Ajouté le: 5 Décembre 2011 L'heure: 15:14

L’Adoration des Mages : une préfigure de l’Eglise des Gentils (Mt 2/1‑12)

L’Adoration des Mages : une préfigure de l’Eglise des Gentils (Mt 2/1‑12)

Dans la tradition liturgique orientale l’Adoration des Mages fait partie de la fête de Noël1 (cette péricope est même celle de la liturgie de la nuit de Noël), parce que l’Orient porte un regard synthétique et intemporel sur les Mystères (en analogie avec les icônes). Tandis qu’en Occident, elle est une fête bien distincte de Noël, appelée Epiphanie1 et célébrée le 6 janvier, car l’Occident porte un regard analytique et historique sur les Mystères.

Les deux seuls évangélistes qui parlent de l’enfance de Jésus sont St Matthieu, qui rapporte le « petit récit » de la Nativité et l’Adoration des Mages, et St Luc qui rapporte le « grand récit » de la nativité, en fait le seul récit détaillé de la naissance du Christ.

St Matthieu parle plutôt du contexte dans lequel s’est passé l’évènement, avec ce qu’on appelle le « doute de Joseph », sans donner de détails, mais il a l’immense mérite de relier la naissance du Christ à la prophétie d’Isaïe sur l’Emmanuel. Puis, sans transition, il passe directement au récit des Mages, qui en fait se situe bien après la Nativité.

Il est tout à fait remarquable qu’il commence son récit par l’affirmation que « Jésus est né à Bethléem de Juda », car c’était un des grands critères de reconnaissance du Messie, connu des juifs seuls, par les Prophètes. Puis il situe historiquement l’évènement : « au temps du roi Hérode ». Et enfin, il rapporte l’étrange nouvelle : des « mages d’Orient arrivent à Jérusalem ». Qui sont‑ils et que viennent‑ils y faire ? Selon Hérodote « magoï » aurait été d’abord le nom d’une tribu mède2, puis celui de la caste des prêtres chez les Perses2. Les mages étaient non seulement des prêtres, mais aussi des médecins, des lettrés et surtout des astrologues. Selon toute vraisemblance ils viennent de Perse et sont des païens (des mazdéens3) : ils sont simultanément des « savants » et des initiés, des ésotéristes pratiquant les arts divinatoires, notamment l’astrologie4. Leur venue à Jérusalem, après un long voyage, n’est pas ordinaire. Ils y viennent pour un motif précis, surprenant, à peine croyable : « où est le Roi des juifs qui vient de naître ? ». Ils ne viennent pas vérifier cette information, sur laquelle ils n’ont aucun doute (« car nous avons vu son étoile en Orient… »), mais ils demandent simplement aux Juifs de Jérusalem : « où ? ». Quel ébranlement dans la ville ! « Tout Jérusalem, avec le roi Hérode, est troublé ».

Mais d’abord, comment peuvent‑ils avoir cette connaissance et quelle est cette mystérieuse étoile ? L’astrologie, qui part de l’observation des astres, repose sur deux principes intimement liés : l’analogie entre la Terre et le Ciel (tout ce qui est terrestre est un reflet du monde céleste) et entre le visible et l’invisible (les éléments visibles, matériels, sont des signes du monde invisible, immatériel) qu’on exprime par le langage symbolique5.

En observant la place des astres dans le ciel et leurs cours, ils s’efforcent de comprendre ce qui se passe sur terre et de prédire l’avenir. Or ils ont vu apparaître dans le ciel « en Orient » un astre nouveau, probablement exceptionnel, et leurs connaissances en matière de symbolisme leur permettent d’affirmer qu’il s’agît de la naissance d’un roi, et du roi des Juifs. Au plan spirituel tout concorde avec le Christ. Il est la « lumière du monde » (Jn 8/12), qui « luit dans les ténèbres » (Jn 1/5; les ténèbres du péché et de la chute) et Il vient bien de l’Orient, c’est‑à‑dire d’en‑haut, de Dieu le Père, car « de l’Orient vient la lumière ».

Et les mages achèvent leurs discours par quelque chose de tout aussi étonnant : ils ne sont pas venus par curiosité, ni pour vérifier leurs compétences ; ils sont venus « pour l’adorer », c’est‑à‑dire pour le reconnaître en tant que roi et pour lui faire allégeance. Il s’agit bien d’une démarche spirituelle.

Pourquoi cet évènement « exotique » provoque‑t‑il une telle émotion ? Parce qu’il y a un roi à Jérusalem, Hérode. Le « roi Hérode » est le descendant d’une petite dynastie d’Idumée (le pays d’Edom, au Sud de la Judée, qui échut à Esaü, le frère ennemi de Jacob‑Israël), non juive mais convertie de force par Jean Hyrcan au 2e s. av. J‑C, hellénisée, collaboratrice de l’occupant romain qui leur a confié un certain pouvoir par calcul politique6. Hérode lui‑même, nommé roi de Judée par Auguste, est un monstre. C’est un habile politicien, mais il est « froid, cruel, immoral et meurtrier », selon l’historien juif Flavius Josèphe7.

Comme il ne connaît rien aux Ecritures, il est incapable de répondre par lui‑même. Il consulte alors les prêtres et les scribes, en fait le Sanhédrin qu’il a violemment persécuté, et il leur pose la question‑clé : « où doit naître le Christ [le Messie] ? Il est intéressant de noter que, pour les Juifs, il n’y a aucune ambiguïté : le « roi des Juifs » est le Messie, le Christ. Les prêtres et les scribes répondent immédiatement : « à Bethléem de Juda », car ils connaissent bien l’Ecriture, et en l’occurrence la prophétie de Michée8, qu’ils citent (Mt 2/6).

Voilà qui est extrêmement instructif sur le destin spirituel de l’humanité. Il y a trois types de personnes humaines qui seront présentes et adoreront Jésus à Sa naissance : Marie et Joseph, le « petit reste » d’Israël, les justes ; les Bergers, c’est‑à‑dire ceux qui ne dorment pas, qui veillent dans la nuit ; et les mages, ceux qui, sans avoir eu la révélation, se mettent en route, cherchent avec persévérance et vont jusqu’au terme de leur quête de vérité. Les deux premiers groupes représentent le peuple juif, et le troisième les gentils, les païens. Mais la quête des païens  ne pouvait pas aboutir sans les Juifs « car le salut vient des Juifs » (Jn 4/22). Les prêtres d’Israël, seuls, pouvaient révéler aux païens : Bethléem. Les païens iront voir à Bethléem et adorer l’enfant‑Dieu, mais les prêtres n’iront pas : ça ne les intéresse pas. Ils savent formellement, intellectuellement, mais cette vérité n’entre pas dans leur cœur, ne change pas leur vie. C’est l’annonce de l’Eglise, l’Eglise des Gentils.

Hérode, qui est rusé comme un renard9 a bien pris soin de consulter à part le Sanhédrin, puis de parler aux mages « en secret », pour rester maître du jeu, car il a une idée derrière la tête. Il « s’enquiert soigneusement auprès d’eux depuis combien de temps l’étoile brillait» pour évaluer l’âge de l’enfant, puis il les envoie à Bethléem, en leur mentant (« prenez des informations exactes sur le petit enfant….afin que j’aille aussi moi‑même l’adorer… »). Pourquoi un tel stratagème? Parce qu’il était tellement haï de tous qu’il pouvait craindre qu’on dissimulât l’enfant. En fait il est clair qu’il avait déjà le projet de tuer ce petit roi, qui représentait pour lui un danger potentiel.

Et aussitôt après que les Mages se fussent remis en route vers Bethléem, l’étoile réapparaît. C’est étonnant, car Bethléem est proche de Jérusalem (à 8 km au Sud). Cela a deux sens spirituels. Le premier est que l’étoile n’a brillé que pour les Mages, parce qu’ils cherchaient. Ceux qui cherchaient dans la nuit de l’ignorance et du polythéisme ont vu l’étoile, parce que « le Seigneur n’abandonne pas ceux qui le cherchent » (Ps. 9/11). Elle a cessé de briller au‑dessus de Jérusalem, parce que celle‑ci était corrompue, adultère, ingrate, selon les termes du prophète Isaïe. Les juifs ne pouvaient pas voir cette étoile parce qu’ils ne regardaient pas vers le Ciel. Mais il y a un autre  sens : les Mages ont vu l’étoile, le signe, mais ils ont aussi besoin de la révélation ; il fallait que le peuple d’Israël, qui a engendré le Messie malgré ses péchés, révélât aux Gentils le nom de Bethléem.

Et l’étoile s’arrête exactement à la verticale de la « maison ». Il ne s’agit plus en effet de la grotte rapportée par la tradition, où se trouvait la crêche, car il semble qu’on soit loin de cet évènement. En effet, lorsqu’Hérode fera massacrer les Saints innocents, il fera massacrer tous les enfants de moins de deux ans. On peut donc penser que les Mages ont vu l’étoile deux ans auparavant, et que leur chemin a été long10. Les Mages sont « saisis d’une très grande joie » à la vue de l’étoile, parce qu’ils sont certains d’être sur le bon chemin : ils font plus confiance au ciel qu’aux humains. Ils « entrent…voient le petit enfant [et non plus « un enfant emmaillotté et couché dans une crêche », comme les anges avaient dit aux Bergers de Bethléem] avec Marie sa mère, se prosternent et l’adorent ». Ils n’ont aucun doute : ils L’adorent en tant que Roi‑Dieu. Puis « ils ouvrent leurs trésors », ce qui signifie aussi qu’ils lui ouvrent leurs cœurs, et lui offrent des présents dignes d’un roi : de l’or parce qu’Il est Roi, de l’encens parce qu’Il est Prêtre et de la myrrhe parce qu’il va donner Sa vie pour sauver tous les hommes11.

Quel contraste ! Ces païens qui ignorent la Loi et les Prophètes se sont mis en chemin spirituellement, dans la nuit de l’ignorance, et ils ont cru dans le signe céleste qui leur était donné : ils ont adoré le Roi des juifs et Lui ont offert ce qu’ils avaient de plus précieux. Pendant ce temps Israël dort et le pseudo‑roi des juifs se prépare à tuer l’Enfant‑Dieu. Ne pouvant pas lutter contre l’intelligence divine, il se vengera en faisant tuer tous les enfants innocents de Bethléem. Un ange de Dieu prévient les Mages de « rentrer chez eux par un autre chemin » : ils lui obéissent. Cela signifie qu’ils changent de vie. Les Mages sont les prémices de l’Eglise.

Christ est né ! En vérité Il est né !

Père Noël TANAZACQ (Paris)

Notes :

1. Noël‑Epiphanie. Noël vient du latin « natalis » = naissance. Epiphanie est un terme grec qui signifie « manifestation » [céleste, surnaturelle]. Noël fut célébrée dès les origines de l’Eglise à la date du solstice d’hiver (au cœur de l’hiver et de la nuit, symbolisant la chute, le péché), qui tombait, selon le vieux calendrier égyptien, prépondérant en Orient, le 6 janvier : on célébrait en même temps Noël, le Baptême du Christ et les Noces de Cana (en Alexandrie : « la fête des lumières »).

Dans le courant du 4e siècle, on fixa la fête de Noël à Rome à la date du solstice d’hiver selon le calendrier julien, c’est‑à‑dire le 25 décembre. Antioche et Constantinople firent de même à la fin du 4e siècle. Après ce transfert, le 6 janvier devint en Occident la fête de l’apparition aux Mages, du Baptême du Seigneur et des Noces de Cana, sous le nom de « Epiphanie ». Au 5e siècle, l’objet principal de l’Epiphanie devint l’Adoration des Mages, tandis que le Baptême du Christ fut reporté à l’octave (13 janvier) et les Noces de cana au dimanche suivant.

En Orient le 6 janvier devint la fête du Baptême du Christ, appelée tantôt Epiphanie, tantôt Théophanie. Mais ce dernier terme est plus exact, parce que c’est la manifestation de la Divine Trinité.

2. Hérodote : historien grec célèbre du 5e s. av. J‑C. Les Mèdes sont un peuple indo‑européen qui a occupé le plateau iranien à partir du 9e s. av. J‑C. Les Perses sont un autre peuple indo‑européen qui s’implanta en Iran à partir du 7e  s. av. J‑C. Ils conquirent le pouvoir au milieu du 6e s. Ce sont eux qui permirent le retour d’exil des Juifs.

3. Mazdéisme : religion païenne fondée par Zoroastre en Perse au 6e s. av. J‑C, et qui succéda au culte de Mithra, qui était lui‑même à forte connotation astrologique. Sa doctrine évolua vers un dualisme fondamental entre un dieu du bien et un dieu du mal.

4. Les Mages sont représentés souvent dans l’Eglise antique avec un bonnet phrygien et une tunique courte, comme les adeptes du culte de Mithra, puis plus tardivement, lors de l’apparition d’un véritable art iconographique, on les voit avec un bonnet pointu surmonté d’une boule, qui est la boule de la connaissance dans les arts divinatoires. Sur l’icône de Noël ils sont à cheval, ce qui est probablement faux, car les caravanes utilisaient plutôt les chameaux. On ne connaît pas leur nombre, mais la tradition la plus répandue en indique trois (toutefois certains Pères en indiquent plus). On ne connaît pas non plus leurs noms (ceux de Melchior, Gaspard et Balthasar, rapportés par St Bède le Vénérable au 8e s. sont légendaires) et rien ne permet d’indiquer qu’ils fussent rois (titre attribué au 6e s. seulement par St Césaire d’Arles, sans fondement biblique ni historique). S’ils avaient été rois, Hérode les aurait reçu en grande pompe, et non pas « en secret ». Les « drames liturgiques » joués au Moyen‑Âge en leur honneur reposent sur des légendes, de même que le « gâteau des rois », qui n’apparaît qu’au 12e s. Quant à leurs pseudo‑reliques qui auraient été apportées à Constantinople par Ste Hélène, puis à Milan et enfin à Cologne au 12e s., elles relèvent de la légende.

5. Les planètes symbolisent des types de personnes, de comportements ou d’évènements. Leur cours  étant changeant, leurs différentes conjonctions permettent de déduire, pour un lieu ou une personne donnés, des informations , des clés de compréhension et in fine de prédire l’avenir.

6. Lorsque Jean Hyrcan (l’ethnarque, descendant des Macchabées, qui règne de 134 à 104 av.J‑C), conquit l’Idumée, territoire qui se trouve au Sud de la Judée et au Nord du désert du Néguev, il contraignit le roi Antipater I à se faire circoncire, ainsi que tout son peuple. Antipoter II acquit la citoyenneté romaine et reçut de Jules César le titre de « Procurateur de Judée ». Il confia la Galilée à son fils Hérode.

7. Hérode : nommé en 41 av. J‑C, tétrarque de Galilée et de Samarie (et son frère Phasaël en Judée). Puis nommé roi de Judée en 40 av. J‑C par Antoine et Octave. En 37, après avoir vaincu ses ennemis, grâce à l’armée romaine, il est effectivement roi des Juifs, sous protectorat romain. Il règne de 37 à 4 av. J‑C [Denys le Petit s’est trompé de quelques années dans son calcul du début de l’ère chrétienne, au 6e s.]. Il a fait exécuter la plupart de ses ennemis politiques, ainsi que 45 membres du Sanhédrin. Il se rendit tellement odieux aux Juifs par ses cruautés que, pour regagner leur faveur, il fit transformer le modeste Temple de Zorobabel (datant du retour de l’exil, fin 6e s. av. J‑C), en un Temple grandiose, celui que connaîtra la Christ et dont Il prédira la destruction. Flavius Josèphe le qualifie de « grand » pour le distinguer de ses successeurs.

8. Michée 5/1, cité par St Matthieu, mais d’une manière non littérale. Michée est contemporain d’Isaïe, au 8e s. av. J‑C. Bethléem de Juda est la traduction du grec et du latin. Il s’agit bien sûr de la Judée. Mais ce terme géographique a pris des acceptions différentes dans l’histoire d’Israël. « de Juda » signifie : la terre de la tribu de Juda, dans un sens biblique. Le Christ est « le lion de la tribu de Juda » (Apo 5/5).

9. Le Christ dira à propos de son fils Hérode‑Antipas : « Allez dire à ce renard…. » (Lc 13/32). Tel père, tel fils…

10. Persépolis est à environ 1700 km de Jérusalem à vol d’oiseau, ce qui fait plus de 2 500 km par les routes caravanières. Le trajet en chameau est très long et peut durer des mois.

11. A peu près tous les Pères de l’Eglise font cette exégèse.

L’Adoration des Mages : une préfigure de l’Eglise des Gentils (Mt 2/1‑12)

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