publicat in Varia pe 4 Janvier 2017, 08:25
En ouvrant les livres prophétiques de l'Ancien Testament, il faut constater que les prophéties les plus importantes, celles qui nous touchent le plus directement, sont celles qui concernent les temps messianiques, l'annonce de « Celui qui devait venir », le Messie de Dieu, l'Oint, le Christos en grec. Depuis des temps immémoriaux, les Prophètes ont eu pour mission de transmettre les messages divins. Ils se sont faits les crieurs sans concession du rappel à la fidélité à l'Alliance, toute infidélité étant la marque d'une prostitution : « Crie à plein gosier, ne te retiens pas ! Elève la voix comme une trompe, dis à mon peuple sa transgression, à la maison de Jacob ses péchés ! » (Isaïe 58,1).
Ils ont rappelé avec véhémence, devant la caste sacerdotale, combien les paroles proférées par la bouche doivent exprimer l'humilité, la contrition du coeur, l'obéissance volontaire et consciente à la volonté de Dieu, l'observance de ses saints commandements, faute de quoi les sacrifices offerts sont sans valeur devant Sa Face. Mais ils ont aussi et essentiellement été les hérauts des promesses divines. Il y a donc un lien entre les promesses de Dieu révélées par la parole des Prophètes et l' accomplissement de ces promesses par le Dieu-Verbe qui, lorsque les temps furent accomplis, selon le kaïros de Dieu et non celui du chronos du monde et des hommes, s'abaissa jusqu'à nous, prenant notre condition d'hommes, sans que Sa divinité ne subisse ni changement, ni augmentation, ni altération, pour assumer pleinement notre nature déchue afin de la sauver, la relever, la guérir, la libérer, par sa mort vivifiante et sa glorieuse résurrection, de l'empire de la mort. Sans Lui, l'humanité ne serait restée qu'une longue chaîne d'esclaves s'acheminant vers le néant de la mort.
Car Dieu, dans son amour pour l'homme, ne l'a pas abandonné à son triste sort, lorsque celui-ci s'est volontairement coupé de la Source de vie par le péché, comme nous le dit si magnifiquement l'anaphore eucharistique que composa saint Basile le Grand au IVe siècle, dans sa grande prière d'action de grâces qui résume toute l'histoire du salut. Au travers de l'histoire du peuple élu, Dieu au moyen de sa divine et admirable pédagogie, prépara selon son économie, la venue du Messie libérateur. D'abord par le don de la Loi à Moïse, puis par ses serviteurs les Prophètes et enfin par l'incarnation du Verbe éternel venu parachever tout le dessein du Père en faveur des hommes.
Le Nouveau Testament insiste tout spécialement sur différents épisodes de la vie de Jésus qui réalisent les prophéties le concernant et l'Evangile lui-même insiste plus encore sur la conformité de tous les Prophètes avec le coeur, le centre du mystère du salut. C'est en référence aux prophéties que le Christ, dans son enseignement, révélera aux Apôtres et aux disciples le mystère de Sa personne et de sa venue parmi les hommes pour accomplir le dessein du Père. Par exemple, en relatant la naissance de Jésus l'Evangile de saint Matthieu dit : « Tout cela arriva afin que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par l'entremise du prophète... » (Mt 2, 22). Ou bien encore : « Il est écrit dans les Prophètes : ils seront tous instruits de Dieu. Quiconque a entendu le Père et a reçu son enseignement vient à moi... » (Jn 6, 45). D'autres versets de l'Evangile et des Actes pourraient être abondamment cités.
Est-il légitime de faire un lien entre les annonces prophétiques et leur accomplissement par le Christ ? La question mérite d'être posée. D'abord il faut remarquer que c'est le Seigneur lui-même qui fait ce lien, et à sa suite la Tradition reçue des Apôtres, des Pères, Tradition fidèlement transmise dans l’Église orthodoxe du Christ. Deux récits évangéliques vont nous éclairer : le premier se trouve au chapitre quatre de l'Evangile de saint Luc à partir du verset 16. Selon l'usage, le jour du sabbat, le Seigneur se rend à la synagogue : « Il vint à Nazareth, où il avait été élevé, et il se rendit à la synagogue, selon la coutume, le jour du sabbat. Il déroula le livre et trouva le passage où il était écrit : 'L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a conféré l'onction pour annoncer l'Heureuse Annonce aux pauvres ; Il m'a envoyé pour proclamer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, renvoyer libres les opprimés, proclamer une année d'accueil par le Seigneur'. Puis il roula le livre, le rendit au servant et s'assit. Les yeux de tous dans la synagogue étaient fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : 'Aujourd'hui cette Ecriture que vous venez d'entendre est accomplie'. » (Lc 4, 16-21). Pour bien comprendre ces paroles, il faut se rappeler plusieurs choses : l'usage synagogal comporte deux lectures : la première c'est la lecture de la section hebdomadaire de la Torah, que l'on appelle paracha, lecture de la Loi. Le seconde c'est la haftara, c'est-à-dire la lecture de la Prophétie. Elle est toujours confiée à quelqu'un qui est versé dans la connaissance et l'interprétation des Ecritures. Or ce passage de la Prophétie n'est pas lu au hasard, il fait partie de la haftara du jour, où justement Jésus se trouve à la synagogue de Nazareth.
Et que dit cette lecture ?. Elle cite un passage de la prophétie d'Isaïe relatif au Messie sur qui repose l'Esprit saint de Dieu et qui a reçu l'onction messianique, Esprit qui est descendu sur le Christ au baptême du Jourdain. C'est ce Messie-Christ qui proclame l'Heureuse Annonce – l'Evangile – aux pauvres, c'est-à-dire à ceux qui ont le coeur pur et qui se savent totalement dépendants de Dieu, qui ne placent leur confiance qu'en Lui, c'est lui qui libère les captifs du péché, les opprimés et qui apporte la guérison à l'humanité malade. Et comment se termine ce récit ? : par cette parole forte : « Aujourd 'hui cette parole de l'Ecriture que vous venez d'entendre, est accomplie ». Autrement dit, c'est une parole de révélation : les temps sont accomplis, l'annonce prophétique est accomplie, Dieu a visité son peuple. Ce qui était promesse est devenue réalité, car Dieu ne reprend jamais Sa parole.
Un second récit doit être cité : c'est celui des deux disciples en route vers d'Emmaüs, récit rapporté dans l'Evangile de saint Luc, auxquels va se joindre Jésus lui-même, sans être reconnu jusqu'au partage du pain dans l'auberge de la ville. Alors que Cléopas, le seul des deux hommes nommé dans notre récit, fait part de sa tristesse à cause de la mort en croix de celui qui avait soulevé tant d'espérance -la libération d'Israël- et qu'il considérait comme un « prophète puissanten action et en parole devant Dieu et devant le peuple » (Lc 24, 19b), mais qui n'est pas parvenu à « délivrer Israël ». Trois jours après la crucifixion et bien qu'ils aient reçu indirectement le témoignage digne de foi des saintes femmes et d'autres quant au tombeau vide et la parole des anges qui le [le Christ] déclarèrent vivant, nos deux hommes sont toujours incrédules.
Alors le Seigneur leur adresse cette parole : « 'Esprits sans intelligence, coeurs lents à croire tout ce qu'on déclaré les prophètes !. Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela et qu'il entrât dans sa gloire ?' Et commençant par Moïse et par tous les prophètes, il leur expliqua dans toutes les Ecritures ce qui le concernait ». (Lc 24, 25-27). Ailleurs, le Seigneur commande : « Sondez les Ecritures, elles me rendent témoignage ». Dans la péricope de Luc 24, le Seigneur fait clairement référence au Serviteur souffrant d'Isaïe, mais aussi, implicitement, aux promesses divines des premiers livres de l'Ecriture de la première Alliance.
C'est donc en ayant une claire conscience que la Personne du Christ est au centre de l'Ecriture, d'abord cachée dans l'Ancien Testament puis dévoilée dans le Nouveau Testament que, suivant la Tradition des Apôtres et des Pères, l’Église orthodoxe du Christ lit et interprète la prophétie d'Israël. Elle le fait en pleine obéissance à un principe d'interprétation énoncé par le Maître lui-même, comme l'attestent les deux récits évangéliques qui viennent d'être cités, et non en fonction d'un désir qui lui serait propre.
Il est temps maintenant de nous intéresser à l'essence même de cette Prophétie d'Israël, aux personnages qui incarnent cette Prophétie, à leur vocation, à leur appel et au contenu de leurs prophéties. Ici, dans le cadre forcément limité de cette série d'articles nous parlerons essentiellement des prophètes à partir du VIIIe siècle avant Jésus Christ, ceux qu'on appelle « les prophètes écrivains », les quatre « grands » Isaïe, Jérémie, Ezéchiel et Daniel et les douze « petits » Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée, Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie, Malachie.
La distinction entre « grands » et « petits » est toute relative puisqu'elle renvoie à un classement en fonction de la longueur des écrits de ces prophètes. En même temps, au sein de cet aréopage glorieux des Prophètes d'Israël, Isaïe occupe une place singulière puisqu'il est nommé par la Tradition « Prince des Prophètes » et les Pères ont tenu le Livre d'Isaïe pour l'Evangile avant l'Evangile.
D'abord, que signifie ce substantif « prophète » ? D'où vient-il ?. En hébreu ce substantif est Nabi = prophète, auquel correspond le verbe nibbe' = prophétiser. La Septante traduit ce substantif et ce verbe respectivement par Prophètès et prophètèuô et ces termes n'apparaissent pas avec les prophètes du VIIIe siècle mais dés les cinq livres du Pentateuque. On en a plusieurs attestations et je ne vais pas les citer toutes. En Genèse 20, lorsque qu'Abraham, par crainte d'être tué à cause de sa femme Sara, fait passer celle-ci pour sa sœur devant le roi Abimélek, Dieu interdit au roi de prendre Sara en lui disant : « Maintenant, rends la femme de cet homme ; c'est un prophète ; il priera pour toi, et tu vivras. » (Gn 20, 7a).
D'autres occurrences du nom dan le livre de l 'Exode, celui des Nombres (Nb 11, 25.29), dans le Deutéronome, dans les quatre Livres des Règnes (=1 Samuel, 2 Samuel, 1 Rois, 2 Rois). Ma deuxième citation est empruntée au chapitre 18 du Deutéronome, citation importante puisqu'elle nous parle de l'origine et de la fonction du prophète. Dieu parle à Moïse à partir du verset 9 et après une interdiction formelle donnée aux Hébreux qui vont entrer en terre de Canaan, de pratiquer les sacrifices humains du culte des baals, il demande de rejeter la divination, la magie, les envoûtements, les orgies de ce culte païen, ainsi que la consultation des morts, il est dit à MoÏse : « C'est un Prophète comme toi que je leur susciterai du milieu de leurs frères ; je mettrai mes paroles dans sa bouche, et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Et si quelqu'un n'écoute pas mes paroles, celles que le prophète aura dites en mon nom, alors moi-même je lui en demanderai compte. Mais si le prophète, lui, a la présomption de dire en mon nom une parole que je ne lui aurai pas ordonné de dire, ou s'il parle au nom d'autres dieux, alors c'est le prophète qui mourra ». (Dt 18, 18-22).
L'office du prophète est donc une médiation entre Dieu et son peuple. Le prophète est choisi et appelé – à l'impératif ! – pour être messager de Dieu, parler en son nom puisque Dieu lui a communiqué Sa volonté par la parole, par des visions ou par des songes et la prophétie n'est que la manifestation aux hommes de la volonté divine. Rien d'autre. Le messager annonce la parole de Dieu, expression de Sa volonté et l'interprète pour le peuple. Ce n'est jamais sa vision des choses qu'il exprime au peuple. Il parle toujours du point de vue de Dieu exclusivement, car il a pour mission de rapporter ce qu'il a vu, entendu. C'est ce qui rend la mission des Prophètes extraordinairement difficile, car il n'y a pas là de place pour l'accommodement ou la compromission. Souvenons-nous de la parole du Christ qui se lamente sur Jérusalem : « Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés... » (Mt 23, 37a).
Ajoutons que Dieu accorde au prophète la faculté de voir l'invisible et du fait qu'ainsi le regard de ce dernier porte loin, il est mis en présence d'événements à venir grâce à des révélations divines. Ceci est une caractéristique de toute la prophétie d'Israël, mais on la retrouve aussi dans l'Ecriture de la Nouvelle Alliance comme par exemple dans l'Apocalypse de saint Jean le Théologien qui est un livre prophétique et qui s'ouvre sur une vision donnée à l'Aigle de Patmos, de la gloire du Christ (Ap 1, 1-19) : « Je fus saisi par l'Esprit au jour du Seigneur et j'entendis derrière moi une puissante voix, telle une trompette, qui proclamait : 'Ce que tu vois, écris-le dans un livre et envoi-le aux sept Eglises...' » (Ap 1, 10-11a). Ce « transport » du prophète en dehors de toute distinction de temps et sa mise en présence de réalités à venir, entoure d'obscurité certaines prophéties. Nous verrons pourquoi en nous aidant des deux « Homélies sur l'obscurité des prophéties » de saint Jean Chrysostome.
Nous verrons également dans la deuxième partie, comment Dieu appelle ses serviteurs les prophètes et la réponse de ceux qui sont appelés, les critères qui caractérisent les vrais prophètes dans l'Ancien Testament, puis nous en viendrons à ce qui constitue l'axe essentiel de cette étude : les prophéties messianiques telles que nous les trouvons dans le prophétisme scripturaire et leur accomplissement par le Christ.
P. Gérard Reynaud, Professeur d'Ecriture sainte au Centre Dumitru Stăniloae-Paris.