Marthe et Marie de Béthanie

publicat in Parole de l'Évangile pe 2 Novembre 2013, 05:01

Evangile pour les fêtes de la Toute-sainte Vierge Marie (Luc 10/38-42 et 11/27-28)

Cet Evangile, qui a trait à la relation spirituelle du Christ avec ses amis de Béthanie, n’a aucun rapport avec la Vierge Marie. La raison en est simple : l’Evangile concerne exclusivement l’enseignement et l’œuvre du Christ et on n’y parle de la Vierge Marie que dans ses rapports avec le Christ, c’est-à-dire à partir de l’Annonciation1. D’une façon générale Marie apparaît peu dans l’Evangile et toujours en fonction de son fils Jésus-Christ. Ceci est conforme à l’attitude et à l’enseignement du Seigneur : Il relativise toujours les liens biologiques et psychologiques, pour nous enseigner que les vrais rapports sont d’ordre spirituel2. Le Seigneur veut aussi montrer par-là que Sa mission terrestre n’est pas une affaire de famille et qu’il n’y a pas de « clan Jésus »3. La présence de Marie est toujours discrète et le Christ est même assez sévère avec Sa mère et Sa famille humaine (Joseph, Ses demi-frères, Ses cousins…).

Nous allons voir d’abord comment nous connaissons la vie de la Vierge Marie avant l’Annonciation et quelles lectures d’Evangile l’Eglise a choisies pour les fêtes propres de Marie.

La Bible ne nous dit rien de l’enfance de Marie, ni de sa famille. On ne connaît sa vie que par les Evangiles apocryphes, et surtout par le Proto-Evangile  de Jacques4 (en grec), qui est de grande valeur, ainsi que son remaniement latin, le Pseudo-Evangile de Matthieu4. C’est la source quasiment unique de toute la Tradition concernant Marie,  mais ce livre n’a pas été retenu dans le canon du Nouveau Testament.

Quelles lectures évangéliques l’Eglise  a-t-elle choisies pour les fêtes mineures de la Vierge Marie (celles de son enfance) et pour la grande fête de Sa Dormition ? Pour la Nativité de Marie (8 Septembre), son Entrée dans le Temple (21 Novembre) et Sa Dormition (15 Août), l’Eglise d’Orient a choisi l’Evangile de Marthe et Marie (mais il s’agit d’un Evangile « composé », c’est-à-dire constitué de deux péricopes qui ne se suivent pas). La seule exception est pour la Conception de Marie (8 décembre en Occident, 9 décembre en Orient), où l’Eglise a choisi la Visitation et le début du Magnificat (Lc 1/41-50), probablement pour l’analogie entre ses parents, âgés et stériles, et ceux de Jean-Baptiste.

En Occident, les choix sont un peu différents : pour la Conception (8 décembre) et l’Assomption5 (15 août), on lit l’Evangile de la Visitation avec le début du Magnificat (comme pour la Conception, en Orient) ; pour l’Entrée au Temple (21 Novembre) on lit le Magnificat ; mais pour la Nativité (8 Septembre) c’est tout à fait différent : on lit Mt 7/7-8 (« Demandez et vous recevrez… », qui fait écho au Proto-Evangile de Jacques). Il faut mentionner une audace liturgique récente, remarquable : dans les rites occidentaux, on lit couramment l’Ancien Testament dans la liturgie avant l’Epître (ce qui n’existe pas dans les rites orientaux) et cette lecture peut être remplacée par une vie de saint ou un extrait de son œuvre (Pères de l’Eglise) ; lorsqu’une année liturgique de rite occidental fut restaurée au sein de l’Orthodoxie, sur la base du rite des Gaules6, entre 1945 et 1960, les restaurateurs introduisirent pour les fêtes mineures de la Vierge Marie la lecture du Proto-Evangile de Jacques, mais lue comme une vie de saint (avant l’Epître), et sur le ton des vies de saints (et non celui de l’Evangile). Et cette initiative audacieuse fut extrêmement féconde au plan pastoral,  permettant aux fidèles d’avoir une plus grande intimité avec la Vierge Marie.

Le choix de l’Evangile de Marthe et Marie pour les trois fêtes de la Vierge Marie susmentionnées est évidemment typologique, parce que Marie de Béthanie représente le type d’âme agréable à Dieu dont le prototype parfait est la Toute-Sainte Vierge Marie7. En plus, il y a une analogie de nom, qui a une haute signification théologique8.

La première péricope de cet Evangile, qui est de beaucoup la plus longue, concerne la rencontre du Christ avec Marthe et Marie à Béthanie : elle est en apparence simple, mais en fait difficile à comprendre, si on ne  laisse pas de côté toute référence à la vie psycho-sociale. Le regard du Christ sur ces deux femmes est en effet purement spirituel. Cet épisode, qui n’est rapporté que par St Luc, est très difficile à situer dans le temps, car la chronologie de St Luc est différente de celle des deux autres Synoptiques et difficile à comprendre. Il situe l’évènement juste après la parabole du Bon Samaritain.

A lire St Luc, on a l’impression que le Seigneur fait une rencontre fortuite, dans un village, avec « une femme nommée Marthe, qui Le reçoit dans sa maison ». En fait, nous en savons plus par les autres évangélistes. Le village s’appelle Béthanie9 et se trouve à l’Est du Mont des Oliviers, à environ 3 km de Jérusalem. Marthe a une sœur, Marie, et un frère, Lazare. Nous savons par St Jean que « Jésus aimait Marthe et sa sœur [Marie] et Lazare » (Jn 11/5).

Ces trois frère et sœurs sont des amis personnels de Jésus. Il s’agit probablement de petites gens, sans que nous en ayons la certitude, mais ils sont quand même assez connus (lors de la mort de Lazare, beaucoup de gens viendront de Jérusalem pour consoler ses deux soeurs).

Marthe est probablement l’aînée (parce que toujours citée en premier) et celle qui tient la maison. Marie, sa sœur, est « celle qui oignit de parfum le Seigneur et qui lui essuya les pieds avec ses cheveux (Jn 11/2) : cela se passait « à Béthanie, dans la maison de Simon le Lépreux » (Mt 26/6-7). S’il s’agit bien de la même scène, chez le même pharisien, et de la même femme que l’on trouve en Luc 7/36-50, il s’agirait alors d’une « femme pécheresse », c’est-à-dire d’une prostituée, puisque le Pharisien se dit en lui-même : « Si cet homme était un prophète, il connaîtrait qui et de quelle espèce est la femme qui Le touche…» (Lc 7/39). Le Christ aussitôt le reprend vertement avec la parabole des deux débiteurs et termine en disant que « ses nombreux péchés ont été pardonnés, car elle a beaucoup aimé ». Cette phrase pourrait correspondre à Marie de Béthanie. Toutefois, il est difficile de trancher et les exégèses sont diverses (s’agirait-il plutôt de Marie de Magdala ? Marie de Magdala et Marie de Béthanie sont-elles la même personne ? Nous n’avons pas de certitude. La seule chose évidente est que ces deux femmes ont le même comportement de « femmes aimantes » vis-à-vis du Christ).

Ce qui est certain, c’est que Jésus se trouve ici chez des amis, qui L’accueillent comme un ami. Le Christ aimait (et aime) tous les hommes en tant que Dieu et en tant qu’homme parfait (c’est un amour spirituel), mais, en tant qu’Il est un homme particulier, une personne, Il a aussi des amis, avec lesquels Il a une relation plus intime (comme, par exemple, avec St Jean), car l’amour n’est pas uniforme : il y a beaucoup de façons différentes d’aimer.

Nous ne savons pas où est Lazare. Marthe s’active et prépare le repas, en bonne maîtresse de maison. Pendant ce temps, sa sœur [cadette] écoute le rabbi Ieshouah qui parle,  probablement à Ses disciples, parce qu’ils L’accompagnent (Lc 10/38) : le rabbi est certainement assis, car Il est le « Docteur » d’Israël, assis dans la chaire de Moïse. Marie est « assise aux pieds du Seigneur et écoute Sa parole » : elle est en fait accroupie, aux pieds du Maître, pour ne rien perdre de Son enseignement, dans une très belle attitude d’écoute, d’admiration et d’amour.  La grande sœur s’énerve et interpelle vivement le Seigneur : ça ne te fait rien que je « trime » alors que ma sœur ne bouge pas le petit doigt ? Dis-lui de m’aider. Le langage est ici très crû, comme souvent dans l’Evangile. On est vraiment dans une scène de la vie quotidienne à la maison, qui pourrait se passer de nos jours. La réponse du Christ tombe comme un couperet : « Marthe, Marthe…. ». Chaque fois que le Seigneur prononce deux fois un nom, c’est qu’il s’agit d’une déclaration solennelle : Moi qui suis le Fils de Dieu et le Fils de l’Homme, Je te dis que … Parole divine, logion divin. « Tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses… ». L’inquiétude est l’absence de confiance en Dieu. L’agitation est le décentrage de la personne : c’est perdre « l’hésychia »10, la paix intérieure, la quiétude, l’impassibilité, c’est se laisser emporter, absorber par le monde extérieur. « Une seule chose est nécessaire » : écouter Dieu. Ecouter Celui qui est « la bouche du Silence », qui exprime les pensées du Père, qui est le Verbe de Dieu. Ecouter et recevoir dans son cœur : se laisser ensemencer par la Parole de Dieu pour être déifié. Et Il ajoute : « Marie a choisi la bonne part… », ce qui signifie aussi : tu as choisi la mauvaise part, tu te trompes de voie. Il est plus important d’être attentif à Dieu que de s’occuper de ses casseroles… Et cette bonne part que Marie a choisi « ne lui sera point ôtée » : les démons ne pourront pas lui voler ce trésor. Lorsqu’un Homme a ouvert son cœur à Dieu et qu’il écoute Dieu, cela signifie qu’il est relié à Dieu, qu’il reçoit la grâce divine : les démons sont impuissants.

Il est évident que le comportement spirituel de Marie de Béthanie est un reflet de celui de la Toute-sainte Vierge Marie : en effet celle-ci n’a jamais ouvert son oreille ni son cœur  à un autre que Dieu. Elle n’a pas fait comme Eve, qui a prêté l’oreille naïvement à Satan, sans discernement, et qui a été ensemencée par sa parole mensongère et maléfique. En écoutant exclusivement le Saint-Esprit, elle est devenue Mère de Dieu. Elle est la nouvelle Eve, celle qui accomplit la volonté de Dieu sur la terre, celle qui a mis  en pratique la Prière du Seigneur.

La deuxième péricopea été prise un peu plus loin chez St Luc : Jésus fait un exorcisme et délivre un muet. Tandis que les Pharisiens présents l’accusent de faire cela par le pouvoir du « prince des démons », c’est-à-dire de travailler avec Satan, le peuple est dans l’admiration et une femme Lui crie : « Heureux le sein qui T’a porté et heureuses les mamelles qui T’ont allaité ! », c’est-à-dire : heureuse est Ta mère, d’avoir engendré un tel fils.

Là encore la réponse du Christ est étonnante et peut sembler méprisante pour Sa mère : « Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la gardent ». En fait, contrairement aux apparences, Il fait un éloge de la Théotokos : c’est précisément parce que la Vierge Marie a fait cela, écouter la parole de Dieu et la garder dans son cœur, qu’elle a pu devenir Sa mère selon la chair. Mais le Seigneur replace toujours les choses dans un contexte spirituel, en relativisant le biologique et le psychologique. Cela rejoint cette étrange parole qu’Il dira en réponse à « Ta mère et tes frères Te cherchent » : « Qui est Ma mère et qui sont Mes frères ? Ceux qui écoutent la parole de Dieu et qui la mettent en pratique »11. Sagesse divine !

Notes :

1. L’Eglise universelle confesse depuis toujours que l’Annonce de l’Archange Gabriel à Marie signifie la Conception miraculeuse et immaculée  du Verbe de Dieu en elle, selon la chair, par le Saint-Esprit.
2. Il y a de nombreux exemples dans l’Evangile, mais un des plus frappants est lorsqu’on dit au Seigneur : « Ta mère et Tes frères [= Ses demi-frères, fils de Joseph qui était veuf] Te cherchent » ; la réponse du Christ est cinglante : « Qui est Ma mère et qui sont Mes frères ? Il étend alors la main sur Ses disciples et dit : voici Ma mère et Mes frères. Car quiconque fait  la volonté de Mon Père céleste, celui-là est Mon frère et Ma sœur et Ma mère » (Mt 12/46-50 = Mc 3/31-35 =  Lc8/19-21) .
3. Contrairement à ce que prétendaient  certains  biblistes du protestantisme libéral  allemand de la fin  du 19e et du début du 20e s.
4. Edition scientifique faite par E. Amann  en 1910  (Le Protévangile de Jacques et ses remaniements latins, Letouzey, 378 p.) avec les textes grec et latin et la traduction française en regard : tout l’apparat critique est remarquable. Probablement écrit vers le milieu du 2e siècle et attesté par Origène (3e s.), il est le premier à parler de l’enfance de Marie et à indiquer le nom de ses parents, Joachim et Anne. C’est lui qui mentionne que Joseph était âgé et veuf et qu’il avait des enfants (les « frères du Seigneur », c’est-à-dire Ses demi-frères). L’auteur se fait passer pour Jacques de Jérusalem, le frère du Seigneur. Le remaniement latin, le Pseudo-Matthieu, est beaucoup plus tardif (début du 6e s. ?) et n’apporte pas beaucoup d’autres éléments.
5. Dormition et Assomption : En Orient on dit plus volontiers « Dormition », c’est-à-dire  naissance au Ciel (mort) de Marie. Tandis qu’en Occident, on parle exclusivement de « l’Assomption » (en latin : action de prendre ; comme le disent les textes liturgiques, les anges sont venus « prendre le corps de Marie pour le porter en paradis »). En fait, les deux sont complémentaires : l’Eglise universelle confesse que Marie a connu la  mort physique ( la « première mort »), parce que fille d’Adam et Eve, mais qu’elle a été aussi la première à entrer dans le Royaume de Dieu avec son être total, corps et âme (donc la première à être ressuscitée définitivement). Il y a deux grands témoins de cette tradition : St Grégoire de Tours au 6e s. et St Jean Damascène au 8e s.
6. La liturgie selon l’ancien rite des Gaules fut restaurée au sein de l’Orthodoxie par la Confrérie Saint-Photius entre 1927 et 1944 (1ère célébration en 1944, mais le travail dura en fait jusque vers 1950). Puis il fallut du temps pour restaurer le cycle complet de l’année liturgique, les sacrements et l’office divin : l’essentiel était réalisé vers 1960. Le grand artisan en fut le Père Eugraph Kovalevsky, devenu Evêque Jean de Saint-Denis en 1964. Ces travaux de restauration furent bénis successivement par le Patriarcat de Moscou, l’Eglise Russe Hors Frontières (en la personne de St Jean de Changhaï et San Francisco, qui relut tous les textes) et le Patriarcat de Roumanie.
7. J’utilise à dessein le nom de « Vierge Marie » (qui est l’appellation préférée de l’Occident), car Marie ne devient Mère de Dieu (Théotokos, en grec) qu’à partir de l’Annonciation. Mais l’Orient préfère appeler toujours Marie « Théotokos ». En fait, les deux titulatures  sont exactes et complémentaires.
8. Le nom de « Marie » a une étymologie remarquable : c’est un décalque hébreu d’une expression égyptienne qui signifie « Amante de la lumière ». Marie la Théotokos, Marie de Béthanie et Marie de Magdala, les trois femmes aimantes de l’Evangile, correspondent à leur prénom, mais, bien entendu, la Toute-Sainte Vierge Marie est le modèle parfait, la nouvelle Eve. En fait ce nom correspond à ce que Dieu attendait de la Femme, Eve.
9. Béthanie a une étymologie incertaine : soit « maison du pauvre », soit « maison d’Ananie ». Or « Ananie » veut dire « le Seigneur est favorable ». Cela pourrait donc signifier que Dieu est favorable à cette maison, ce qui correspondrait à l’Evangile.
10. Hésychia : quiétude, tranquillité, paix intérieure, silence, impassibilité… C’est ce que recherchent intensément tous les hésychastes. Car trouver la paix intérieure permet d’accéder à la « prière pure », qui elle-même est la porte de la déification.
11. Voir la note 2.