publicat in Varia pe 4 Juillet 2017, 16:39
Le prophète Daniel
דניאלdans la Bible hébraïque, ΔΑΝΙΗΛ dans la Septante est connu traditionnellement comme un prophète contemporain de la captivité des Judéens à Babylone. Son nom pourrait signifier « Dieu est mon juge » ou « Dieu est mon défenseur ». Le livre du prophète Daniel est placé dans la Septante comme le quatrième des grands « prophètes écrivains », après Isaïe, Jérémie et Ézéchiel. Mais dans la Bible massorétique, on le trouve dans sa troisième partie, celle des Kétouvim, les autres Écrits, après Esdras.
Le prophète Daniel est issu d'une « famille noble » de la tribu de Juda et nous savons qu'il fut emmené captif avec le roi Yoyaqim et d'autres Judéens. C'était pendant la troisième année du règne de ce roi soit en 606, puisque Yoyaqim règne à partir de 609. Nabuchodonosor fit le siège de Jérusalem, pilla le Temple et le roi de Juda fut fait prisonnier. Ce fait n'est pas attesté historiquement car on n'a pas trace d'un siège de Jérusalem et d'un pillage du Temple cette année-là, troisième du règne de Yoyaqim. Le livre de Daniel nous dit que « Le Seigneur livra entre ses mains [celles de Nabuchodonosor] Yoyaqim roi de Juda et une partie des ustensiles de la Maison de Dieu ; il les emmena au pays de Shinéar dans la maison de ses dieux, et les ustensiles, il les emporta à la maison du trésor de ses dieux » (Dn. I, 2).
Mais ce n'est pas tout : sur l'ordre du roi, le chef des eunuques, Ashépenaz, conduit à Babylone des fils d'Israël de sang royal ou de familles nobles, « des adolescents en qui il n'y eût aucun défaut, beaux à voir, instruits en toute sagesse, experts en savoir, comprenant la science et ayant en eux de la vigueur pour qu'ils se tiennent dans le palais du roi et qu'on leur enseigne la littérature et la langue des Chaldéens » (Dn. I, 3b-4). Au terme d'une éducation de trois années « ils se tiendront en présence du roi » (Dn. I, 5c). Ici sont nommés Daniel et ses trois compagnons : Hananya, Mishaël et Azarya et tous les quatre recevront des noms chaldéens.
Bien qu'élevés à l' école du roi chaldéen, Daniel et ses compagnons n'en demeurent pas moins intégralement fidèles à la Loi mosaïque. À l'issue des trois années de son éducation, comblé des dons de Dieu en récompense de la stricte observance de la Loi, Daniel eut l'occasion de montrer sa pénétration d'esprit pour interpréter et expliquer le songe de Nabuchodonosor (Dn. II, 14 et s.), mettant en lumière l'impuissance des « sages de Babylone » et combien sa perspicacité ne procédait que de Dieu seul. C'est le Seigneur qui lui révèle et c'est important de le souligner, en une vision nocturne le mystère du songe royal, ce qui est l'occasion pour Daniel d'une très belle prière d'action de grâces (Dn. II, 20-23). C'est pourquoi, nous dit le texte, le roi « les trouva [Daniel et ses trois compagnons] dix fois supérieurs à tous les magiciens et conjureurs qu'il avait dans son royaume » (Dn. I, 20b).
Après l'interprétation du premier songe du roi, celui de la statue à la tête d'or et aux pieds de fer et d'argile, Nabuchodonosor nomma Daniel gouverneur de la province de Babylone et « surintendant de tous les sages de Babylone » (Dn. II, 48) et ses trois compagnons furent nommés administrateurs de la province de Babylone. Il interprétera plus tard un second songe de Nabuchodonosor (Dn. IV, 7-27) et après la conquête de Babylone par les Mèdes et les Perses, il deviendra, sous Darius le Mède, l'un des trois ministres de l'empire : « Darius jugea bon d'instituer sur le royaume les cent vingt satrapes pour qu'il y en ait dans tout le royaume ; et au-dessus d'eux, trois ministres dont l'un était Daniel, pour que ces satrapes leur rendent des comptes et que le roi ne soit pas frustré. Or ce Daniel l'emportait sur les ministres et les satrapes, car il avait en lui un esprit extraordinaire et le roi projeta de l'établir sur tout le royaume » (Dn. VI, 2-4).
Le chapitre six nous informe qu'il suscita la jalousie de ses ennemis qui le dénoncèrent au roi, en raison de ses prières adressées au Seigneur, tourné trois fois par jour en direction de Jérusalem et qu'il fut jeté dans la fosse aux lions d'où il sortira miraculeusement préservé (ch. VI et Dn. grec XIV. 29-42). Darius lui fit grâce et Cyrus, le roi perse, se montra également bien disposé envers lui et c'est la troisième année du règne de ce roi, soit en 534, qu'il eut sur les rives du Tigre, sa dernière vision (Dn. ch. X et s.). On ne peut s'empêcher, s'agissant de la position du prophète Daniel à la cour des rois de Chaldée et de Perse, de faire un rapprochement avec celle de Joseph à la cour des Pharaons.
Les langues du texte : les chapitres I à II, 4a sont en hébreu. De II, 4b au chapitre VII en araméen. Les chapitres VIII à XII, chapitres consacrés aux visions du prophète, sont en hébreu. Les versets 24 à 90 du chapitre III et les chapitres XIII et XIV contenant l'histoire de Suzanne sauvée par Daniel, de l'opposition aux prêtres de Bel et de mise à mort du Dragon par le prophète, n'appartiennent qu'à la Septante, d'où leur édition en italique dans les éditions françaises de la Bible. Le texte grec lui-même provient de deux sources : la Septante et la révision de Théodotion. Le livre se divise en deux parties : la première qui va du premier chapitre au chapitre VI est narrative. La seconde qui va du chapitre VII au chapitre XII concerne les visions prophétiques. La partie narrative a pour but de faire connaître les moyens que Dieu employa pendant la période de châtiment et de désolation, pour encourager, soutenir, consoler Israël et lui montrer qu'Il ne l'avait pas abandonné.
Après l'introduction du Ier chapitre dans lequel nous voyons Daniel élevé à la cour du roi, le chapitre II concerne le songe de Nabuchodonosor, le songe de la statue et l'interprétation qu'en donne Daniel. Les cinq parties du corps de la statue ont chacune une signification car elles symbolisent les empires qui devaient se succéder : la tête d'or, c'est le royaume de Nabuchodonosor, la poitrine d'argent c'est le royaume mède et perse, le ventre de bronze c'est l'empire d'Alexandre et les royaumes des Séleucides et des Ptolémées qui en sont issus, les jambes de fer c'est l'empire romain divisé entre Orient et Occident symbolisés par les pieds de fer et d'argile. Quant à la pierre tombée de la montagne sans intervention de l'homme et qui pulvérise les pieds du colosse, elle signifie que « le Dieu du ciel suscitera un royaume qui ne sera jamais détruit et dont la royauté ne sera pas laissée à un autre peuple. Il pulvérisera et anéantira tous ces royaumes-là et il subsistera à jamais » (Dn. II, 44), préfiguration de l'annonce messianique du chapitre IX. Le chapitre III est consacré aux trois Jeunes Gens, compagnons de Daniel, Hananya, Azarya et Mishaël (qui reçurent respectivement les noms chaldéens de Shadrak, Méshak et Abed-Négo) jetés dans la fournaise pour avoir refusé d'adorer la statue, et au cantique au Dieu des Pères qu'ils chantèrent pour avoir été miraculeusement préservés par le Seigneur (Dn. III, 52-90). Chapitre qui se termine de manière surprenante par une courte action de grâce au Dieu Très-Haut prononcée par Nabuchodonosor lui-même ! Le chapitre IV raconte le deuxième songe du roi (songe du grand arbre au chapitre IV) et son interprétation par Daniel. Ce chapitre déroule les éléments constitutifs du songe et l'interprétation qu'en donne Daniel comme au chapitre II et se termine comme au chapitre III, de manière toute aussi étonnante, par une prière du roi. Au chapitre V, c'est le grand festin sacrilège du roi Belshassar, fils de Nabuchodonosor, au cours duquel il est fait un usage profanateur des ustensiles volés au Temple par le roi son père lors du siège de Jérusalem, où il est question de l'interprétation des inscriptions mystérieuses tracées sur le mur du palais royal : « Mené-Téqel-Ou-Parsîn » dont Daniel livrera le sens (Dn. V, 26-27). Enfin le chapitre VI rapporte le récit de Daniel jeté dans la fosse aux lions à cause de son refus d'adresser une prière au roi considéré comme un dieu et sa délivrance par le Seigneur.
La seconde grande partie du livreet la plus importante, s'ouvre au chapitre VII et concerne les visions et les prophéties données à Daniel, souvent difficiles à interpréter. Le contexte est nettement apocalyptique puisque ces visions concernent « le temps de la fin » et le triomphe final de ceux qui appartiennent à Dieu. Quatre grandes prophéties : d'abord celle du chapitre VII avec les quatre Bêtes, les quatre empires qui s'élevèrent de la Mer, lieu du chaos, du refus et de la méconnaissance de Dieu, et le Fils d'Homme. La vision céleste du Vieillard "יומין וצתיק" (= « vieux de jours » d'où l'expression « Ancien des Jours ») entouré des armées célestes à son service et la vision du Fils d'Homme auquel fut donné « souveraineté, gloire et royauté » et que servaient « les gens de tous peuples, nations et langues ». C'est une scène de Jugement Dernier avec « les livres ouverts » et la bête, la quatrième, la plus monstrueuse de toutes est livrée au feu, instrument du châtiment divin. Cette première vision des quatre Bêtes, le lion aux ailes d'aigle, l'ours à la poitrine et aux bras d'argent, le léopard ailé aux quatre têtes, la quatrième aux « monstrueuses dents de fer » qui broient tout, aux dix cornes, est à mettre en parallèle avec les quatre parties du corps du colosse qu'a fait construire Nabuchodonosor et les quatre empires qu'elles symbolisent.
Dans la seconde prophétie, celle de deux bêtes, le bouc et le bélier s'affrontent et le combat débouche sur la victoire du bouc dont la corne finira par être brisée « et à sa place s'élevèrent quatre cornes remarquables aux quatre vents du ciel » (Dn. VIII, 8b). De l'une d'elles sortit une petite cornes qui grandira « jusqu'à l'armée du ciel ». Description symbolique de deux empires, celui des Mèdes et des Perses et celui des Grecs, d'Alexandre le Grand et, clairement, avec la dernière corne qui grandit aux quatre dimensions de l'horizon et même jusqu'au ciel, allusion à Antiochus IV, lui qui va interrompre « le sacrifice perpétuel » du Temple, instaurer le culte des idoles et persécuter « le peuple des saints ». L'Archange Gabriel qui apparaît à Daniel lui fait comprendre que cette vision « est pour le temps de la fin », façon de dire que la victoire finale est entre les mains de Dieu seul. C'est la réponse définitive à la question que pose « un Saint » au chapitre VIII, verset 13 et qui commence par ce mot : « Jusques à quand » ?. Terme que l'on retrouve au début de la question que posent les âmes des martyrs, sous l'autel, dans le chapitre VI de l'Apocalypse de saint Jean le Théologien (Ap. VI, 10).
La troisième prophétiec'est celle des soixante-dix septénaires d'années. Le prophète confesse son péché, le péché de son peuple, le juste châtiment que Dieu lui inflige et il invoque la miséricorde de Dieu, il supplie le Seigneur : « Seigneur écoute ! Seigneur pardonne ! Seigneur sois attentif et agis, ne tarde pas ! » (Dn. IX, 19a). Ici au chapitre IX, l'Archange Gabriel est là de nouveau pour donner à Daniel l'intelligence de la vision. La vision est reçue la première année du règne de Darius le Mède et Daniel, pensant à la prophétie de Jérémie (Jr. XXV, 11-14) qui annonçait la délivrance d'Israël à l'issue d'une période de soixante-dix années, demande au Seigneur de l'éclairer car il désirait connaître à quelle époque finirait la captivité, d'où l'intervention de Gabriel. Mais le Seigneur, par la bouche de l'Archange, va lui révéler une libération bien plus essentielle que celle prédite par Jérémie et rendue possible par la victoire du roi perse Cyrus : « Sois attentif à la parole, et comprends la vision !. Il a été fixé soixante-dix septénaires sur ton peuple et sur ta ville sainte, pour faire cesser la perversité et mettre un terme au péché, pour absoudre la faute et amener la justice éternelle, pour sceller la vision et le prophète, et pour oindre le Saint des saints. Sache-le donc et comprends ! Depuis le moment où la parole a annoncé que Jérusalem sera rebâtie jusqu'au Messie Oint, il y aura sept septénaires. Pendant soixante-deux septénaires places et fossés seront rebâtis, mais dans la détresse des temps. Et après soixante-deux septénaires un Oint sera retranché sans qu'il y ait en lui de jugement. Le peuple d'un chef qui viendra détruira la ville et le sanctuaire et sa fin arrivera dans un déferlement et jusqu'à la fin de la guerre décrétée, il y aura des dévastations » (Dn. IX, 23d-26).
Il faut interpréter avec grande prudence ces chiffres parce que les comptes d'éternité se prêtent difficilement aux calculs des hommes, mais nous avons là des indications précieuses dans la parole de l'Archange adressée à Daniel de la part de Dieu. Les commentaires et interprétations de ces versets sont nombreux : qui est le « Messie-Oint » du verset 25, qui est le « Oint retranché » du verset 26 ? S'agit-il du Grand Prêtre qui est consacré par l'onction ? Ce terme de « Oint » est fréquemment utilisé dans les écrits post-exiliques. La seconde mention du oint « retranché » correspondrait au Grand Prêtre Onias III assassiné par ordre du Grand Prêtre usurpateur Ménélas. Dans ce cas, on est en 171. Selon ce comput, des soixante-dix septénaires, sept séparent le début de la captivité de Juda jusqu'à la mort du Grand Prêtre Josué, soit l'an 538 et les 434 ans (les soixante-deux septénaires) correspondent au temps qui sépare l'oracle de Jérémie (Jr. XXV, 1-11) et l'année du meurtre d'Onias III. Le dernier septénaire va de cette mort à la persécution d'Antiochus IV, type de l'Antichrist. Mais au-delà d'une interprétation strictement liée au contexte historique, la prophétie nous suggère de monter plus haut.
C'est bien dans ce sens que les Pères commenteront les versets du chapitre IX. Nous avons plusieurs références dont celle de saint Athanase d'Alexandrie dans « Sur l'incarnation du Verbe » et celle de Basile de Séleucie dans la « Démonstration contre les Juifs : De l'avènement du Sauveur ». Citons un passage d'Athanase d'Alexandrie qui répond à l'affirmation classique des Juifs : le Messie reste à venir : « Mais peut-être, incapables de résister à l'évidence, ils ne nieront pas les Écritures, mais ils déclareront avec emphase qu'ils attendent encore, et que le Dieu Verbe n'est pas encore venu. En effet, c'est ce qu'ils répètent de tous côtés sans rougir de leur impudente opposition à l'évidence tangible. Mais sur ce point aussi, et même plus que sur tous les autres, ils seront confondus, non par nous, mais par le très sage Daniel qui annonce l'époque actuelle et la divine venue du Sauveur en disant : 'Soixante dix semaines ont été déterminées pour ton peuple et pour la ville sainte, pour accomplir le péché et pour sceller les péchés, pour effacer les injustices et pour pardonner les injustices, pour amener une justice éternelle, pour sceller la vision et le prophète, et pour oindre le Saint des saints et tu sauras et tu comprendras depuis la fin du discours, pour répondre et rebâtir Jérusalem jusqu'au règne du Christ. [...]Le Christ y est désigné, l'oint y est annoncé non comme un homme simplement mais comme le Saint des saints ; Jérusalem subsiste jusqu'à sa venue, ensuite prophète et vision cessent en Israël » (« Sur l'incarnation du Verbe », SC 199, p. 403-405).
La quatrième prophétiec'est la vision finale qui regroupe les chapitres X à XII, vaste fresque apocalyptique, préparation à la rencontre avec le personnage déjà entrevu au chapitre VII, le Fils d'Homme, où l'ange interprétateur intervient à nouveau pour ouvrir l'intelligence du visionnaire au sens du message. Ici apparaît, outre Gabriel, Daniel et le Fils d'Homme, un quatrième personnage « Mikaël, l'un des Princes de premier rang » (Dn. 10, 13b) qui combat les principautés et les puissances, les anges des puissances ennemies du prophète et de son peuple et dont la victoire est inscrite dans le « Livre de vie » (Dn. 10, 21).
En définitive, la dernière révélation faite au prophète le conduira, au delà de la fin des Séleucides avec Antiochus IV Épiphane adversaire résolu de Dieu, vers le salut définitif des élus dans l'éternité. Cette fin annonce la résurrection pour « la vie éternelle » (Dn. XII, 1-4) dans la gloire des cieux, des justes qui ont plu au Seigneur. Cet enseignement qui est valable pour les hommes de toutes les générations, marque une étape importante de la révélation du dessein de Dieu en faveur des hommes dans l'Ancien Testament. Les précisions chiffrées sur la durée de la persécution « A partir du temps où cessera le sacrifice perpétuel et où sera placée l'abomination dévastatrice » à la fin du chapitre XII, appellent à la persévérance jusqu'à la fin dont parle l'Apocalypse de saint Jean et cette persécution est l'image de toutes celles qui suivront jusqu'à la consommation des siècles où chacun, comme le prophète, recevra son « lot » . L'histoire s'achemine vers son accomplissement par le Fils d'Homme, le Christ, et dès lors, vision et prophète sont scellés.
P. Gérard Reynaud