du langage et il faut du temps pour les démasquer. L'antiquité c'est le critère qui permet de voir si toute affirmation nouvelle est conforme avec l'enseignement du Christ reçu des Apôtres, le consentement général, c'est l'union de tous autour de ce dépôt sacré dont l'Église a la garde et auquel on ne peut rien ajouter ni retrancher, comme le dit l'Encyclique des Patriarches orientaux de 1848 en réponse à une lettre du pape de Rome.

Saint Vincent de Lérins affirme nettement que l'hérésie est toujours une innovation, une nouveauté profane dans l'Église, selon son expression. L'hérésie c'est toujours un choix au détriment de la plénitude de la Vérité. Toute hérésie, ai-je dit, avance masquée, cite l'Écriture pour justifier ses choix, lisez pour vous en convaincre la profession de foi d'Eunome l'un des maîtres de l'arianisme au IVe siècle, profession de foi magnifiquement réfutée par saint Grégoire de Nysse4. Écoutons ces paroles de saint Vincent : « Il faut d'autant plus s'en méfier [des hérétiques] et les craindre qu'ils se dissimulent plus secrètement à l'ombre de la Loi divine. Ils savent bien que leurs puanteurs ne plairaient à personne, si elles s'exhalaient naturelles et sans mélange ; et alors ils les arrosent de paroles divines comme d'un parfum, afin que celui qui rejetterait volontiers une erreur purement humaine, ne méprise pas les oracles divins » (25, 4).

Mais même lorsqu'elles semblent submerger l'Église comme ce fut le cas pour l'arianisme au IVe siècle, où une grande majorité d'évêques d'Occident comme d'Orient confessèrent l'arianisme sous la pression et l'intrusion des empereurs ariens dans les affaires ecclésiastiques, il y eut toujours un « reste », car le Christ veille sur son Église, comme ce fut le cas avec saint Athanase le Grand d'Alexandrie en Orient et saint Hilaire de Poitiers en Occident et d'autres, pour proclamer haut et fort jusqu'au martyre pour certains, que les affirmations blasphématoires d'Arius et de sa secte étaient des innovations, des nouveautés profanes introduites par des brigands dans l'Église de Dieu. Il en fut de même pour le nestorianisme et plus tard pour le monothélisme combattu par saint Maxime le Confesseur, comme pour l'iconoclasme qui a pour fondement la négation de l'incarnation du Verbe divin. Sur ce point, il faut aussi se souvenir que nombre de textes apocryphes de l'antiquité chrétienne, sont des forgeries tardives, faussement placées sous le patronage d'apôtres pour se réclamer du témoignage des disciples du Seigneur5.

Au début du quatrième chapitre du Commonitorium, saint Vincent de Lérins va chercher au moyen d'exemples à mettre en œuvre cette règle de la catholicité énoncée plus haut : « Mais afin que nos affirmations soient plus claires, il faut illustrer successivement d'exemples et les développer un peu plus abondamment, de peur que, par le goût d'une brièveté excessive, le poids des choses ne soit emporté par la rapidité du discours » (4, 1).

Ces exemples et les importantes leçons que l'auteur en donne occupent en fait l'essentiel de l'œuvre, puisqu'ils vont du chapitre IV au chapitre XXVIII. Ils sont nombreux : il va parler successivement du donatisme, de l'arianisme, du nestorianisme, de l'apollinarisme, de la doctrine de Photin et évoquer les déviances de personnages aussi considérables que sont Tertullien et Origène.

Saint Vincent met un soin tout particulier à caractériser théologiquement ces différentes hérésies et à en tirer les leçons au regard de la règle de la catholicité, toujours guidé par ce qu'il affirme au chapitre VII : « Nous devons donc redouter avec une grande crainte le sacrilège qui consiste à modifier la doctrine et à profaner la religion : ce n'est pas seulement la discipline de la constitution ecclésiastique, c'est aussi le pouvoir de censure de l'autorité apostolique qui nous l'interdit. De fait, tout le monde sait avec quelle force, quelle sévérité, quelle véhémence, le bienheureux apôtre Paul s'emporte contre certains hommes qui, avec une étrange légèreté, s'étaient écartés trop vite de celui qui les avait appelés à la grâce du Christ, pour passer à un autre Évangile, quoiqu'il n'y en ait point d'autre, qui s'étaient donné en foule des maîtres selon leur convoitise ; qui détournaient leurs oreilles de la vérité et se tournaient vers les fables, attirant la condamnation parce qu'ils avaient rendu vaine leur première foi » (7, 4-5).

Nous verrons dans la seconde partie les principales leçons qu'énonce saint Vincent, et en particulier, à partir de ses propos, nous évoquerons le jugement formulé par les « moines provençaux » sur certaines idées émises par saint Augustin dans sa controverse avec Pélage, idées qui lui sont personnelles et qui n'ont pas été reçues par le Plérôme de l'Église.

P. Gérard Reynaud

Notes :

1. Le Synaxaire. Vies des Saints de l'Église Orthodoxe. Tome cinquième, pages 267-268. Monastère de Simonos Petra, Mont Athos, 2014.
2. Commonitorium : traduction de Pierre Monat publiée en 2005 par le site Patristique.org. Les citations dans le corps du texte appartiennent à cette traduction. Soulignons que ce site publie nombre de textes des Pères de l'Église.
3. Synaxaire, op. cit. page 268.
4. Grégoire de Nysse. Réfutation de la profession de foi d'Eunome, SC 584, Cerf, Paris 2016.
5. Saint Irénée de Lyon en parle dans son ouvrage fondamental : Contre les Hérésies, Réfutation de la gnose au nom menteur. Cerf, Paris.