Les nouveaux médias ou l'appauvrissement de la vie intérieure

publicat in L'ère des médias pe 25 Juillet 2017, 18:01

Les utilisateurs de nouveaux médias perdent la capacité d'être à l'initiative de leur vie intérieure et d'en être les gestionnaires. Ils sont à l'affût des sollicitations extérieures, se laissent guider par elles, et ce sont elles qui deviennent les organisatrices de leur vie et qui définissent le plan désormais aléatoire de leurs activités.

Il n'y a plus de place pour les périodes de solitude qui contribuent à la construction et à la stabilité de la vie psychologique et spirituelle, ni pour les moments de silence indispensables à la réflexion profonde et à la contemplation nécessaire à la vie de l'esprit. Le cours de la vie intérieure est sans cesse interrompu par les sollicitations des appels téléphoniques qui font entendre leurs mélodies, des e-mails ou des tweets dont l'arrivée retentit. L'habitude de réagir et de répondre dans l'immédiat contribue encore davantage à morceler la vie intérieure  et à faire de la vie psychique une suite de séquences désarticulées.

Lorsqu'il n'y a pas de sollicitations extérieures, on les sol­licite soi-même par l'envoi de SMS, de tweets ou d'e-mails qui permettront d'obtenir des réponses et de relancer le circuit des échanges.

L'homo connecticus est devenu incapable d'assumer les temps morts, les temps de silence et d'inactivité par rapport au monde, pour se consacrer à la réflexion ou à la prière. Le besoin de combler les vides devient une obsession qui cache que c'est en réalité cette activité connectique qui génère du vide.

L'homme connecté est devenu incapable d'exister par lui-même et par la relation à Dieu ; il n'existe que socialement ; il a acquis l'impression que son existence n'a de valeur qu'au sein du champ public. Exister c'est pour lui être joignable et pouvoir joindre à chaque instant, c'est aussi pouvoir être vu, entendu, repéré à tout moment ; c'est être présent aux autres par les messages et les photos qu'il envoie, mais aussi en se montrant et se révélant aux autres ou devant les autres.

Le fait de téléphoner sans réserve et à voix normale dans les lieux publics en étant entendu de tous ou d'exposer sur des forums ou des blogs ouverts à la discussion sa vie la plus intime signifie non seulement une perte du sentiment naturel de pudeur, mais une totale extériorisation de sa vie intérieure, une publication et une exposition de sa vie personnelle et intime. La frontière entre vie privée et vie publique s'amenuise jusqu'à disparaître dans ce qui est une forme de dépersonnalisation.

Ce qui peut paraître dans un premier temps un moyen de libération par rapport à des préoccupations, à des inquiétudes, à des angoisses, et comme une sorte de thérapeutique, se révèle bientôt être la source de nouvelles angoisses. Celuiqui s'expose ainsi non seulement se vide et s'appauvrit, mais s'expose au regard pas toujours bienveillant des autres, se prête à être jugé, moqué, rejeté...

C'est aussi la façon de vivre le monde qui se trouve ainsi appauvrie. Le bavardage permanent au téléphone ou sur les forums et les blogs transforme la vie elle-même en un commentaire sur la vie, et double l'existence réelle d'une existence virtuelle. Très caractéristique dans ce sens est le besoin de se photographier et de photographier ses proches ou son environnement en permanence, comme si l'existence photographique et numérique avait plus de réalité et de valeur que l'existence réelle. Philippe Breton, dans son livre sur L'Utopie de la communication note :

« L'homo communicans est un être sans intériorité et sans corps, qui vit dans une société sans secret, un être tout entier tourné vers le social, qui n'existe qu'à travers l'information et l'échange, dans une société rendue transparente grâce aux nouvelles « machines à communiquer ». Ces qualités de l'homme de la communication, qui contribue à nourrir l'idéal de l'homme moderne, apparaissent comme autant d'alternatives à la dégradation de l'humain qu'a produite la tourmente du XXe siècle ».

Jean-Claude Larchet,
Malade des nouveaux médias, Cerf, 2016