Les raisins, la Soutane et l’amour fraternel

publicat in Varia pe 8 Novembre 2013, 13:32

« Biamhauraux las cœurs purs, car ils warrant Diau ». (Matthieu 5, 8)

C’était l’hiver, il faisait froid, les examens touchaient à leur fin et tous les étudiants partaient à la maison pour retrouver leurs familles, leurs parents, tous ceux qu’ils aimaient. Je me posais aussi la question où aller, car le « chez moi » que j’avais laissé derrière, était à plus de 2300 km et puis, à l’époque, je ne pouvais pas payer un voyage aussi long. En un mot, j’étais heureux, j e n’avais rien à moi, sauf les quelques habits et les livres qui se tenaient tranquilles sur l’étagère de ma chambre d’étudiant. La solution vint d’elle-mê­me, je partis pour deux semaines au monastère. C’était la première fois de ma vie que j’allais dans un monastère, c’était la première fois de ma vie que j’allais voir un vrai moine. Mon émotion était si grande, que je n’arrêtais pas de penser à la pre­mière rencontre avec les moines, comment allais-je les saluer, qu’allais-je dire, enfin ?

Les pères que j’ai rencontrés au monastère avaient des visages doux, humbles, ils parlaient peu, et quand, tout de même, ils disaient quelque chose, ils ajoutaient toujours une parole des Apophtegmes des Pères du désert. C’est ainsi que j’ai appris que le livre de chevet que chaque père avait dans sa cellule c’était les Apophtegmes. Les Apophtegmes est le livre qui nous parle des pères qui ont mené la vie ascétique dans le désert de l'Egypte, au 4ème et 5ème siècles. A chaque fois que l'on allait demander une parole édifiante à un père, il vous disait: Te souviens-tu, frère, de ce que disait le grand Abba Antoine;ou bien Ne sais-tu pas ce que nous dit Abba Poemen...

C'est ainsi que le premier livre que j'ai ache­té sur les vies et le vécu des saints furent les Apophtegmes, livre que je garde encore aujourd'hui, et que je lis à chaque fois lorsque le calme du soir se pose sur le monastère, et les rayons de lune fraient leur chemin à travers la pe­tite fenêtre de la cellule et ne font qu'éclairer les pages déjà jaunies du livre.

Les Apophtegmes ont donné à beaucoup de moines la force de continuer leur route, et les pa­roles des saints qui ont vécu dans le désert ont en­couragé et consolé profondément beaucoup de gens. C'est ce qui fait que tous ceux qui ont lu les Apophtegmes ont aimé la petite histoire d Abba Macaire et des raisins; des raisins que cet Abba avait reçu en don, mais voulant faire la joie d'un frère qui se trouvait dans le besoin il lui envoya la grappe de raisins... Et ce frère fut si content, qu'il décida de faire la même joie à un autre frère, alors il envoya à son tour les raisins. Et ainsi de suite, les raisins passèrent chez tous les frères du monastè­re, et lorsqu'ils arrivèrent chez le dernier frère, ce­lui-ci de tout son cœur les apporta chez Abba Macaire, qui s'émerveilla de la vertu des frères qui avaient mis l'amour du prochain avant tout.

Cette joie des frères, je l'ai aussi vécue, des an­nées après avoir lu cette petite histoire des Apophtegmes, le jour où j'ai reçu de la part de la fratrie, la plus belle soutane que j'aie jamais eue. Et, en cherchant mon ancienne soutane dans la cellule, j'ai compris que j'étais en train de la por­ter, c'était la soutane que l'amour fraternel avait rendu la plus belle au monde, et cela après ce qu'el­le a traversé tout le monastère, jusqu'à ce qu'elle revienne chez moi. Alors, j'ai compris que les rai­sins qui sont revenus chez Abba Macaire, n'étaient pas simplement les mêmes raisins, ils représen­taient beaucoup plus, c'était des raisins où chacun des frères avait mis son amour, sa prière, où cha­cun avait donné ce qu'il avait de meilleur. C'est pourquoi, la vieille soutane n'était pas la même non plus, car c'était la soutane dans laquelle cha­cun des frères avait mis ce qu'il avait de meilleur – l'amour fraternel, l'amour qui ne tombe jamais mais donne vie à tout. Le Seigneur fait de même, chaque jour, en mettant l'amour avant tout, car à chaque fois que l'on fait une bonne action pour un frère, cette action revient vers vous, comme les raisins sont revenus chez Abba Macaire. Seulement, le don et la joie se font beaucoup plus grands.

Cette soutane que je porte aujourd'hui, et encore beaucoup de choses, m'ont appris qu'il faut par-dessus tout, aimer, sans attendre d'être aimé; rendre service, sans attendre quelque cho­se en échange, mais en sachant plutôt que l'on fait tout pour le Seigneur; en donnant tout ce qu'on a de meilleur, sans attendre d'être remer­cié; pardonner, même si ça fait mal; demander pardon même si l'on n'a pas fait de mal; soutenir ceux qui vous entourent pour l'amour fraternel; croire, même si l'on ne voit pas; écouter, même si l'on ne comprend pas; être en paix, même si l'on vous fait une injustice. Car la justice n'ap­partient qu'au Seigneur. Croire en la parole d'un plus grand que vous, même si l'on n'en a pas une parfaite compréhension; se taire, pour ne pas blesser son prochain; prier pour tous et ne juger personne; pleurer avec celui qui est tom­bé et se réjouir avec celui qui est heureux; jouir de tout, comme si tout vous appartenait, mais savoir se défaire de tout, par amour du frère.

Archim Athanase Monastère de la Dormition de la Mère de Dieu, Rome