Ajouté le: 6 Avril 2012 L'heure: 15:14

La délivrance de l’enfant possédé, muet et sourd : Le Christ exorciste

 

(4e dimanche de Carême. Marc 9/17‑32)

La délivrance de l’enfant possédé, muet et sourd : Le Christ exorciste

Cet Evangile est particulièrement bien choisi au cœur du Carême, car il s’agit d’un exorcisme accompli par le Christ, à l’occasion duquel le Seigneur nous donne un enseignement très important sur les démons et le discernement des esprits. Or tout effort ascétique dévoile la présence des démons et nous oblige à mener contre eux un rude combat, qui peut parfois être violent. Ce miracle est rapporté par les trois Synoptiques, mais le récit de Marc est le plus complet, car St Pierre en fut un témoin oculaire1.

Le Seigneur est encore en Galilée et Il va bientôt entreprendre Sa montée vers Jérusalem, où Il mènera Son grand combat victorieux contre la mort et Satan. La scène se passe juste après la Transfiguration : le Christ descend de la montagne avec Pierre, Jacques et Jean et rejoint le reste des disciples. Là il y a une foule nombreuse et les disciples sont en grande conversation avec des scribes, c’est‑à‑dire des docteurs de la Loi. Et le Seigneur demande : Sur quoi discutez‑vous avec eux ? Mais c’est un homme de la foule qui répond : il a un jeune enfant  qui est possédé par un esprit muet, qui le persécute et le fait beaucoup souffrir ; il est venu demander aux disciples du Maître un exorcisme et ces derniers ont été impuissants à chasser ce démon. La situation est délicate, parce que le Seigneur avait donné initialement à Ses Apôtres le  pouvoir de chasser les démons2 et l’enjeu est grand, parce que le Rabbi Ieshouah est très célèbre. Les scribes observent…

La première réaction du Seigneur est surprenante et assez déconcertante : Il exprime Sa grande lassitude face à cette  génération incrédule et pervertie3 (Jusqu’à quand vous supporterais‑je ?) . Cette remarque sévère du Christ vaut pour tous, pour les disciples, pour la foule et, dans une certaine mesure, pour tous les hommes. Pourquoi les qualifie‑t‑il de  génération incrédule et pervertie ? les Juifs ne cessent de se glorifier devant le Rabbi Ieshouah d’être « fils d’Abraham », qu’ils appellent « notre père », comme pour se justifier et se démarquer de Lui, dont ils refusent le caractère messianique. Alors le Christ leur répond : vous n’êtes pas de vrais fils d’Abraham, parce que lui a eu une foi absolue en Dieu, Mon Père céleste : vous êtes fils de vos premiers parents, Adam et Eve, désobéissants comme eux ; vous n’avez pas foi en Dieu, ni en Mon Père ni en Moi, Son Fils, et vous commercez avec le « Pervers », le père du mensonge, l’antique serpent. Voilà pourquoi vos enfants sont pris par Satan, et vous n’arrivez pas à les en délivrer. Ces paroles du Verbe de Dieu gardent toute leur valeur jusqu’à ce jour.

Mais, aussitôt après cette manifestation de fatigue humaine, le Seigneur agit :  Amenez‑Moi l’enfant . La présence du Christ, Dieu incarné, rend le démon fou de rage : l’enfant se roule par terre et écume d’une bave dégoûtante. Il est transformé par le démon en animal féroce. Le Christ ne se laisse pas impressionner par cette pantomime démoniaque et questionne le père, qui Lui explique ce qu’ils endurent : l’enfant est possédé depuis son enfance et plusieurs fois le démon a voulu le tuer en le brûlant ou en le noyant, mais sans y parvenir. Arrêtons‑nous un peu sur cet enfant possédé et sur le riche enseignement spirituel qui nous est donné.

D’abord la possession existe : le père de l’enfant l’affirme et le Christ ne le contredit pas. Les cas de possession étaient nombreux dans l’Antiquité, parce que, depuis l’exclusion du paradis, les hommes avaient un commerce avec les démons, sous deux formes : une forme religieuse, officielle, codifiée, l’adoration des idoles, qu’on retrouve dans toutes les religions païennes (et à propos de laquelle le Christ nous enseigne Lui‑même que ces idoles – ceux qui se font adorer à la place de Dieu – sont des démons4) et une forme marginale, cachée, privée, la magie, qui consiste à utiliser la puissance des démons dans un but intéressé, au détriment des autres, en leur faisant du mal et en violant leur liberté. On a oublié, à notre époque matérialiste et athée, que la magie était omniprésente dans toutes les sociétés humaines avant la venue du Christ, et que c’est Lui, et Lui seul, qui nous a délivrés de l’emprise des démons et de leur esclavage. Terrible ingratitude humaine !

Ensuite, les manifestations de la possession sont un enseignement spirituel. Il s’agit ici d’un enfant et d’un fils unique5 : il représente bien le fils d’Eve, l’humanité déchue dans l’enfance et demeurée telle, infantile6. La possession est un viol spirituel : elle a lieu lorsqu’un démon (ou une troupe de démons) parvient à faire d’une personne humaine sa « maison », c’est‑à‑dire à l’habiter : cette personne perd alors la liberté, la conscience et l’autonomie. Le démon agit, parle et śuvre en elle et par elle, en se faisant passer pour elle. C’est un parasitage spirituel, la prise de contrôle d’une personne physique7 par un incorporel. Cette habitation du démon dans un homme est une singerie diabolique de la présence du Saint‑Esprit dans l’homme8.

Il faut aussi préciser qu’il ne s’agit pas ici « du » démon en général, ni « des » démons (ce qui est possible : cf. le possédé de Gerasa), mais d’un démon bien particulier, dont les armes sont le mutisme et la surdité (le Christ lui dira : esprit muet et sourd ). Les démons en effet sont des personnes angéliques déchues. Ils appartiennent aux huit derniers cercles (ou sphères) angéliques (le 1er cercle, celui des Séraphins, leur est inaccessible)9 et n’ont donc pas les même capacités de nuisance : chaque cercle angélique est un degré d’élévation spirituelle et de ressemblance à Dieu : on retrouvera l’image inverse dans le monde enférique. Chaque ange déchu va détourner les richesses de sa sphère céleste pour faire du mal et détruire (il en est de même chez les hommes : quelqu’un d’intelligent et de savant peut faire beaucoup plus de mal qu’un être borné et ignorant). En outre, chaque démon est une personne, différente des autres. Une de leurs grandes armes est d’agir de façon cachée, d’où le fait qu’ils ne disent jamais leur nom10.

Les signes de possession qui nous sont donnés ici sont intéressants : le mutisme empêche l’enfant d’être un « verbe » et donc de ressembler au Christ ; la surdité l’empêche d’entendre la voix de Dieu. L’enfant n’a plus une apparence normale (il est enlaidi par les rictus et la bave), ni un comportement normal (il se roule par terre ou devient raide). Les démons prennent un grand plaisir à humilier, enlaidir, ridiculiser l’Homme, parce qu’ils sont jaloux du fait qu’il soit l’image de Dieu. Et, in fine, ils cherchent toujours à le détruire, à le tuer, même physiquement. Mais ils y parviennent rarement parce que Dieu a posé une limite (Cf. Job)11.

Il y a un autre signe qui est un critère essentiel du discernement des esprits : le démon redouble de violence en présence du Christ. Souvent les gens possédés ont l’air normaux, mais lorsqu’ils sont en présence d’une croix, d’une icône, ou à l’Eglise, ils entrent dans une crise violente. Parce que les démons refusent absolument l’incarnation du Verbe. Toute attitude de rejet ou de haine du Christ, violente et publique, témoigne d’une influence et d’une présence démoniaques.

Le dialogue entre le père de l’enfant et le Christ est remarquable. Le père s’adresse au Christ et Lui demande Son aide : Si tu peux quelque chose, viens à notre secours, aie pitié de nous ! . Le Seigneur soupire : Si tu peux !...Quelle souffrance humaine pour le Christ que de s’entendre dire « si tu peux », alors qu’Il est Tout‑puissant ! On comprend mieux Sa première réaction de lassitude. Et Il ajoute ce logion  sublime : Tout est possible à celui qui croit . Le père fait alors une réponse admirable : Je crois ! Viens au secours de mon peu de foi. Je crois, mais c’est un peu formel, extérieur, car je suis faible et pauvre : viens à l’intérieur de moi et fortifie‑moi, rends cette foi vraie, réelle, profonde, indéracinable. Quelle synergie ! C’est une phrase digne des plus grands spirituels.

Aussitôt le Seigneur l’exauce : Il s’adresse à l’esprit muet et sourd et lui ordonne de sortir de l’enfant et de ne plus jamais y revenir. Le démon obéit, mais en faisant une dernière pirouette : il fait croire que l’enfant est mort. Les démons aiment énormément se donner en spectacle et impressionner les gens. Le démon pousse un rugissement dans l’enfant, l’agite violemment (on dirait de nos jours qu’il a une crise d’épilepsie) et l’enfant entre en catalepsie. Les gens se disent : il est mort.

Mais le Seigneur se penche, prend l’enfant par la main et le relève, pour le rendre à son père : c’est une très belle image de la Résurrection (cf. l’icône : le Christ se penche pour relever Adam). Là encore, le Seigneur nous donne un enseignement spirituel important. Il ne faut jamais se presser d’avoir une opinion, ni surtout une opinion définitive : il faut attendre un peu pour voir les effets, les fruits d’un acte sacramentel. Il faut tenir compte du temps (le temps‑horloge), parce que les forces en jeu ne sont ni abstraites, ni anonymes : elles sont des personnes qui, par nature, sont libres.

Les Apôtres sont écrasés. Ils ne comprennent pas. Ils questionnent le Maître : Pourquoi n’avons‑nous pas pu le chasser ? Sous‑entendu : puisque Tu nous as donné pouvoir sur les démons. La réponse du Christ est très importante aux plans théologique et spirituel : Cette espèce ne peut sortir que par la prière12. « Cette espèce » : cette sorte de démon, ces démons très puissants qui peuvent empêcher l’Homme de rendre grâce à Dieu, les anges déchus de ce cercle angélique…. « Par la prière » : la seule prononciation des formules sacrées ne suffit pas ; il faut en plus lutter, combattre par la prière, crier vers Dieu, persévérer. Il faut du temps. On ne déracine pas un grand arbre comme on arrache un brin d’herbe. Nous pourrions dire : au‑delà de la forme des paroles sacrées, il faut qu’intervienne la puissance du Saint‑Esprit, que Dieu vienne en personne.

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. St Marc était le secrétaire de St Pierre à Rome. Son Evangile est l’Evangile de Pierre.La péricope liturgique est mal faite : si l’on veut comprendre le contexte, il faut la commencer au verset 14.
2. Lc 9/11 : « Ayant convoqué les Douze, Il leur donna puissance et pouvoir sur tous les démons, et sur les maladies pour les guérir ».Idem en Mc 3/13‑15.
3. «pervertie » chez Mt et Lc.
4. Béelzeboul [Baal z’boul], qui est une divinité phénicienne très ancienne, est clairement appelé « Satan » par le Christ en Mt 12/20 et Mc 3/23).
5. « Fils unique » chez Lc.
6. Les Pères parlent de « l’enfantillage du péché ». L’homme déchu n’est pas devenu adulte.
7. Cela peut arriver aussi chez des animaux. C’est moins grave, parce qu’ils n’ont pas la conscience, mais peut être très dangereux pour les hommes. C’est moins valorisant pour les démons (cf. le possédé de Gerasa : les démons, contraints par le Christ d’abandonner l’homme, demandent à pouvoir se réfugier dans des porcs, ce que le Christ accepte.
8. Les possessions n’arrivent pas par hasard. En général, elles arrivent lorsque la personne, ou quelqu’un de sa parenté, a eu un commerce explicite, voulu et suivi, avec des esprits‑sous‑Ciel (magie ou sorcellerie). Dans le cas de cet enfant, il est possible que ce soient les parents ou les grands‑parents qui soient en cause. La Galilée avait une population mélangée.
9. Pour passer à l’état séraphique, c’est‑à‑dire à l’amour pur, il fallait faire l’abnégation totale de soi‑même (ressemblant à la kénose divine) et mourir à toute connaissance. Le chérubin Satanaël a refusé l’humilité divine et l’incarnation du Verbe : il a chuté, entraînant avec lui un tiers du monde angélique (Apo.12/14). Tandis que Mikaël, lui, « a obéi sans comprendre ». Il est devenu un séraphin.
10. Le Christ dit au possédé de Gerasa : « quel est ton nom ? ». Il répond « légion », parce qu’ils sont très nombreux. Mais légion n’est pas un nom.
11. Il y a quand même des cas : par exemple, dans la Vie de St Martin, le démon vint un jour se vanter devant lui d’avoir tué un paysan, en lui montrant une corne de bśuf ensanglantée ; le diable avait rendu fou un bśuf, qui avait encorné le paysan. Dans ce cas, nous avons aussi l’exemple de la possession d’un animal.
12. Certains manuscrits portent : « et le jeûne ». Mais ce n’est pas admis par tous les exégètes.

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