Ajouté le: 7 Mars 2012 L'heure: 15:14

Le Jugement dernier ou Le passage de l’humanité à l’âge adulte

3e dimanche du pré‑Carême, dit « du Carnaval » (Mt. 25, 31‑46)

Le Jugement dernier ou Le passage de l’humanité à l’âge adulte

L’idée même de « jugement » et surtout « dernier » remplit les hommes d’effroi. Car un jugement est une sentence à caractère absolu et l’expérience que nous en avons au plan humain est en général désastreuse. Mais lorsqu’il s’agit d’un jugement divin, ce qui fait trembler les fidèles, c’est son caractère inexorable, définitif, d’autant plus que le clergé en a usé et abusé, surtout dans l’Occident scolastique du deuxième millénaire, au nom d’une  pédagogie spirituelle douteuse : comment, en effet, imaginer qu’on puisse amener une seule personne à Dieu, qui « est Amour », en se fondant sur la peur du châtiment ? C’est une ineptie spirituelle, car la peur n’a jamais engendré l’amour.

Comme c’est presque toujours le cas dans l’Evangile, il est important de resituer cet enseignement du Seigneur dans son contexte et d’essayer d’en comprendre le sens profond, l’esprit. Le Seigneur est à l’extrême fin de Sa vie publique, entre Son entrée messianique à Jérusalem et Sa Passion. Durant cette courte période l’affrontement entre le Christ et les Juifs est parvenue à son comble. L’angoisse est palpable, le temps est comme suspendu, et le rabbi Ieshouah se trouve « entre deux », juste avant la plus grande tragédie de l’histoire humaine : la mise à mort du Fils de Dieu. C’est dans ces étranges circonstances que le Seigneur fait la terrifiante prophétie de la fin des temps1. Puis Il raconte deux paraboles de jugement : celle des 10 vierges‑sages et folles‑ et celle des Talents. C’est alors qu’Il fait la prophétie du Jugement dernier, qui constitue une sorte de conclusion à la prophétie de la fin des temps, mais dans un langage parabolique2. Juste après, va commencer Son martyre, qui conduira au « jugement de ce monde » (Jn 1231).

Le début est très clair : le Fils de l’Homme, c’est‑à‑dire Jésus, le Fils de Dieu, reviendra dans Sa gloire. Avant même qu’Il ne soit mort et ressuscité et qu’Il ne s’asseye à la droite de Son Père sur le trône divin, avec Sa nature humaine déifiée, Il annonce Son retour en gloire. Sa première venue (à Noël) s’est faite dans la discrétion, l’humilité et l’anonymat, parce qu’Il ne voulait pas s’imposer, et aussi parce que les hommes ne l’ont pas reçu dans la faiblesse de Son humanité, mais Il reviendra sur terre dans la plénitude de Sa gloire divine, à la fin des temps3, c’est‑à‑dire à la fin du temps imparti à l’humanité par le Père céleste pour recevoir Son Fils, changer de voie et entrer dans Son Royaume.

Nous avons déjà là un aspect très important de la pédagogie de Dieu : le Père nous envoie Son Fils, puis Son Esprit, et nous laisse ensuite le temps de recevoir cet enseignement, de l’assimiler et de changer. Il y a une certaine analogie avec ce qui s’est passé dans le jardin d’Eden. Dieu – le Fils4 – vient « le soir », c’est‑à‑dire à la fin d’un temps (ou plus précisément d’un éon, l’éon de la création)  après avoir laissé à Adam et Eve le temps d’expérimenter leur liberté, de parvenir à la ressemblance de Dieu et de porter du fruit (Ge 38).

Il y a deux précisions importantes : le Christ reviendra « avec tous les anges », c’est‑à‑dire entouré des 9 cercles angéliques, parce qu’Il est Dieu, avec le Père et l’Esprit. Et : « Il s’assiéra sur le trône de Sa gloire ». Pourquoi dit‑Il cela ? N’est‑Il pas déjà assis sur le « grand trône blanc »5 avec Son père et l’Esprit ? Ce qui est nouveau, c’est qu’Il s’assiéra sur la terre : Son trône qui était céleste deviendra terrestre. Dieu règnera sur la Terre, dans le monde visible et cosmique. Le Père et l’Esprit aussi seront là sur le trône, mais on ne verra que le Fils, parce qu’Il s’est incarné. Ce sera l’accomplissement de la deuxième demande du Notre Père : « Que Ton règne arrive sur la Terre comme au Ciel ».

« Toutes les nations seront assemblées devant Lui ». Cela signifie : toute l’humanité sera rassemblée devant Dieu, les vivants et les morts : les vivants qui n’auront pas connu la « première mort » (la mort physique) et dont parle St Paul en 1 Co. 1552 et les morts qui ressusciteront tous avant le jugement dernier, conformément à ce qu’a annoncé le Christ Lui‑même en Jn 5/28‑296. « Toutes les nations » sont rassemblées : cela signifie que l’humanité se présente devant Dieu dans ses structures, son organisation, ses cultures, son histoire, sa diversité dans l’unité. C’est l’Homme en tant que nature une, dans la diversité des personnes et des structures. C’est l’humanité appelée à être ce « corps » dont le Christ est la tête.

C’est le Fils qui jugera (« le Fils de l’Homme ») parce que le Père Lui a remis tout jugement7. Et Il Lui a remis tout jugement précisément « parce qu’Il est Fils de l’Homme »8, c’est‑à‑dire parce qu’Il a accompli cette kénose totale qu’est l’incarnation (devenir comme l’une des créatures du Père, Lui le Fils de Dieu) et qu’Il a été obéissant jusqu’à la mort : l’abnégation du Fils est l’image parfaite de l’abnégation du Père. Le Père ne Lui a pas remis tout jugement par favoritisme, par népotisme ou au nom du droit divin : Il Lui a accordé ce pouvoir paternel, parce qu’Il a accepté de mourir pour sauver l’Homme, reflétant ainsi l’ineffable Bonté paternelle. Ce jugement dernier, ultime, est tout à fait différent du jugement que chaque personne défunte connaît 40 jours après sa mort, lorsque son âme passe devant le « redoutable tribunal du Christ » : ce jugement‑là est en effet un jugement personnel, celui de « ma » personne et de « ma » vie. Tandis qu’au jugement dernier, il s’agira de « nous » : nous, dans tous les liens et relations que nous avons, organiquement, les uns avec les autres. C’est « l’Homme » qui sera jugé à ce moment‑là : l’Homme face à Dieu.

« Il séparera les brebis d’avec les boucs… ». La brebis est celle qui porte l’agneau. Les « brebis » sont ceux qui, comme Marie, ont porté et engendré l’Agneau divin, le Christ ; ce sont ceux qui ont porté du fruit9. Le bouc n’est pas le mâle de la brebis (c’est le bélier), il est le mâle de la chèvre : il est laid et sent mauvais. Il y a une incompatibilité absolue entre la brebis et le bouc, de même qu’entre la vérité et l’erreur, entre le Ciel et l’enfer. Le bouc symbolise la stérilité spirituelle et la non‑ressemblance à Dieu10.

Le Christ mettra les brebis « à Sa droite », c’est‑à‑dire à la place d’honneur, là où Son Père L’a placé Lui‑même11, parce que ceux qui L’honorent honorent le Père12, et que ceux qui mettent en pratique ce qu’Il a dit, sont aimés du Père13. Quant aux boucs, ils seront mis « à Sa gauche » parce que c’est le contraire de la droite.

« Alors le roi dira… ». Oui, le Fils est roi parce qu’Il est l’image parfaite du roi céleste, Dieu Son Père, et qu’Il Lui a obéi en tout. Mais cette Royauté divine, à ce moment‑là, deviendra aussi terrestre (voir ci‑dessus).

Et le jugement qui sort de Sa bouche, Lui le Verbe du Père, est vraiment étonnant. Il n’est pas question du tout de la « théoria », mais exclusivement de la « praxis ». Le Seigneur ne dira pas : est‑ce que tu as cru en Moi ? Est‑ce que tu m’as aimé ? Est‑ce que tu as été un « bon chrétien » ?…Mais : est‑ce que tu t’es comporté comme Dieu avec ton prochain ? Ce qui signifie, en réalité : est‑ce que tu as vu que ton prochain était l’image de Dieu ? Est‑ce que tu M’as reconnu dans le visage de ton prochain ? Est‑ce que tu as été  chrétien en vérité, et non seulement en apparence? C’est un discours tellement déconcertant que ni les brebis, ni les boucs ne le comprennent et qu’ils posent des questions. Le Seigneur donne alors la clé de compréhension de Sa parole : « Toutes les fois que vous  avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites » (et l’inverse pour les boucs). Chose inimaginable : le Seigneur Jésus s’identifie au plus petit des êtres humains ! Abîme incompréhensible de la bonté et de l’humilité divines !

Et le jugement rendu est : « Venez, vous les Bénis de Mon Père, prenez possession du Royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde ». Voici une révélation théologique de première importance : Dieu a eu en vue, dès les origines, bien avant la chute, le bonheur éternel de l’Homme, l’union de l’Homme avec Lui, la déification.

Quant aux autres, qui ont refusé ce chemin, qui n’ont pas reçu les pensées du Père, ils sont qualifiés de « maudits », mais pas de « maudits de Mon Père », car Dieu est la source de tout bien, et non du mal : ils sont maudits en eux‑mêmes, parce qu’ayant choisi librement une mauvaise voie, celle qui ne vient pas de Dieu. Ils sont condamnés à « aller dans le feu éternel qui a été préparé pour le diable et pour ses anges ». Ce feu éternel n’a pas été préparé dès la fondation du monde, car la notion même de chute, d’erreur, de mal est totalement étrangère à Dieu : la chute n’entrait pas dans le plan divin. Dieu a toujours posé comme principe que Sa créature – les anges et les hommes – se comporterait comme Lui, par amour pour Lui, en répondant librement à Son amour pour eux. Et ce « feu éternel » – les Pères de l’Eglise l’affirment clairement – est le même feu que celui de l’amour divin, mais accepté par les brebis, qu’il transfigure, et refusé par les boucs, qu’il brûle. C’est pourquoi le feu de l’Enfer est aussi appelé « feu glacé ». Ce feu de l’Amour divin est devenu ipso facto un feu de jugement pour Satan (et les anges qui l’ont suivi dans la désobéissance), mais pas par choix divin, pas « dès la fondation du monde », seulement à partir de la révolte d’une partie du monde angélique14 contre l’humilité et la bonté de Dieu, manifestées dans la personne du Fils qui accepte de s’incarner.

Ce jugement est évidemment redoutable. Qui d’entre nous, en effet,  peut dire qu’il a accompli ce que le Seigneur dit aux brebis ? Mais s’il n’y avait pas de jugement, l’homme resterait éternellement un enfant, un mineur, un irresponsable. Or ce n’est pas la volonté de Dieu. Le Seigneur nous a demandé d’être « comme » des enfants, c’est‑à‑dire d’en garder l’esprit, mais pas d’être des enfants. Le jugement divin nous oblige à devenir responsables, adultes, grands. Et, in fine, il  peut aussi nous amener à la repentance, qui est la porte du paradis.

Père Noël TANAZACQ, Paris

Notes :

1. Rapportée par les trois Synoptiques : Mt 241‑44, Mc 131‑37, Lc 215‑36. Ces péricopes ne sont jamais lues le dimanche dans le rite byzantin. En Occident, elles sont lues pendant la première partie de l’Avent, parce qu’on s’y prépare simultanément aux deux Avènements : le premier, Noël, et le second, le retour du Christ en Gloire.
2. Tandis que la prophétie de la fin des temps mélange le langage clair et le langage symbolique. Ici, il s’agit d’une vraie parabole, une « histoire ».
3. Dans la bouche des Apôtres : « la fin du monde » (« …et quel sera le signe de Ton Avènement et de la fin du monde… » ‑ Mt 243) et dans la bouche du Seigneur : « la fin » (« Alors viendra la fin »‑Mt 2414).
4. «Le Fils », parce que c’est Lui qui révèle le Père.
5. Apo.2011.
6. «…car l’heure vient où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront Sa voix et en sortiront. Ceux qui auront fait le bien ressusciteront pour la vie, mais ceux qui auront fait le mal ressusciteront pour le jugement » (Jn 5/28‑29).
7. Jn 522.
8. « Et Il Lui a donné le pouvoir de juger parce qu’Il est Fils de l’Homme » (Jn 527).
9. Ils correspondent au quatrième type de « sol », c’est‑à‑dire d’âme, dans la parabole du Semeur (Mc 48).
10. Dans l’imagerie religieuse occidentale, Satan est souvent représenté en bouc.
11. «Le Seigneur…fut enlevé au Ciel…et Il s’assit à la droite de Dieu » (Mc 1619). Cf aussi le Ps.109 [H.110]1 : « Assieds‑toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds ».
12. « Celui qui n’honore pas le Fils, n’honore pas le Père qui L’a envoyé » (Jn 523)
13.  « Celui qui a Mes commandements et qui les garde, c’est celui qui M’aime ; et celui qui M’aime sera aimé de Mon Père… »(Jn 1421)
14. Selon l’Apocalypse, un tiers du monde angélique.

Le Jugement dernier ou Le passage de l’humanité à l’âge adulte

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