Des diverses manières de porter la croix de la maladie (IV)

publicat in Varia pe 11 Janvier 2014, 04:32

Un vaillant soldat

Elle a une âme franche comme l’or. Un être éminemment tendre, généreux et sans concession. Comme il arrive souvent, hélas, dès l’enfance, cette tendresse dont elle a be­soin comme de l’air pour respirer, lui a été re­fusée. A tous les niveaux. La solitude comme constante. Et aussi, le fait d’être contrée par son éducation et par les évènements tout au long de son existence.

Elle avait un rêve de vie: écouter les autres et les aider. Sa mère ne lui a pas permis de choisir une profession qui lui donne de le réa­liser. Cependant, le désir de vivre voire une rage de vivre sont impressionnants chez cet­te petite femme. Comme un équilibre ou une compensation à ces manques dont le cœur ne se remet jamais.

Avec un courage de guerrier, elle pilote son existence au travers de la houle des évè­nements contraires. Elle reçoit coup sur coup, mais elle se cramponne, après avoir connu les affres du harcèlement et la menace de perte d’emploi les dernières années avant sa retrai­te. On la méprise car elle est seule, perdue dans une grande ville, sans défense et sans protection. Son authenticité la révèle origina­le,car elle n'est pas du tout comme les autres. Sans en être consciente, elle choque par sa manière d'être. Son intégrité la fait rejeter de ce monde comme un élément étranger. Elle lui est naturelle comme son absence totale de conformisme. Rien n'est voulu chez elle. Elle a du caractère et heureusement vu ce que la vie exige d'elle et lui réserve.

Oui, elle n'est pas comme tout le monde. L'histoire qui suit le montre à plus d'un titre mais dans ce qui est exceptionnel au point de l'héroïsme. Témoignage d'un courage peu courant.

Espérant bénéficier enfin du répit que la plupart des gens attendent de cette dernière étape avant le départ de ce monde, elle a soif d'en découvrir les beautés. Comme un jeune poulain éperdu de liberté et qui veut sauter par dessus la barrière du champ où on l'a mis. Elle garde une âme d'enfant prête à s'émer­veiller de tout. Elle a multiples projets notam­ment de voyages.

Et voilà que le sort semble s'acharner sur elle, et la frappe cruellement.Injustice crian­te. A vues humaines.

Une erreur doublée d'un manque de conscience professionnelle la fait passer à côté d'un diagnostic capital lors d'une mammo­graphie. Il est trop tard : si elle veut une chan­ce de vivre...c'est l'ablation immédiate des deux seins à la fois comme cadeau de Noël.

Personne pour l'accompagner dans cette montée au Golgotha, car elle a quitté la ville de sa vie professionnelle pour vivre dans une petite cité environnée d'une nature grandio­se. Elle y espérait tant.Elle se présente un matin à l'hôpital seule face à cette double mu­tilation de sa féminité.

Les mois qui suivent ne sont qu'une suite de rendez-vous médicaux, de séances de chimio­thérapie et de radiothérapie. Non sans rébel­lion mais n'ayant pas d'autre choix, elle se sou­met à l'épreuve de cette contrainte et à ses effets pervers. Elle va courageusement choisir une perruque et ne pouvant se supporter, cache son désespoir sous d'épaisses lunettes noires. Point de consolation : pour tout horizon, la solitude inexorable de son logement. Elle n'a plus ni le courage ni les forces de le tenir mais ne veut aucune aide car elle tient farouchement à son autonomie. Les papiers s'accumulent. Elle s'en­dort et se réveille avec la menace du crabe ron­geurqui plane au-dessus d'elle. Dépassée, elle plonge dans des abimes d'angoisse et songe à en finir, comme un animal sauvage, dans la fo­rêt enneigée... mais ne passe pas à l'acte. Elle le garde en réserve si..

Quelles sont ses armes ? Est-elle croyan­te ? Oui, elle a une foi simple, elle cherche la Lumière, l Amour divin. Baptisée, mais com­me beaucoup sans en appeler au Christ en priorité. Elle croit au bonheur et le désire à tout prix d'une manière enfantine. Ce qui la garde des écueils de cette quête ambiguë est l'humilité de sa nature. Intuitivement elle choi­sit une ascèse pour « survivre » et s'efforce de ne s'en écarter sous aucun prétexte : avoir une attitude positive en toute situation et tou­te circonstance. Un parti pris qui n'a l'air de rien mais d'une grande exigence. Face à ce mal qui l'étreint, et sans la chaleur d'un entoura­ge, elle s'acharne à n'y plus penser. A chaque réveil, c'est la lutte contre cette pensée qui peut l'amener à se détruire.

Son arme : la détermination à remplir son temps à tout prix.

Elle sort de chez elle pour éviter la folie : elle se met à « rôder » – son terme-même – des journées entières dans la ville. C'est une première béquille.

Ainsi se jette-t-elle dans la tournée des grands magasins, accomplit-elle des kilomè­tres à pied, souvent jusqu'au bord de l'épuise­ment. N'ayant plus d'appétit, elle n'a pas le désir de se faire à manger et décide de pren­dre le repas de midi dans un self où elle lie connaissance avec un couple aux cheveux blancs.

Elle vit dehors autant que possible mais ne peut voyager car le traitement de fond se poursuit. Ce dernier déforme son corps et lui cause des désagréments qui en empêcheraient plus d'un de vivre. Elle en a de la rage. Elle le vit comme une bride cruelle, alors elle tire dessus autant que faire se peut... et continue sa course trompe-la-mort. Comme une ob­session. Sans abdiquer.

Puis elle s'inscrit à des cours de conteur, suit des séminaires pour améliorer sa diction et son ouïe car elle la perd. Elle force l'admi­ration du professeur et des élèves beaucoup plus jeunes qu'elle. Elle ne s'en préoccupe pas, elle veut apprendre. C'est sa deuxième béquille.

Entre temps, elle subit l'opération de la cataracte à deux intervalles. Toujours seule en regardant de l'avant, sans aucune complaisan­ce envers elle-même. Autant que possible, elle fonce dans les occupations. comme un spor­tif à l'entraînement.

Activisme. Bien sûr, elle respire cette justification-là provoquée par notre société d'agendas débordants. Nous sommes des mil­liers à en être tributaire. Cependant chez elle, cette justification est sublimée en quelque sor­te par ce désir de ne céder à aucun prix au dé­sespoir, elle qui aurait toutes les excuses de ne rien entreprendre.

Son esprit est autre. En fait, elle vit au dé­sert – celui de la ville et de l'isolement, peut-être plus aride et plus exigeant que le vrai désert. D'une manière pathétique voire bou­leversante, elle a choisi, sans le savoir, l'ascè­se de la gratitude et de la doxologie. Elle ne veut voir que ce qui la construit en lui don­nant du bonheur. Et ce bonheur, elle le décè­le, le voit là où la majorité n'y verrait rien. Elle en remercie Dieu. « Aujourd'hui, j'ai eu un grand bonheur... » raconte-t-elle, et son in­terlocuteur est bouleversé de ce qui l'a provo­qué car cela semble si anodin que lui-même ne l'aurait pas reçu comme tel !

D'aucuns pourraient s'interroger : cet ac­tivisme à outrance n'est-il pas tout simplement destiné à tromper un néant que tout homme lucide découvre en lui ? Rien de plus ?

Les Pères disent que la souffrance garde de l'illusion. C'est la réponse. Dieu sait la souf­france de notre vaillant soldat. Et surtout, il y a cette épée de Damoclès, la mémoire de la mort – il ne s'agit plus de béquille ! – encore suspendue au-dessus de sa tête, car les méde­cins ne sont sûrs... que d'une rémission. Pour nous aussi, chaque jour est une rémission. Et comme Chrétiens nous ne devrions jamais l'oublier. Elle ne peut l'oublier, ce qui la gar­de d'une déviance. Parfois, au téléphone, il y a une brisure dans sa voix. « J'ai eu un mau­vais moment ce matin. Alors, j'ai prié ». Cet aveu est significatif. Elle s'adresse à Dieu par des mots quand elle cale.

Sinon, sa démarche-même est une prière constante, sans qu’elle le sache, dans la pu­reté de son cœur.

Ainsi, sans en être consciente, elle a été condui­te à Gethsémani. Un jour, elle avoue avec un sanglot retenu : « J’ai demandé à Dieu de ne pas me faire boi­re la coupe jusqu’à la lie ».

Simplicité de cette prière mais aussi grandeur d’une telle honnêteté et humilité !

Quel émerveillement de sa­voir qu’une personne fait ainsi front dans son quoti­dien pour ... la planète entiè­re, par la consubstantialité :

« (...) "moi", qu’est-ce que c’est ? Il m’a été donné de saisir cela à l’image d’un Arbre colossal, cosmique. Je ne suis qu’une petite feuille sur une branche de cet Arbre, mais cet Arbre, c’est ma base, non quel­que chose qui me serait étranger. Si je prie donc pour le monde entier, je prie pour tout cet Arbre avec ses milliards de feuilles parmi lesquelles je suis moi aussi, une toute petite feuille. » Arch. Sophrony, Parole à la Communauté, 1989.

Cette petite feuille – notre vaillant soldat – sur le grand arbre de l’Humanité apporte à l’Adam total son unique beauté par le main­tien farouche d’une vitalité conquis au prix de sueur et de larmes cachées. C’est sa maniè­re de prier pour le monde entier. N’est-ce pas un sujet de réconfort et de joie de songer qu’il y a d’autres petites feuilles qui luttent pour ne pas tomber de l Arbre, et auxquelles notre Dieu Tout-puissant donne cette vocation, en veillant dans Sa tendresse extrême à ce qu’elles puis­sent y répondre selon leurs moyens, comme elles sont ?

Les ascètes ne sont pas toujours ceux que l’on voit.

Gloire et louange à Dieu pour les siè­cles !

NB. Merci de prier pour ce vaillant soldat dont le combat est à reprendre chaque matin : Dieu le reconnaîtra !