Pensées et perplexités (I)

publicat in Varia pe 9 Juin 2012, 09:06

Un Dieu qui nous casse les jambes ?

Nous avons tous entendu, et pas qu’une fois, que Dieu nous envoie des épreuves et des souffrances. Elles seraient des gestes d’amour et d’attention de la part de Dieu, qui ne veut pas que nous l’oublions et, en ratant la chance de Le connaître durant notre vie terrestre, nous serions séparés de lui pour toujours (en d’autres termes, après notre mort, nous irions en enfer). Lorsque nous nous sommes éloignés de Lui, les souffrances devraient nous aider à revenir à ses côtés. C’est pour cela qu’on nous dit que nous devrions nous réjouir lorsque nous sommes ainsi recherchés par Dieu et que nous devrions être inquiets lorsque nous avons l’impression que tout va trop bien, qu’on n’est pas tombés malades ou qu’on n’a pas souffert depuis longtemps, car ce serait un signe que Dieu nous a probablement oubliés.

J’avoue qu’il m’a toujours été difficile de croire cela au sujet de Dieu, notre Père. Je crois qu’en effet beaucoup d’entre nous, nous nous souvenons de Dieu que lors des épreuves. Mais, il me semble qu’il est tout aussi vrai que la souffrance éloigne beaucoup de monde de Dieu; surtout lorsque nous, « chrétiens avec une grande expérience », au lieu d’être proches de ceux qui souffrent, nous venons avec des discours du genre : « Dieu t’a envoyé cette maladie (ou souffrance) pour ton bien », au lieu d’être à leurs côtés avec ce que nous avons de plus humain en nous.

Je réfléchis à ce que je ferais si j’étais parent et qu’un de mes enfants, arrivé à l’âge adulte, partait de la maison et m’oubliait. Bien sûr, il me manquerait et je serais heureux qu’il revienne. Mais, est‑ce que je voudrais qu’il lui arrive quelque chose de mal pour que, en état de souffrance, il se rappelle à quel point c’était bien à la maison et qu’il rentre, ou est‑ce que j’enverrais quelqu’un lui casser une jambe pour après le ramener à la maison? J’en doute et je crois que très peu de parents seraient capables de telles choses. Alors, je me demande : si nous, les humains, ne ferions pas ce genre de choses, serait‑ce naturel de penser que Dieu nous envoie la souffrance pour qu’on retourne à Lui?

Souvenons‑nous de la parabole du fils prodigue (Luc 15, 32) ou, comme aimait à dire le père Teofil Părăian, celle du père aimant1. On y voit un fils qui demande à son père la part d’héritage qui lui revient et s’en va dans un pays lointain où il vit dans la luxure. Lorsqu’il a dépensé tout son argent, une famine s’étend sur le pays et il s’engage en tant que gardien de porcs, mais il n’a même pas le droit de manger la nourriture de ces derniers. Alors, affamé, il se rappelle la maison de son père et il souhaiterait être reçu en retour, même en tant que serviteur, seulement pour étancher sa faim. Il part vers la maison. Et son père qui n’avait jamais cessé, durant tout ce temps, de l’attendre, le reçoit les bras ouverts et l’honore comme un fils et non comme un serviteur.

D’une certaine manière, nous sommes tous des fils prodigues. Depuis la chute de l’homme du Paradis, depuis sa séparation de Dieu, nous vivons dans un monde qui a perdu l’harmonie et la beauté que Dieu lui avait données au commencement ; dans un monde « plutôt tout entier dominé par la violence et plongé dans la souffrance »2. En quelque sorte, nous vivons comme dans un pays étranger, même si, souvent, nous avons l’impression que les dons reçus à la naissance ou au long de la vie (santé, intelligence, éducation, richesse, etc.) sont suffisants pour « bien vivre ». Tôt ou tard, ces dons sont décimés et nous nous confrontons à la douleur et la souffrance, non pas parce que Dieu nous les envoie, mais parce qu’elles font partie de notre vie sur cette terre, loin de la maison, de la maison de notre Père.  

Bien sûr, nous pouvons nous poser la question de savoir ce que fait Dieu lorsque nous souffrons. Où est‑Il ? Je crois que la réponse n’est pas simple, mais la parabole du fils prodigue, tout comme d’autres paroles de l’Evangile, peut nous aider à entrevoir quelque chose...

Est‑ce le père qui envoie la famine sur le pays étranger ?

Est‑ce le père qui cause de la souffrance à son fils ?

Est‑ce que le père cherche à ramener son fils à la maison par la force ?

Non, en aucun cas !

Ce que fait le père c’est attendre ce fils, le chercher du regard et, tout de suite après l’avoir aperçu, il court à sa rencontre.

Je crois que c’est ainsi que Dieu nous attend ; nous tous. Il attend que nous revenions à nos sens, comme le fils affamé, que nous nous rendions compte qu’Il est le Pain de vie (Jean 6, 35). Même plus, après l’incarnation du Fils de Dieu, depuis le Christ, nous savons que Dieu est à notre recherche. Pas pour nous casser une jambe, mais pour nous laver les pieds3, comme le Christ lors de la Cène, pour être avec nous dans notre souffrance. Pourvu que nous ne Le fuyions pas, que nous nous laissions trouver et laver, que nous ne restions pas loin de la Cène de Dieu...

* * *

Avant de conclure, je ne peux pas ne pas me demander : le fils prodigue serait‑il rentré auprès de son père si un « bienveillant » lui avait expliqué que son père était celui qui « avait arrangé » qu’il fût gardien de porcs et qu’il souffrît de faim ? Cette nouvelle ne l’aurait‑elle pas poussé à partir encore plus loin ?

Bien sûr, mon entendement est limité, mais j’ose croire qu’il est nécessaire de bien réfléchir avant de mettre sur le compte de Dieu les maux qui nous touchent. « Car qui a jamais la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ? » (Romains 11, 34).

Bogdan Grecu

Notes :

1. http://biserica.org/Publicatii/1996/NoVII/22_index.html.
2. Père Jacob, de Cantauque, cité dans l’article « Le Monastère de Cantauque : une découverte », Apostolia, no. 24, mars 2010.
3. Père Teofil Părăian a une parole édifiante  à propos de « Le Dieu qui lave les pieds de l’homme » : http://www.nistea.com/liturghie4.html.